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 Instant de vie Famille Humour

Encore un p’tit mois 

Veranda

Veranda

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Ça va ! Il ne fait ni trop chaud ni trop froid, la journée s’annonce bien. Maman est détendue et pour moi c’est le plus important. Hier on est allé chez son amie Colette et l’on s’est fait une orgie de petits fours au basilic, j’avais l’impression d’avoir pris une douche à l’huile d’olive. Elle a dit que ça lui rappelait ses vacances en Provence, quand elle partait avec sa cousine Charlotte en auto-stop pour aller à Avignon. C’est dur à dire « à Avignon », il vaut mieux dire « en Avignon » mais j’ai l’impression de parler comme Louis XIV et j’ai pas trop l’habitude.
J’étais surprise qu’elle me parle de l’auto-stop, parce que dans quelques années je vais lui en parler et alors là, elle n’aura pas intérêt à me faire son horrifiée : « Tu ne te rends pas compte, moi c’était différent, c’était pas comme maintenant, toutes les histoires qu’on entend à la radio ! » Elle a peut-être raison.

Depuis que l’on est rentré de chez Colette, je la trouve sereine. Sereine, c’est comme détendue, mais ça lui va mieux, ça lui donne un petit air de princesse qui me plaît bien. Il faut dire que chez Colette, c’était vraiment très chouette. Je dis pas ça à cause de la rime, mais parce que vraiment, c’était très chouette. Maman n’arrêtait pas de faire « oooh ». Parfois elle faisait aussi « aaah ». On a commencé par visiter le jardin paysager. C’est comme un jardin mais en plus il y a du paysage et c’est très chouette. Colette a dit onze fois à Maman de faire attention à ne pas glisser parce que les marches en teck, quand c’est mouillé, c’est vraiment très glissant. Maman lui a répondu que quand même, elle était encore capable de marcher sans faire des loopings pour faire rire ses amies.
A la cinquième marche en teck, Maman a fait « aaaaaaaah » parce qu’elle a glissé en même temps qu’elle trouvait le jardin paysager très beau. Toutes les copines se sont précipitées pour l’aider à se relever, mais elles ont toutes fini par lui tomber dessus parce que le teck mouillé c’est vraiment glissant.

Ensuite on a visité sa nouvelle cuisine intégrée et c’était beaucoup moins dangereux. Elle est tellement intégrée, la cuisine de Colette, qu’on a failli passer à côté sans la voir. Elle a appuyé sur un petit bouton, clic-clic et hop ! Le four est sorti au-to-ma-ti-que-ment du mur. Un autre bouton, clic-clic, et hop ! Le lave-vaisselle qui apparaît comme par enchantement de derrière un tableau. Là, Maman et ses copines ont recommencé à faire « oooh » et « aaah » sans tomber par terre. Après ça a fait encore « oooh » et « oooh » pendant un bon quart d’heure avec par ordre d’apparition devant leurs yeux ébahis : la douche vitrée toute ronde, le jacuzzi à débordement, l’atelier d’artiste dans le pigeonnier vitré, le jardin d’hiver qui ne glisse pas, la buanderie que vraiment on rêve d’avoir la même et puis encore plein d’autres trucs qui ont fini par les fatiguer. D’ailleurs à la fin elles faisaient juste « oh » et « ah ».
En rentrant à la maison, Maman m’a avoué que c’était magnifique, mais impossible à tenir une maison pareille. Toutes ces petites fenêtres dans le pigeonnier, et puis le jardin paysager c’est bien beau, mais il faut au moins deux jardiniers à plein temps pour s’en occuper, on se croirait à Villandry. Je connais pas Villandry, mais ils doivent avoir des jardiniers pour le paysage et du teck partout. En tout cas, c’était chouette, surtout les petits fours au basilic ; pour le reste, j’ai pas d’avis.

Avec les premières chaleurs de l’été, le soir on souffle un peu. On s’installe sous la tonnelle restée fraîche et Maman parle. Elle ne parle pas de Papa, il est absent de notre vie et de ses phrases. Je l’écoute me parler de ses projets, parce qu’elle est jeune et qu’elle en a plein.
Quand je dis la tonnelle, n’allez pas imaginer que notre parc cache un petit coin de paradis comme dans les magazines avec les meubles de jardin chinés dans le Lubéron et parfaitement en harmonie pour la photo avec la couverture de couleur posée négligemment sur la chaise longue. Ça se trouve en réalité en plein milieu de notre jardin avec un bout de lierre qui monte dans un tilleul et qui redescend de l’arbre. En mettant les chaises en plastique pile sous le lierre, ça fait vraiment tonnelle restée fraîche.
Elle rêve d’une grande maison, Maman. Une belle maison pour recevoir ses amies et boire du thé l’après-midi. Elle pourrait boire autre chose que du thé, mais en fait le problème c’est surtout de pouvoir acheter la maison de ses rêves, une maison franchement comme celle de Colette, malgré les problèmes évidents qu’il y a avec les vitres de partout et le jardin en teck glissant.

