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Devant la profondeur du néant, seul être vivant dans son vaisseau et sans doute dans l’immensité de l’univers, Édouard dégustait du bout des lèvres le café que sa partenaire venait de lui servir. Son esprit marchait comme un funambule sur les fils argentés que tissaient les étoiles. Il le ramenait des années-lumière en arrière, un peu avant l’extinction du monde.
Ce jour-là, Ilon Mask, le président, l’avait annoncé au grand conclave devant ses condisciples ébahis : « Dans deux ans, nous serons tous morts ». Il avait organisé un tirage au sort parmi un échantillon restreint de quatre mille élus avec un quotient intellectuel entre cent vingt-huit et cent trente. « Ni trop benêt, ni trop subtil » avait-il dit d’un ton solennel et ampoulé. C’est le nom d’Édouard qui sortit de l’urne.
Lors d’une cérémonie officielle, digne et vêtu comme un calife, le président lui adressa ses encouragements : « Votre situation est enviable, comparée à celle de vos congénères qui disparaitront, quelques jours après votre décollage, dans l’extinction de notre planète. » Édouard avait esquissé un petit sourire, mais il ne partageait pas son avis. Il aurait préféré mourir avec ses camarades. Il se moquait bien de sa mission de sauveteur. Passer le reste de ses jours dans un espace confiné en respirant un mélange aseptisé le rebutait. Pour sa part, l’humanité pouvait s’arrêter : il était persuadé que l’univers s’en sortirait mieux sans elle. En plus, il n’avait pas voté pour ce clown !
Mais des messieurs avec un chapeau lui indiquèrent qu’il n’avait pas le choix : le peuple avait désigné l’élu. Il avait beau leur signifier que son élection était truquée puisqu’issue du hasard, rien ne changea.
Pour annihiler ses réticences, les ingénieurs lui présentèrent Héléna-BC5, sa partenaire de voyage. Il devrait vivre dans ce vaisseau avec elle, ce qui expliquait tous les talents dont elle était dotée. C’était un clone bioneuronique de quatorzième génération, capable de piloter, de détecter une fuite d’oxygène, de passer l’aspirateur, de faire l’amour, de tenir un raisonnement philosophique et de discuter avec lui des derniers résultats de football virtuel. En apprenant l’étendue de ses possibilités, il poussa un cri d’admiration. Les savants lui expliquèrent – avec une certaine ironie, je pense – qu’elle était à l’image des êtres féminins de notre planète et qu’elle gérait toutes les situations.
Mélange de matière organique et de haute technologie, dotée d’un processeur hyper séquencé, elle n’avait pas besoin de cryogénisation. Pendant le sommeil d’Édouard, elle s’assiérait devant le hublot et contemplerait l’univers pendant des milliers d’années, sans broncher. Intelligente, sensible et d’une beauté abyssale, elle parfumerait son apocalypse d’un arôme de paradis. C’était également elle qui, sur l’éventuelle terre d’accueil, disposerait la caméra et filmerait les premiers pas d’Édouard, ainsi que son allocution.
Il fut forcé d’admettre qu’elle ferait un fantastique compagnon de voyage et il ne fut pas déçu.
L’agence organisa l’appareil. Dans la soute, ils entreposèrent les fioles remplies des cellules de tous les végétaux et animaux de notre monde. Les panneaux solaires capteraient l’énergie. En quantité inépuisable, elle assurerait la propulsion, la congélation d’Édouard et la conservation des éprouvettes. Elle régulerait aussi le frigidaire de la cuisine, pour le champagne.
Après le décollage, Héléna-BC5 avait enclenché le pilote automatique et Édouard s’était endormi dans la glace. Le vaisseau naviguait à la vitesse d’un milliard de mètres à la seconde, soit trois fois plus rapidement que la lumière. Le processeur central YV gérait les trajectoires. Il rencontrait des millions d’astres à éviter et à analyser. Lorsqu’il s’approchait d’une planète compatible, il envoyait des spermondes dans son atmosphère. Si ces sondes biométriques détectaient un potentiel de viabilité, YV amenait le module en orbite autour du corps céleste candidat, puis Iniecto réveillait Édouard et Helena-BC5 lui préparait un bon café noir sucré.
Il se contentait de le boire et d’assister aux manœuvres.
Il n’était pas d’une grande utilité, hormis la fonction de prestige que le président lui avait confiée : poser le premier le pied sur le nouveau sol. « Un humain pour repeupler l’humanité ». C’étaient ses paroles. Il avait insisté pour qu’il prononce un discours écrit de sa main.
En vérité, tout ça n’était que du show. C’était Héléna-BC5 qui marcherait la première sur la terre promise, à cause de la caméra.
Édouard buvait donc un arabica corsé quand sa partenaire interrompit le défilé de ses souvenirs.
