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 Romance Instant de vie

Entrer dans sa danse 

Danyboy

Danyboy

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Je ne savais pas danser. On ne m’avait jamais appris. Ou plutôt : je n’avais jamais pu ni même voulu apprendre. Impossibilité physiologique congénitale. D’aucuns pensent que l’esprit se sépare du corps quand ce dernier s’est acoquiné avec la mort... Et bien moi je connaissais ça de mon vivant. Mon esprit avait beau s’évertuer à commander des mouvements gracieux, de magnifiques envolées gestuelles, mon corps, lui, semblait complètement déconnecté de mon cortex cérébral et n’en faisait qu’à sa guise. Pitoyable. Tant d’essais vains par le passé, comme autant de pieds écrasés, les miens comme ceux de mes malheureuses et éphémères partenaires, sans aucune exception. J’étais comme ça : je ne faisais pas de jaloux. Avec toujours cette impression désagréable que tous les regards étaient braqués sur moi, se riant de mes moindres maladresses. À chacun ses phobies.
Alors bien sûr, quand Jérôme m’a proposé, « pour une fois », de sortir en boîte le soir du réveillon, j’ai refusé aussi sec. À quoi bon ? Puis surtout : quelle drôle d’idée ! Bonne bouffe et joyeuse picole, telle était ma conception d’une soirée de nouvel an réussie. Et nos expériences passées plaidaient largement en ma faveur. Malheureusement, le rappel des troupes n’avait pas été concluant cette année. François nous avait été enlevé par sa nouvelle nouvelle copine et n’avait pas d’autre choix que d’intégrer le clan de cette dernière. Cédric et Michel avaient décidé de voir si l’année n’était pas plus longue sous des latitudes plus ensoleillées et je n’avais pas les moyens de les suivre dans leurs pérégrinations exotiques. Quant à Fred, des circonstances tristes et douloureuses l’obligeaient à rester parmi les siens.
Évidemment, bonne bouffe et joyeuse picole en tête-à-tête avec Jérôme, ça le faisait moins. C’est pour cette raison qu’il insista lourdement pour m’entraîner au Cassiopée. Il connaissait pourtant mon aversion pour ce genre d’endroit. Il tenta toutes sortes d’arguments, dont celui-ci : « Il y aura Clara, tu sais, mon amie du lycée, et elle débarque avec toutes ses copines de l’école d’infirmière ! ». Je ne pus m’empêcher de sourire. L’infirmière forcément top-modèle et forcément célibataire qui aurait forcément oublié d’enfiler sa culotte sous sa blouse forcément blanche et ultra sexy – et qui aurait forcément envie de partager tout ça avec moi ! –, j’avais plus de chance de la croiser dans le porno du samedi soir que sur la piste de danse du Cassiopée ! Une péritonite bien sévère m’avait conduit à l’hôpital quelques semaines auparavant. Je repensai alors à l’infirmière qui était venue m’épiler la zone pubienne pour prévenir tout risque d’infection : j’aurais pu m’avaler toute une boite de Viagra, aucun moyen que mon précieux se mette au garde à vous sous l’action de ses mains pourtant expertes et gantées ! Finalement, j’ai fini par céder, face à cet ultime argument : Il y a bien pire que de passer la soirée du 31 décembre dans une discothèque... Passer cette soirée seul devant son poste de télévision !

Quand j’étais enfant, mes parents m’avaient payé des cours de natation. J’en garde des souvenirs très précis. Je revois encore la perche, qui m’était pourtant promise, m’échapper à chaque fois que je l’effleurais du bout des doigts. Face à ce manège que j’avais jugé complètement absurde et inefficace, j’avais fini par signifier à mon professeur de natation mon refus catégorique de retourner dans l’eau. Non, non et non ! En guise de réponse, il me gratifia d’une bonne raclée et me balança à la flotte. Depuis, j’ai peur de l’eau. Dès que je mets un pied dans une piscine, l’odeur du chlore me donne la nausée.
En arrivant dans la boîte, j’éprouvai un peu les mêmes sensations, les nausées en moins (je n’avais pas encore bu) : l’impression de m’être complétement trompé d’écosystème, d’être à mille lieux de mon environnement naturel, de m’être tout simplement planté de galaxie... Malgré tout, dans cet environnement qui m’apparaissait totalement inhospitalier, je ne tardai pas à me faire un nouvel ami. Quelqu’un d’assez dur il est vrai, de droit, de peu loquace, mais qui, je le savais, me serait loyal et fidèle pour le restant de la nuit : un banc. Celui qui se trouvait dans le fond du fond, le plus loin possible du dancefloor.
Jérôme, en bon copain qui se sentait peut-être un peu coupable de m’avoir traîné là, prit d’abord place à mes côtés. Après m’être explosé la moitié des cordes vocales en tentant de partager avec lui quelques banalités de circonstance, des considérations d’ordre esthétique sur Clara et ses copines notamment, je lui rendis rapidement sa liberté. Il ne se fit pas prier pour s’en aller gaiement se fondre dans la masse dansante, jusqu’à disparaître complètement, comme englouti. La nuit allait être longue...

