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Marie Wouters

Marie Wouters

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Elle marche péniblement le long du boulevard. Elle traîne cahin-caha ses babouches usées sur le trottoir sale, comptant plus sur sa canne que sur ses propres jambes pour tenir debout. Elle porte comme un fardeau le poids de ses printemps.

Les passants qui la croisent ne la voient pas. Ils sont bien trop occupés. Ils ont tellement à faire pour brûler leur jeunesse. Ils font juste un détour pour l’éviter et continuent leur chemin, droit devant, le front tourné vers l’avenir. Elle, elle va vers son passé, à tous petits pas.

Elle transpire sous son chapeau de paille.

Elle regarde les autres se presser autour d’elle tandis qu’elle avance vaille que vaille. Elle, elle ne court pas. Il y a tellement longtemps, elle ne sait même plus comment on fait. Courir, c’est pour les jeunes, ça. C’était bon pour garder les chèvres de grand-père, là-bas, au village, quand elle n’était pas plus haute que trois grenades ; quand elle était libre de filer les cheveux au vent, pieds nus sur les sentiers de terre rouge.

Avec les autres enfants, elle dévalait à toute allure les pentes abruptes de la montagne, puis les remontait presque aussi vite, trébuchant sur les pierres, s’aidant de ses mains.

L’été, tout était sec et rude. La poussière envahissait tout. L’ombre valait alors tous les palais du monde et l’eau n’avait pas de prix.

L’hiver, il y avait de la neige sur les sommets. On entendait l’eau ruisseler vers la vallée, s’insinuer partout, imprégner la terre. Les herbes hautes accueillaient d’interminables parties de cache-cache.

Mais la saison qu’elle aimait par-dessus tout, c’était le printemps. La montagne n’était plus alors qu’un tapis de fleurs, un océan de couleurs et de senteurs où les petites filles, assises au soleil, se confectionnaient des couronnes de pâquerettes, des colliers de coquelicots.

Il y a bien longtemps qu’elle n’est plus une petite fille. Il y a bien longtemps qu’elle n’est plus rentrée au village où tout le monde est mort à présent. Enfin, pas vraiment tout le monde, les vieux seulement, ceux qui avaient fait partie du décor de son enfance. Ceux qui lui caressaient la tête et lui chatouillaient les côtes, qui lui glissaient une pièce le jour de l’Aïd et lui offraient des noix le jour de l’Achoura. Ceux qui avaient proposé un jour de l’unir à l’un d’entre eux qui partait pour la ville. Tout le monde était d’accord là-dessus : il ne pouvait pas partir tout seul. Il lui fallait une femme pour l’accompagner. Elle avait quinze ans. Elle avait dit oui.

C’était il y a si longtemps. C’est tout juste si elle s’en souvient encore. Sa vie est là maintenant, dans cette forêt de béton. Elle n’y est pas née, mais c’est là qu’elle mourra un jour, loin des sommets qui l’ont vue grandir, derrière les rideaux brodés de son petit appartement sombre d’où on ne voit que des murs, d’où on n’entend que les cris des voisines dans les arrière-cours. Ou bien peut-être à l’hôpital public, dans une chambre glaciale aux murs décrépis, roulée dans une épaisse couverture que l’une de ses filles lui aura apportée de chez elle et qu’elle aura étalée à même le matelas crasseux.

La ville est son univers, désormais. Un univers où tout va plus vite, où les façades sont plus clinquantes et les bas-côtés plus sales. Où la nature n’a plus droit de cité. Où les yeux n’atteignent jamais l’horizon. Un univers où les espaces sont clos, où on finit par être étriqué soi-même, à force d’être enfermé.

Quoi qu’il arrive, il faut faire bonne figure. Les mauvaises langues sont toujours à l’affût. On s’épie d’un appartement à l’autre. On fusille d’un bon mot le moindre manquement. Un vêtement un peu trop porté ; un mouton trop maigre pour l’Aïd ; une tenue qu’on aurait oublié de faire coudre à l’occasion de l’une ou l’autre fête, et vous voilà la cible des commérages.

C’est le seul monde que connaissent ses enfants. Elle ne les comprend pas toujours. Elle les trouve futiles. Ils ne pensent qu’à paraître, à avoir toujours plus. Quant à ses petits-enfants, elle se demande s’ils sont bien du même monde. Ils sont si différents de ce qu’elle a connu. Une génération qui veut tout, tout de suite. Qui ne respecte plus les aînés et ne craint rien ni personne.

De son temps, chacun faisait ce qu’il avait à faire, sans discuter. Quand sa mère était venue la trouver dans les pâturages pour lui dire que c’était le moment, elle n’avait rien dit. Elle avait laissé les femmes du village la préparer pour la noce. Elle s’était laissée frotter, parfumer, peigner, parer de cuivre et de pierreries. Elle était entrée dans la chambre nuptiale la peur au ventre, mais le cœur ferme. Est-ce qu’elle était moins forte qu’une autre ?

Son destin, elle l’avait accepté avec courage, comme il se doit, comme on le lui avait appris. C’est à peine si elle avait versé une larme quand elle avait fait ses paquets pour suivre son mari à la ville.

Elle s’estimait chanceuse : ce n’était pas un mauvais homme. Il était un peu sanguin, c’est vrai, mais il l’avait toujours bien traitée malgré ses colères de coq. Bien sûr, il n’avait jamais été avec elle comme ces acteurs qu’elle voyait dans les feuilletons. Les roses, les mots doux, c’est bon pour la télé, ça. Dans la vraie vie, on n’a pas besoin de faire tant d’histoires. Dans la vraie vie, on est juste côte à côte et chacun fait sa part. C’est comme ça qu’on évite les problèmes.

Elle marche un peu courbée le long du trottoir. Elle pense à sa vie qui touche à sa fin, à son homme déjà parti. Elle pense à ses fils, qui travaillent sans relâche ; à ses filles, qui assument tant de choses. Elle pense à leurs enfants qui grandissent entre des murs de béton et ne connaîtront jamais rien d'autre.

Elle y est presque. C’est juste après cet immeuble... C'est là qu'elle vient tous les après-midi, quand le temps le permet. Elle aperçoit les buissons de laurier rose qui débordent sur le trottoir. À l’angle du mur, elle tournera à gauche et s’engagera sur le petit chemin de terre, au milieu des broussailles, pour aller s’asseoir sur le gros rocher blanc qui borde cet immense terrain vague.

Elle sait bien que ce n’est pas vraiment un rocher. C’est ce qu’elle avait cru au début, de loin, mais en s’approchant, elle s’était vite rendue compte que c’était un bloc de béton. Qu’importe. Il fait office de rocher. Il est plat sur le dessus, comme un banc. Elle s’y assied, dos à la ville, le visage tourné vers ce coin de végétation à l’abandon où toutes sortes de fleurs s’emploient à pousser, bravant la pollution.

Elle sait bien que sous la verdure poussiéreuse, sous ces plantes sauvages dont elle connaît tous les secrets, le sol est jonché d’ordures. Elle sait que cette terre ne sera jamais aussi belle que celle qu’elle a quittée. Mais elle a décidé de ne pas y penser.

Elle préfère fermer les yeux, tourner vers le soleil son front creusé par le passage du temps et, à quelques pas seulement des boulevards pétaradants, ouvrir toutes grandes ses narines...

Alors, par-delà les routes et les usines, par-delà les égouts et les poubelles, c’est l’odeur majestueuse de la montagne qui vient à elle.

Et loin de ce terrain vague oublié entre les constructions modernes, elle fabrique des couronnes avec des fleurs des champs.