— Tu permets que j’attache ta ceinture. YV a déclenché la procédure d’approche.
Helena-BC5 lui avait déjà dit cela, il y a quatre-vingt mille ans, lors de son troisième réveil, à l’approche de Tribus, la planète verte. Elle se situait à une distance raisonnable de son soleil et l’ordinateur l’avait détectée comme candidate potentielle à une colonisation. La température au sol variait entre moins soixante et plus cinquante degrés ce qui était très favorable. Il avait relu le discours en vue de l’atterrissage, mais ce jour-là, les spermondes revinrent avec une analyse atmosphérique déplorable faite de gaz carbonique, de méthane, de protoxyde d’azote et d’autres polluants organiques persistants. Ils auraient pu se poser, mais la colonisation était vouée à l’échec. Édouard avait dû rejoindre son scaphandre et replonger dans la glaciation.
Alors aujourd’hui, c’était la dernière étape. Le système Iniecto ne lui injecterait plus une nouvelle dose de Cryoplastululate Horologium pour provoquer son réveil. Son ventricule droit ne le supporterait pas et c’était très bien ainsi. Pendant sa formation, les ingénieurs lui avaient expliqué la limite des quatre réveils. Une question de résistance physique à ne pas dépasser, car à la cinquième infiltration, les membranes se distordaient, les protéines se déchiraient et les noyaux explosaient, avec une conséquence douloureuse : le sujet mourait en étalant dans sa couche un magma informe et malodorant. Pour empêcher ce dérapage, le système avait scellé de manière définitive le scaphandre de refroidissement.
En attendant les rapports des spermondes, Édouard effectua les exercices d’assouplissement nécessaires à ses muscles pour retrouver un semblant d’élasticité. Si les résultats se montraient négatifs, c’en était fini de l’humanité. Mais à vrai dire, il s’en fichait. Il parcourait la galaxie depuis trop longtemps, sans succès et il en avait assez de dormir dans cette boite transparente et étroite à une température de moins quatre-vingt-cinq degrés. L’idée qui lui plaisait, c’était qu’il ne gèlerait plus jusqu’au terme du voyage et qu’il allait enfin pouvoir apprécier la présence de sa copilote.
Depuis qu’ils logeaient dans ce module d’une centaine de mètres cubes, Héléna-BC5 et lui n’avaient discuté que quatre fois :
Au décollage...
— Ça secoue pas mal.
— Les vecteurs de cohésions clignotent au vert. Ne t’inquiète pas. Dans dix secondes, tu entres en hibernation.
Au premier réveil, en orbite autour d’Uno...
— Comment l’appelle-t-on  ?
— Uno. Je te sers ton café ?
— Volontiers.
— Du sucre, du lait ?
— Sucre seulement, un, merci.
Au second réveil, en orbite autour de Duo...
— Comment l’appelle-t-on  ?
— Duo. Je te sers un café ?
— Volontiers.
— Un sucre, pas de lait, comme d’habitude ?
— Parfait, merci.
Au troisième réveil, en orbite autour de Tribus...
— Comment l’appelle-t-on ?
— Tribus. Je te sers un café ?
— Volontiers.
— Voilà.
Alors cet ultime réveil sonnait comme une résurrection. Il ne pensait qu’aux dîners aux chandelles qu’elle allait lui cuisiner et à cette première nuit torride qui suivrait. Il allait vivre avec elle et il l’aimerait. Il contemplerait des milliers de couchers de soleil à travers le dôme panoramique, enlacé dans ses bras. Et tant pis pour l’humanité.
— Les sondes sont lancées. La vitesse est réduite à sept cents AL.
Il récupéra les rapports du cryogénisateur alpha et il constata que sa renaissance coïncidait, à un jour près, à sa date d’anniversaire. Cette nouvelle le réjouit. Par le hublot, il aperçut un petit corps céleste. Son écran afficha « deux mille trois cent soixante-dix kilomètres de diamètre ». Vu sa taille, ce globe beige ne pouvait constituer leur objectif et il disparut assez vite.
Édouard s’installa dans le poste de commandement, en attente des analyses. L’heure suivante, cinq planètes vinrent égayer son horizon. Elles se distinguaient toutes : des petites et des grosses, des blanches, des rouges, avec des anneaux et sans anneaux. Jusqu’à ce qu’un point bleu surgisse du noir profond. Héléna-BC5 posa sa tête contre son épaule. Une odeur de jasmin et de patchouli glissa sous son cou.
— Regarde.
Un liquide pétilla dans ses veines, comme si du gaz carbonique irradiait son sang. Cette planète étincelait de la même couleur que la sienne. Très vite, elle remplit leur horizon. YV freina l’engin pour éviter la collision et le stabilisa en orbite. Quattuor, c’est le nom que YV lui attribua, leur dévoila ses charmes. Son soleil l’illuminait, amplifiant l’indigo de son sol. L’eau teintait sa surface, c’était une certitude. Édouard vit alors les spermondes qui les attendaient en vol stationnaire rejoindre la trappe d’interface. Il se tourna vers sa compagne.
