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 Suspense

Fallait pas pousser mémé... ! 

Jeff Morel

Jeff Morel

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La rutilante BMW noire sortit à toute allure du parking de l’hôtel et s’élança sur l’avenue, direction le bord de mer. Au volant, Denis Latour, fébrile, refaisait mentalement l’inventaire de ses bagages, soucieux de n’avoir rien oublié. Il s’en voulait un peu d’être parti si tard même si c’était pour la bonne cause, mais savait qu’il avait encore le temps d’arriver à l’heure s’il ne tombait pas sur quelque représentant de l’A.E.P, l’Association des Emmerdeurs Patentés, pour la plupart retraités, qui roulaient pépères à 20 km/heure sous la vitesse autorisée probablement dans le but de faire chier les gens pressés de bosser. Ce n’était pas tous les jours qu’il avait l’occasion de signer pour un chantier à 600 000 billets et mieux valait ne pas être en retard à la réunion, voila qui aurait vraiment fait mauvais genre.

Sa valise était dans le coffre, un costard propre pendu à l’arrière de la voiture, sa mallette sur le siège passager, rien ne manquait apparemment. Il tâtait les poches intérieurs de sa veste afin d’y ressortir son téléphone portable lorsqu’il lâcha un chapelet de jurons dont lui seul avait le secret en portant les yeux sur son annulaire gauche. Son alliance n’y était plus et il s’inquiéta immédiatement en songeant au bobard sacrément plausible qu’il devrait imaginer pour expliquer la disparition de son alliance afin de calmer la mauvaise humeur suspicieuse de sa femme. La mémoire lui revint subitement et il plongea la main dans le vide poche de la console centrale qui dégagea un léger parfum de véhicule neuf, et en ressortit victorieusement son anneau.
« Mon précieux », dit-il dans un sourire béat. Tout en le réajustant à son doigt, il repensa à la nuit torride qu’il venait de passer. Des jambes interminables, une silhouette à damner un eunuque, un sourire ensorceleur et des yeux de biche un matin de chasse ensoleillé ! Sacré bon sang, cette petite secrétaire croisée dans les couloirs chez son dernier client valait vraiment qu’on prenne le risque d’être en retard. Qu’est ce qu’on ne ferait pas pour un petit 90D de derrière les fagots.

90, c’était également le nombre de minutes qu’il devrait probablement passer à s’excuser s’il n’envoyait pas immédiatement un SMS de bonne journée à sa femme actuellement en déplacement à l’autre bout du pays. Tout en appuyant généreusement sur le champignon, il saisit son portable et commença à pianoter du pouce droit sur l’écran afin d’y étaler sa prose de mytho professionnel ! Il en était exactement aux trois petits mots « je t’aime » lorsqu’il posa enfin son regard sur la route. Un passage piéton s’annonçait droit devant et une petite vieille venait de débouler, déambulateur à roulettes à la main, de derrière une voiture stationnée le long du trottoir. Denis écrasa la pédale de frein dans un réflexe purement instinctif et sentit aussitôt l’ABS faire son office. Sans un crissement de pneu, la voiture ralentit instantanément et s’arrêta pile sur le passage piéton. Le pare-choc effleura tout juste le déambulateur, ce qui fit chavirer mémé qui failli terminer les quatre fers en l’air sur la chaussée, ce qui, à n’en pas douter, aurait donné à tous la vision d’une culotte surdimensionnée assortie de collants fripés aux cuisses couvertes de varices proéminentes !