Tapi dans l’ombre, j’occupai mon temps à observer avec curiosité mes contemporains. J’éprouvais des sentiments contraires. Je m'enorgueillissais de n’être pas comme eux, de garder le contrôle, toujours, de ne pas me perdre dans des mouvements et des attitudes que je jugeais ridicules, voire décadents. Des sentiments de façade, pour ne pas perdre la face. Car je crois surtout que j’éprouvais une forme de jalousie : lâcher prise, faire le vide, se laisser porter par les flots sonores, se focaliser sur la musique et ne penser à rien d’autre, comme cela devait être agréable et reposant ! Mais j’avais beau vider verre sur verre, rien à faire, j’en étais décidément incapable. Une chose était certaine cependant : à 7 euros les trois gorgées d’alcool, ma gueule du bois du lendemain, la première de l’année, serait aussi, à n’en pas douter, la plus chère ! Quitte à commencer 2017 complètement fauché, peut-être aurait-il mieux fallu que je parte avec Cédric et Michel !

Et c’est alors qu’elle est apparue. La fée, la nymphe, la déesse, la reine de tous les bals, ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il n’y eut plus qu’elle. Les lumières, les sons, la piste de danse et elle, au centre, à sa juste place. Dans cette nouvelle galaxie qui m’était d’abord apparue hostile, je venais enfin de trouver mon étoile. Ma danseuse étoile. Mon nouveau soleil. Et j’avais chaud, très chaud. Elle rayonnait, littéralement. Les autres, tout autour, misérables satellites, tentèrent vainement d’exister dans ses ombres mobiles, jusqu’à devenir insignifiants, puis disparaitre complètement de mon champ de vision. Petits insectes grillés par son aura incandescente. C’était incroyable, cette fille, beauté lumineuse, ne se contentait pas de jouer avec toutes les couleurs du spectre optique, elle attirait et concentrait aussi sur elle toutes les ondes sonores. Ou peut-être était-ce l’inverse, c’était difficile à dire, tant son corps ne faisait qu’un avec la musique. Elle domptait les rythmes, elle apprivoisait les pulsations, ses mouvements épousaient avec une infinie justesse les moindres changements de cadence. Je me trouvais en présence d’une véritable incarnation : quand la danse se fait femme, et réciproquement. En regardant son corps s’approprier ainsi l’espace, subjugué par tellement de grâce, je n’étais traversé par aucune pensée salace, c’est pour dire ! Bref, j’étais pleinement bourré : mon premier coup de foudre éthylique !

Quelle heure était-il ? Avions-nous déjà basculé en 2017 ? Je ne savais pas, je ne savais plus. Surtout, je m’en fichais. J’étais complètement hypnotisé par cette fille. Impossible de détacher mon regard de cet être délicieusement stroboscopique. Je n’eus plus alors qu’une seule obsession à l’esprit : lui signifier tout le bien que je pensais de sa prestation et de sa personne. Sans autre idée derrière la tête, sans tirer des plans sur la comète, sans espoir d’un lendemain commun sous la couette, juste comme ça, juste pour ça, parce qu’elle le valait bien.
Mais comment l’approcher ? Je ne savais pas danser. Je ne sais pas trop parler non plus. M’adresser de vive voix aux demoiselles qui me font ce genre d’effet je veux dire... En pareille situation, mon petit cerveau me dicte des phrases sémantiquement correctes, mais quelque chose se perd en chemin, une mauvaise réception au niveau des synapses peut-être, ou un mauvais dosage des neurotransmetteurs, je ne sais pas, le message est complétement déstructuré voire inintelligible quand il parvient à mes organes vocaux. Autant se taire. En plus, dans cette boîte, il aurait fallu gueuler pour se faire entendre, alors inutile d’espérer se faire comprendre... J’ai donc choisi l’écrit. Je me suis abreuvé de quelques verres supplémentaires et, tout en dévorant du regard ma muse céleste, j’ai couché quelques vers sur le dos d’un flyer récupéré sur le coin d’une table. Sur le moment, j’étais presque fier de ma production. Avec du recul, je me dis que seul un adolescent de 15 ans aurait pu écrire un truc pareil ! Ou un type passablement éméché, c’est vrai...