— Elle est merveilleuse !
Les yeux d’Helena-BC5 s’éclairèrent comme deux nouveaux satellites jumeaux. Elle venait de recevoir les chiffres par transmission sur son sensito-transistor.
— Les résultats sont positifs. Édouard, nous avons réussi.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— La planète est parfaite.
Il n’y croyait plus. Il répéta les trois mots.
— Nous avons réussi.
Le bleu qui provenait de l’ouverture refroidissait la cabine. Son enthousiasme retrouvé la réchauffait. Il y a une heure, il se réveillait fataliste, avec pour objectif une fin de vie faite d’amour, de contemplation, de sérénité et... d’inutilité. Et voilà que maintenant, il était le sauveur de l’humanité tout entière. Il se sentit envahi de fierté et comme l’avait pressenti le président, il oublia aussitôt tous ses ressentiments.
La procédure d’approche s’enclencha. YV effectua les calculs pour les turborétropropulseurs qui devaient éviter de les disloquer en rentrant dans l’atmosphère. Il choisit une partie de terre allongée de trente millions de kilomètres carrés et décida de se poser au centre.
Édouard contrôla les données. Les spermondes n’énonçaient que des résultats positifs. Une enveloppe gazeuse composée de diazote, de dioxygène, d’argon et de dioxyde de carbone lui permettrait de respirer sans même devoir enfiler sa combinaison. Il ressentit un soubresaut quand les calibreurs amortirent le choc.
Helena-BC5 munie de la caméra, posa le pied la première sur le sol sablonneux. Elle se posta à quelques mètres, en ayant pris soin d’effacer ses traces. Édouard attendit qu’elle installât le matériel pour descendre à son tour. Ses derniers doutes sur l’utilité de la mission disparurent et il prit conscience de l’instant historique. Ses jambes flageolèrent quand elles se posèrent sur le sol.
— C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand pas pour l’humanité. Moi, Édouard, je suis le dernier représentant de la planète Xéna. Mes congénères sont morts. J’ai parcouru des milliards de kilomètres pour venir ici. J’ai apporté avec moi tout le nécessaire pour créer un Nouveau Monde.
Il désigna une caisse métallique de grande dimension qu’un bras articulé avait déposée au sol.
— Dans ce conteneur, toutes les espèces animales et végétales sont réunies. Dans quelques instants, elles seront disséminées et d’ici quelques milliers de rotations autour de l’étoile, elles peupleront la planète. Longue vie à l’humanité !
Il actionna l’interrupteur de colonisation embryonnaire. Un brumisateur se mit en marche, pulvérisant, dans l’atmosphère, les particules biologiques. Elles s’échappèrent comme un essaim d’abeilles et disparurent à l’horizon. Il revint vers la caméra. Helena-BC5 le rejoignit avec le champagne, qu’elle déboucha. Elle servit deux flûtes.
— À la santé de notre nouvelle planète.
— À la santé de la Terre enchérit Helena-BC5.
Le président avait trouvé que ce nom de baptême sonnerait mieux que Quattuor.
Ils ressentirent d’abord de légères vibrations, comme si le module avait rallumé les moteurs. Ensuite, avant qu’ils ne puissent avaler une dernière gorgée, la formation d’un volcan déchira le sol, emportant la caméra, le vaisseau, Helena-BC5, et Édouard.
Dans sa chute, il eut à peine le temps de voir celle avec qui il aurait dû passer le reste de ses jours lui adresser un signe d’adieu. Elle souriait. Les ingénieurs n’avaient pas programmé chez elle la notion de mort.
Et lui comme un imbécile, il lui rendit son sourire avant de s’écraser dans le magma bouillant.

***

Les petites particules échappées avant l’irruption continuèrent leur vol et s’égayèrent un peu partout dans les mers, les lacs et les étangs qu’elles rencontrèrent. Les conditions de vie favorables de cette planète « Terre » leur permirent de croître et de se multiplier. Je suppose que je ne dois pas vous raconter cette histoire-là, vous la trouverez dans tous les manuels de biologie.
Si vous voulez vous rendre sur les lieux de la genèse, c’est en Afrique, dans un massif que vous et nous, les descendants d’Édouard, nommons le Kilimandjaro. Bien entendu, il vous faudra un peu d’entraînement, car le cratère du volcan qui avala Édouard et Helena-BC5 culmine aujourd’hui à près de quatre mille mètres d’altitude.
Mais si vous arrivez au sommet, ne ratez pas le musée derrière le monument. Vous pourrez y admirer les deux flûtes et la bouteille de champagne venues de Xéna conservées dans l’ambre. Un authentique miracle !