Voilà, bizarrement, où en étaient les pensées de Denis Latour tandis qu’il reprenait ses esprits en lâchant un soupir de soulagement. Il remercia intérieurement les nouvelles technologies qui remplissaient les voitures modernes en écoutant les bips frénétiques émis par son tableau de bord, lui signalant la présence d’un objet juste devant le véhicule. Et l’objet en question était en train de l’invectiver copieusement tout en continuant son chemin. Ressentant encore les effets de l’adrénaline dans son organisme, une rage incontrôlée le submergea et il baissa la vitre tout en enclenchant la première.
— Hé, la vieille, hurla-t-il en brandissant son poing et lâchant quelques postillons agressifs, si tu peux plus déambuler dans les rues, reste chez toi au lieu de faire chier les honnêtes travailleurs ! Sacré non de dieu, t’as failli esquinter ma caisse flambant neuve. Vieille peau !
La grand-mère tourna sur Latour un regard bleu d’acier qui lui fit inexplicablement courir un frisson le long de l’échine.
Elle parla d’une voix assurée et tendit dans sa direction un long doigt noueux comme une brindille sèche :
— Je te prédis une mort atroce. Tu mourras étouffé, le corps broyé et mutilé par des tonnes de gravats ! Que cette prédiction te hante jusqu’à l’instant fatidique de ta douloureuse fin !

Denis n’en revenait pas. Qu’est ce que c’était que cette insulte merdique ? Reprenant un peu ses esprits, il regarda la vieille dame et, pris d’un fou rire, il tourna la tête et démarra en trombe afin de rattraper son retard. Il riait encore lorsqu’il regarda dans son rétroviseur et vit ce vieux doigt toujours tendu dans sa direction et ces lèvres desséchées par le temps qui semblaient psalmodier quelque prière démoniaque incompréhensible pour le commun des mortels. Son sourire s’effaça lentement tandis qu’une sourde angoisse pris la place insidieusement dans son esprit encore tout étourdi par les événements.

Il ralentit un peu le rythme en quittant la ville. Il était largement dans les temps et tenta de se concentrer sur la réunion à venir. La BMW prit la route qui longeait la plage en sinuant superbement au pied d’une falaise d’une bonne centaine de mètres de hauteur. En cette fin de saison printanière, la plage était occupée par quelques touristes précoces ou retraités (les fameux A.E.P), et malgré le fond de l’air un peu frais, le temps était agréable, les affaires de Denis Latour allaient au beau fixe et la nuit avait été des plus savoureuse. Alors, bon sang, d’où lui venait ce sentiment de malaise qui lui nouait l’estomac et lui laissait un goût métallique dans la bouche ? Impossible de se concentrer sur le sujet du jour, son esprit n’avait de cesse de revenir à la malédiction de la vieille qu’il aurait peut-être mieux fait d’emboutir pour de bon avant qu’elle n’ouvre la bouche pour lâcher ces inepties auxquelles même un môme de dix ans n’accorderai pas plus d’une minute d’intérêt. Il rattrapait lentement un camping car blanc et vert de l’A.E.P et finit par allumer la radio afin de s’occuper l’esprit. Au loin, dans le ciel bleu sans nuages, un avion de tourisme approchait.

À bord de son appareil, Jean-Louis Royer prenait du bon temps et admirait ce paysage magnifique qui ne cessait de l’émerveiller à chacun de ses passages. La falaise approchait au loin. Il adorait survoler cette partie du continent qui faisait partie des plus beaux endroits au monde, d’après son expérience. Son travail l’avait mené dans bien des destinations : des îles, des montagnes ou des océans à n’en plus finir mais il revenait toujours avec autant de plaisir dans sa région natale et maintenant qu’il était à la retraite, il pouvait se laisser aller à sa passion pour l’aviation. Dans la mesure ou son état de santé le lui permettrait, évidemment, ce qui l’inquiétait depuis quelques jours où il se sentait vaguement absent. Il n’aurait su dire ce qui le troublait vraiment mais c’était le seul terme qu’il trouvait convenable pour décrire son état : absent !