Sa force d’attraction était impressionnante. J’aurais pu rester des heures entières à graviter autour de cette fille astrale. Des années-lumière même. Mais je redoutais trop le crash, inévitable, la collision douloureuse, quand Philae s’approche trop prêt de sa comète, jusqu’à ne plus pouvoir stopper sa chute, fracassante... Malgré mes trois grammes d’alcool dans le sang, cette vérité ne m’avait jamais quitté : cette fille était bien trop belle pour moi, nos anatomies étaient totalement incompatibles, j’en étais persuadé. Il fallait donc faire vite, ne pas tergiverser, ne pas s’appesantir ici, pour éviter la catastrophe. Ma mission était très simple : lui donner mon papier et quitter aussitôt cet endroit. Pour l’atteindre, j’ai choisi la trajectoire la plus courte, rectiligne. La plus courte, mais pas la plus facile. Fatalement, à contre-courant, j’ai percuté un tas de corps en mouvement, j’ai essuyé quelques jurons lointains, mais je ne me suis jamais détourné de mon objectif. J’ai attrapé sa main au vol – électrochocs ! –, j’y ai glissé ma prose, atterrissage et décollage éclair, j’ai évité ses yeux, j’ai fixé le petit rectangle lumineux qui m’indiquait l’issue de secours et j’ai fait comme le petit bonhomme vert du pictogramme : j’ai poussé à fond tous mes réacteurs et j’ai pris la fuite. Bye bye le Cassiopée... Derniers soupçons de lucidité ou extrême lâcheté ?

Je suis seul sur mon banc, je fais le pied de grue
Dans mon champ de vision surgit cette inconnue
Toute de charmes vêtue

La voilà qui s’élance et qui danse sur la piste
Se mélange au mouvement dans lequel elle persiste
Pendant que moi je joue les solistes

Dans ce bal incessant de lumières qui s’affolent
Mille et une couleur se fondent en auréoles
Mais moi je ne vois rien : je ne vois qu’elle

Et toutes ces grosses caisses crachant leurs décibels
Et que tremble l’espace en des bruits si cruels
Moi je n’entends rien : elle est si belle...

Dans chacun de ses gestes elle resplendit
Quelque chose de céleste... Mon Dieu ! Elle m’a souri !
Il faudrait que je mène la danse
Mais je fais cavalier seul
Je me fais pitié quand j’y pense
Je me fais la gueule, car...

Je ne sais pas danser
Comment pourrai-je donc l’approcher ?
Entrer dans sa ronde et puis tournoyer...

L’alcool coule à grands flots et chavire ma pensée
Dans ma tête des grelots mais ils ne font que passer
Un éventail de bouteilles pour l’oublier

Mais après avoir vu des yeux pareils
Pourrai-je encore, un jour, retrouver le sommeil ?
Je ne suis pas de taille à rejoindre le sentier

Apprends-moi à danser
Pour que je puisse t’approcher
Entrer dans ta ronde et puis m’y noyer...

Apprends-moi à danser !


Le lendemain, en début d’après-midi, je ne m’étais pas encore remis de mes boissons et de mes émotions de la veille quand on sonna à ma porte. C’était elle ! Statique cette fois, mais toujours aussi belle. Peut-être plus encore. Comment s’était-elle débrouillée pour récupérer mon adresse ?! M’avait-elle suivi ? Non... Jérôme était probablement de la partie. Une seule chose était sûre : elle se tenait bel et bien là, sur mon paillasson, radieuse, à quelques centimètres de moi, irradié. Big Bang dans ma tête. Elle fut la première à rompre un silence cosmique qui commençait à prendre des allures d’éternité :
— Bonjour Daniel, j’espère que je ne te dérange pas...
— Euh... Bonjour... Je... Tu... Il... (Nous, vous, ils ! N’importe quoi !) Oui... En fait, non... Je... Je veux dire que tu...
— Je m’appelle Célestine... Je viens pour l’annonce.
— Euh... D’accord... Euh... L’annonce ?! Quelle annonce ? Pour les figurines en résine des Mystérieuses Cités d’Or, sur Ebay ? Je suis désolé, je...
— Non, non ! Pas pour celle-là !
Sourire enjôleur. Elle semblait très amusée. La honte. Et dire que ma vieille robe de chambre à carreaux style bûcheron et que mon caleçon aux motifs Gai-Luron hérité de mes années post-puberté ne l’avaient pas encore fait fuir... Elle poursuivit :
— Apparemment, si j’ai bien tout compris, tu recherches un professeur de danse.
— ...
— Alors je viens te proposer mes services. Et c’est gratuit, offre spéciale pour la nouvelle année, y’a pas d’arnaque !
Clin d’œil ravageur. J’étais trop proche du soleil, je commençais à fondre. Mais ça n’était pas si désagréable finalement.
— On commence tout de suite si tu veux. Moi, je suis super motivée. Juste quelques pas, assez simples, en guise d’introduction. Après, nous verrons bien où ces derniers peuvent nous mener...
— Je te prêterai mes chaussures de sécurité si tu veux, pour protéger tes dix orteils que j’imagine fins et délicats (Vraiment n’importe quoi !).
— Même pas peur ! Mais tu m’invites à entrer peut-être ? Parce que là, sur le palier, on risque d’être un peu à l’étroit...
J’ai ouvert ma porte, en grand, et je l’ai laissée me précéder. Jamais une année n’avait aussi bien commencé...