J’aime bien sentir ses mains sur moi, sa façon qu’elle a de me parler à voix basse, quand il n’y a que moi qui arrive à l’entendre. Il faut dire qu’avec l’autoroute A4 qui passe devant chez nous, il n’y a vraiment que moi qui puisse l’entendre. Ça fait huit mois que l’on habite dans notre rez-de-jardin. Rez-de-jardin, ça vient du vieux français ras-le-bol, avec en plus les mégots des voisins du dessus qui tombent dans le jardin. Je sais bien qu’elle se morfond d’habiter là, mais elle ne l’a pas vraiment choisi.
Tout ça c’est à cause de mon père qui est parti. Je dis qu’il est parti mais en fait je n’en sais rien du tout. Si ça se trouve, il est mort sous une coulée de boue pendant nos dernières vacances ou bien il a perdu les clefs de l’appartement et il n’a pas trouvé la sonnette de l’entrée. Si ça se trouve, il a été kidnappé par la mafia russe et Maman ne veut pas payer la rançon. C’est le mystère complet, mais je n’ai pas d’avis sur le sujet, il y a plein de choses pour lesquelles je n’ai pas d’avis.

J’ai un avis uniquement parce que Maman en a un, quand elle me décrit ce qu’elle voit ou ce qu’elle ressent. Même si elle est détendue en ce moment, je sais qu’elle est fatiguée. C’est à cause de son métier : elle est docteur, elle travaille toute la journée et une partie de la soirée.
Elle est docteur pour toutes les maladies, sans préférences particulières, elle soigne les petites et les grosses. Elle passe toutes ses journées à voir défiler plein de gens qui ont un truc en commun : ils ne vont pas bien. Alors, ils racontent leur vie, c’est normal quand on va voir le docteur. Le problème, c’est que souvent ils racontent plus que l’essentiel. Dans ces moments-là, Maman doit faire semblant de les écouter et se concentrer sur la maladie, et forcément ça doit être fatigant de faire les deux à la fois. Surtout qu’elle aussi, elle est parfois malade. C’est pas forcément le nez qui coule ou des migraines, c’est souvent la maladie de la tristesse. De se sentir seule même si je suis là, toujours auprès d’elle. Le soir on est dans son lit et elle me parle des gens qu’elle a rencontrés dans la journée. C’est mon moment préféré, tout est calme, le téléphone qui arrête de sonner, elle n’est là rien qu’à moi. Elle me dit tout, même les secrets qu’elle n’a le droit de répéter à personne. Mais avec moi c’est différent, je suis sa fille et je ne suis pas prête à répéter quoi que ce soit, sauf peut-être en ce moment. D'ailleurs, j’en profite pour cafeter, par exemple, Mme Duranton elle a des furoncles sur les fesses et son mari trouve pas ça beau. J’en ai plein d’autres comme ça, mais je vais pas toutes les raconter, c’est pas forcément passionnant.

Je pense aussi que je vais bien aimer ma nouvelle chambre, elle est en rez-de-jardin aussi, à ras les mégots. Maman m’a dit qu’elle n’avait mis que des couleurs vives, parce que les pastels ça fait plutôt gnangnan. Elle a découpé une photo dans une revue et comme ça lui plaisait beaucoup, elle a tout recopié. Elle m’a décrit les couleurs et l’on est parti acheter les pots de peinture pour faire en sorte que ça ressemble à la photo. Le vendeur n’arrêtait pas de dire que c’était difficile de choisir comme ça à cause de l’éclairage qui était trompeur et qu’elle risquait d’être déçue. Elle a fini par lui dire qu’il en fallait plus que ça pour la décevoir et elle a rempli le caddy de prunes. Pas le fruit, mais un camaïeu de prune, il y a de la prune claire, de la prune très foncée, de la prune moyenne foncée, bref c’est le principe du camaïeu. C’est plus une chambre, c’est un clafoutis.

Sur la porte elle a dit qu’elle allait peindre mon nom couleur prune, parce qu’il lui reste plein de pots de prune, pas des confitures ! C’est le reste du camaïeu.

Elle n’a pas encore décidé le nom qu’elle allait peindre, forcément elle ne sait toujours pas si je suis un garçon ou une fille, elle n’a pas voulu savoir. J’ai bien rigolé à la dernière échographie, ça m’a drôlement couiné dans les oreilles cette histoire et j’espère que c’est la dernière fois. Moi je sais que je suis une fille et c’est sûr qu’elle sera très contente.

Encore un p’tit mois et hop !