Les soixante-cinq chevaux de son monomoteur totalement révisé à neuf depuis le début d’année le propulsait à plus de 190 km/heure et tournait rond comme une horloge. Jean-Louis ressentait une joie immense à piloter son joujou préféré, mais elle était gâchée par un état d’anxiété qui allait grandissant à mesure que les heures et même les minutes passaient. Il transpirait abondamment et ressentit soudainement une douleur qui lui comprima et lui brûla littéralement la poitrine. Sa vision devint floue et il réalisa immédiatement dans quelle merde il se trouvait, seul dans sa carlingue à plus de 1 500 mètres d’altitude. La crise cardiaque le guettait et il devait se préparer à un atterrissage de fortune. Pour cela, il devrait fermer l’essence et les contacts électriques avant l’impact, sauf que ses mains refusèrent brutalement de lui obéir. Ses bras tombèrent mollement de chaque côté de son corps et l’avion perdit de l’altitude au-delà du raisonnable. Il décrochait et fonçait droit sur la falaise. Dans cette histoire, la seule chance de Jean-Louis fut d’être inconscient bien avant l’impact, sa dernière vision du monde étant pour un camping-car blanc et vert qui roulait tranquillement sur son ruban d’asphalte, en route pour sa dernière destination.

La trajectoire franchement inhabituelle de l’avion avait attiré l’œil de Denis. Il avait presque rattrapé le camping-car et s’apprêtait à changer de voie pour le doubler, les seuls véhicules en vue se trouvant à plusieurs centaine de mètres derrière lui, mais il réalisa soudain qu’il allait vivre un événement hors du commun. Si le zinc ne redressait pas, il était bon pour finir aplati comme une crêpe sur la falaise... à l’aplomb exact de son passage, d’ici une poignée de secondes. Il ralentit sans même y penser, occupé à l’observation de l’avion. Au moment de l’impact, lorsqu’une boule de feu éclot de la roche dans un bruit de tonnerre assourdissant, il mit à contribution l’ABS de son véhicule pour la deuxième fois en moins d’une demi-heure et stoppa net au beau milieu de la route. Le camping-car, dont le chauffeur n’avait visiblement rien remarqué, continua sur sa lancée et fut submergé par les enfers lorsque l’amas de ferraille et de roches en fusion le recouvrit pour se mélanger à lui dans un maelstrom démoniaque et sanguinaire.

Denis Latour était comme pétrifié, les mains cramponnées au volant à s’en faire blanchir les jointures.
« Oh putain de putain », répétait-il sans fin, la gorge nouée par l’émotion.

Il y eu un moment de flottement et de silence au beau milieu de cette débauche d’horreur, puis une pluie de cailloux et de poussière s’abattit d’une manière beaucoup plus soutenue sur le capot de sa voiture, un morceau de roche de la taille d’une roue de camion s’écrasant même à quelques mètres de là. C’est à ce moment qu’une voix de crécelle lui revint en mémoire : « Tu mourras étouffé, le corps broyé et mutilé par des tonnes de gravats. » Les connexions électriques se rétablirent instantanément dans son cerveau embrumé. Il passa la marche arrière et enfonça la pédale d’accélérateur, faisant hurler le moteur à son maximum. Devant lui, une partie de la falaise s’écrasait sur la route, avalant les restes du camping-car-avion, éteignant l’incendie mais dégageant des tonnes de poussières de roche et continuant son chemin jusque sur la plage, engloutissant les quelques véhicules garés le long de la route et leurs propriétaires qui prenaient le soleil sur le sable fin et qui n’eurent pas le temps de courir assez loin. L’horreur était à son comble !

Denis reculait sans savoir où il allait, pris dans un tourbillon de résidus opaques, et finit sa trajectoire en lançant l’arrière de la BMW dans le sable, stoppant net lorsque les roues s’enfoncèrent trop profondément. Le moteur hurlait toujours, les roues avant patinant dans la semoule tandis que la fumée se déposait et dévoilait une scène de fin du monde. Latour finit par relâcher son pied, totalement abasourdi et essoufflé, les mains tremblantes toujours accrochées, comme soudées au volant. Il mit un moment à reprendre ses esprits et réaliser qu’il avait probablement échappé à la malédiction de la vieille. Il avait réussi, alors pourquoi ce sentiment de malaise le hantait-il toujours ?


6 mois plus tard.

Les décombres de la falaise avaient depuis longtemps été évacués, la route étant d’une importance capitale dans cette partie du continent, mais les cicatrices laissées par le terrible événement n’étaient pas prêtes de se refermer. Une ribambelle de journalistes et de curieux venus du monde entier ne cessait d’aller et venir comme une bande de charognards attendant patiemment leur pitance. Des travaux avaient été entrepris immédiatement afin de stabiliser au mieux la falaise et éviter une nouvelle catastrophe et la circulation avait pu reprendre son train-train comme si rien ne s’était passé. Les entreprises Latour avaient participé au déblaiement de la route et aujourd’hui encore, un camion Latour & cie venait de charger quelques tonnes de gravats qui encombraient encore la plage qui devrait retrouver son aspect immaculé avant la prochaine saison estivale. David Fremont avait dû faire un léger détour afin de faire le plein de gasoil et, accessoirement, pouvoir se jeter une petite mousse dans le cornet. Ce n’était que la quatrième depuis ce matin et le pack de vingt-quatre planqué dans la glacière avait encore de belles heures devant lui. Un peu grisé par les derniers vingt-cinq centilitres qu’il venait d’ingurgiter, David monta le son de l’autoradio afin de pouvoir profiter du Solid Rock de Dire Straits enregistré sur sa clé USB. Il roulait un peu vite sur cette avenue du sud de la ville, mais il devait rattraper son retard dû à la dégustation surprise de sa chère boisson préférée. Pour se rendre sur le chantier où seraient déversés les gravats, il fallait ressortir de la ville et prendre cette superbe autoroute à deux fois deux voies superposées qu’enjambait un pont canal. Une construction unique au monde qui filait le vertige à bon nombre d’automobilistes, sans parler des plaisanciers qui, du coup, naviguaient à une bonne centaine de mètres de hauteur. David secouait la tête au rythme de la chanson lorsqu’il aperçut du coin de l’œil un piéton qui surgissait de derrière une voiture garée le long de l’avenue.

Une petite vieille, appuyée sur un déambulateur à roulettes, s’apprêtait à traverser sur les passages piétons. Fremont écrasa la pédale de frein du Scania tout en débrayant. Les pneus hurlèrent sur le bitume, mais le camion benne, chargé à mort, n’allait pas s’arrêter aussi facilement. La vieille dame parut ne pas voir le danger et continua son chemin, clopin-clopant, toute à la gestion de la conduite de son engin à trois roulettes ! Miraculeusement, le camion stoppa sa course juste devant elle, dégageant une forte odeur de caoutchouc brûlé et poussant le déambulateur d’un bon mètre. La vieille failli verser sur le côté mais se rattrapa in extremis au risque de finir les quatre fers en l’air au beau milieu de la chaussée. David dégrisa instantanément et resta un bon moment crispé sur son volant, les joues gonflées et le visage plus pâle qu’un papier calque. La vieille dame, qui avait récupéré son bolide, passait devant le camion en vilipendant sérieusement le chauffeur. Celui-ci finit par descendre sa vitre et, sous l’effet de la colère, se mit à injurier la grand-mère :
— Putain, la vieille, fait gaffe à ce que tu fais, bordel. Reste chez toi au lieu de nous emmerder sur les routes à cette heure-ci !
La vieille dame se redressa légèrement et tourna la tête vers David qui ne put réprimer une série de frissons dans le dos lorsqu’il croisa les yeux bleus d’acier de la mamie qui lui semblait soudainement moins fragile que l’instant d’avant.
— Toi, lui répondit-elle d’une voix assurée, son long doigt, sorte de brindille tortueuse, tendu vers lui, je te prédis une mort atroce. Tu mourras étouffé et noyé sous des tonnes d’eau ! Que cette prédiction te hante jusqu’à l’instant fatidique de ta douloureuse fin !

David en resta bouche bée. Il était tombé sur une cinglée et ne put rien rétorquer à cette tirade lamentable. Lentement, un sourire se dessina sur ses lèvres puis lui vint une irrésistible envie de rire aux éclats qu’il ne maîtrisa qu’avec peine.
— Allez, dégage, dit-il avec un geste de mépris tout en enclenchant une vitesse. Il souriait encore à pleines dents en regardant dans le rétroviseur. La vieille le suivait du regard, son doigt accusateur toujours tendu sur lui et sa bouche ridée psalmodiant des paroles incompréhensibles. Le sourire de David Fremont disparut, soudainement remplacé par une angoisse inhabituelle chez lui. Une sorte de peur incompréhensible qui, il ne le savait pas encore, ne devrait plus le quitter de si tôt.
Son camion était sorti de la ville depuis longtemps déjà mais il ne pouvait mettre de l’ordre dans ses pensées. La radio qui jouait The Prophet de Gary Moore maintenant le saoulait plus qu’autre chose et même la perspective d’une bonne vieille bière de maçon planquée dans la glacière ne l’enchantait guère, c’était dire la gravité de la situation ! Fremont éteignit la radio, persuadé qu’une chanson triste ne saurait l’aider d’une quelconque manière et tenta de se concentrer sur sa route. Il roulait maintenant sur la deux fois deux voies et s’approchait du pont canal qu’il trouvait d’habitude si sympa. Un bateau de plaisance naviguait tranquillement sous un frais soleil d’automne, ses petits drapeaux de couleur flottant mollement au vent.

La famille Marchant avait loué son embarcation hors saison, les tarifs étant nettement moins chers mais, malheureusement, les températures beaucoup moins clémentes. Toutefois le soleil était de la partie depuis le début de leur voyage et même s’il fallait garder les vestes sur le dos, la famille prenait du bon temps malgré tout. Jean-Yves était au poste de pilotage tandis que sa femme et ses deux enfants prenaient le soleil sur le pont en jouant bruyamment aux cartes et autres jeux de société. Ils circulaient maintenant sur le pont canal, cette construction impressionnante qui enjambait une autoroute elle-même sur un pont à deux niveaux. Il y avait franchement de quoi donner le vertige. Toute la petite famille s’était arrêtée de jouer pour observer la scène et Jean-Yves sentait le malaise de sa femme qui aurait bien voulu se trouver déjà de l’autre côté. En souriant, il l’appela afin qu’elle prenne la barre tandis qu’il irait chercher l’appareil photo resté en cabine.
— Tiens bon la barre moussaillon, lui dit-il en fouillant dans ses poches à la recherche de son paquet de cigarettes. C’était le bon moment pour s’en griller une petite tout en photographiant le paysage. Il ouvrit la porte de la cabine, son briquet à la main et s’aperçut qu’il avait oublié d’éteindre le chauffage d’appoint au gaz qu’ils avaient heureusement apporté avec eux vu les nuits très fraîches qu’ils avaient subies ces derniers jours.
— Et merde, marmonna-t-il en approchant le briquet de son visage. La bouteille de gaz ne tiendrait pas tout le voyage s’ils ne prenaient pas la précaution de la couper durant la journée. C’est au moment où il actionna son briquet qu’il sentit la bouffée de gaz due à la mauvaise combustion de l’appareil et qui s’était accumulée dans la cabine durant une bonne partie de la matinée. L’étincelle jaillit de la pierre et ce fut la dernière chose que fit Jean-Yves Marchant.

Le pont canal se rapprochait et David le regardait sans vraiment le voir, comme dans un état second, ses pensées tournées vers le souvenir de ce sombre présage totalement absurde sorti d’une vieille bouche fripée qu’il ne cessait pourtant de voir remuer sans comprendre ce qu’il en sortait. L’explosion le fit émerger de sa torpeur et David mit quelques secondes à réaliser ce qu’il ce passait. Le souffle avait provoqué quelques fissures dans le ciment des berges du canal dont l’énorme pression résultant de la masse d’eau qu’il contenait le fit exploser à son tour. La vague d’eau sembla flotter dans les airs quelques instants, comme vomie de la gueule d’une créature mythologique avant d’engloutir la route et les voitures qui y circulaient. Le torrent de mort dévala rapidement en direction du camion de David Fremont qui avait aplati la pédale de frein. Il n’eut pas le temps de paniquer très longtemps. L’eau se déversait sur les côtés de l’autoroute et chutait dans le vide, défonçant les rambardes de sécurité et emportant les carcasses de voitures comme des jouets dans la main d’un enfant. L’onde avait déjà perdu de sa puissance lorsqu’elle frappa le camion mais l’entraîna néanmoins vers le vide, droit sur les voies en contresens qui circulaient dix mètres plus bas. Alors qu’un son inhumain dû à la panique sortait de sa gorge, du coin de l’œil, David aperçut une BMW noire qui roulait tout en bas.

Denis Latour n’avait pas pu voir l’explosion d’où il se trouvait et se demandait d’où pouvait venir cette flotte qui dévalait en cascade de la voie supérieure et s’écoulait tout autour de lui. Ses yeux s’élargirent d’étonnement lorsque, dans son rétroviseur intérieur il vit des voitures s’écraser sur la route, emportées par la vague. La peur, qui ne le quittait plus depuis six mois maintenant, lui bouffant l’existence, responsable de sa paranoïa, de son divorce à venir et de la mauvaise santé de son entreprise, redoubla brusquement d’intensité. Dix mètres plus haut, un camion benne dont le flocage « Latour & Cie » lui creva les yeux venait de traverser les parapets de sécurité et restait suspendu en l’air, accroché miraculeusement aux rambardes métalliques. Le contenu de la benne n’eut pas cette chance et les gravats tombèrent en chute libre... droit sur la BMW noire, beaucoup moins rutilante qu’à ses débuts, de Denis Latour. Le bruit fut assourdissant, le choc fatal au véhicule qui stoppa net son élan. Les airbags n’eurent même pas le loisir de se déclencher, les pierres traversèrent le pare-brise, arrachèrent le volant et le tableau de bord et s’empilèrent autour de Denis qui sentit la plupart de ses os se briser comme du verre. Son épaule droite se déboîta et déchira la peau ainsi que la chemise et resta ainsi, à la verticale comme une branche cassée fichée en terre. Les parpaings bloquaient son corps et l’étouffaient littéralement. Ses jambes étaient broyées par toute la mécanique qu’on ne pouvait plus distinguer de la pierraille. Sa tête était en sang mais étonnamment indemne. Denis sombra dans l’inconscience quelques instants mais revint à lui assez rapidement. Ses pensées étaient assez claires et les douleurs infernales. Il aurait voulu hurler, appeler au secours mais aucun son ne sortait de cette gorge écrasée. Le souffle lui manquait, ne pouvant respirer que par petits à-coups. Il comprit que sa fin était proche et les larmes se mirent à couler, creusant un sillon dans la poussière collée sur ses joues. C’est alors qu’il repensa à la vieille au déambulateur et comprit tout le sens de sa malédiction. Il mourait dans d’atroces souffrances, broyé par des tonnes de gravats !

David sortit lentement de la cabine de son camion par la vitre latérale et remonta tant bien que mal jusque sur la route. L’eau avait cessé de couler, des portes de sécurité ayant certainement été fermées et le chaos régnait sur le bitume. Il était là, seul au milieu de la chaussée à constater l’étendue des dégâts et pensa à sa chance d’en avoir réchappé. Un malaise le taraudait toujours et il repensait à ce que lui avait dit la petite vieille rencontrée plus tôt. La coïncidence était troublante mais en tout cas, il s’en était sorti...