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 Instant de vie Suspense

Embouteillage monstre 

Shub

Shub

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6 voix

Cet embouteillage était interminable. La radio repassait sans cesse ce dernier succès à la mode dont j'oubliais toujours le nom.
J’avais déjà épuisé toutes les activités que l’on peut s’inventer en pareilles circonstances.

Au volant d’une Triumph décapotable rouge, ma voisine de gauche arborait fièrement un décolleté, rouge lui aussi.
Son vernis à ongles était assorti à sa tenue vestimentaire ainsi qu’à la carrosserie, mais d’une nuance plus vermillon. Elle fumait des américaines. Après trois bouffées, elle écrasait nerveusement sa cigarette dans le cendrier plein à ras bord ; entre les deux, elle essayait de faire marcher son portable. Malheureusement, les batteries semblaient avoir avalé leur acte de naissance depuis quelque temps et il n’émanait plus de son téléphone qu’un faible crachouillement. À ma droite, au volant d’une 404 break cabossée, un barbu d’une cinquantaine d’années avait l’air momifié. Les vitres de sa voiture étaient balafrées par du scotch de différentes couleurs.
J’ignorais que de telles antiquités pouvaient encore rouler. Je m’en fis la remarque à voix haute, histoire de passer le temps et d’avoir enfin quelqu’un à qui parler.

La jeune femme pianotait nerveusement sur le volant. L’homme à la 404 paraissait fait du même bois que les bûcherons, impassible, calme et massif. J’avais du mal à trouver une station de radio sans parasites, on entendait avec difficulté. La seule qui soit totalement audible émettait dans une langue que je n’arrivais pas à reconnaître : finnois, turc ou magyar... Après beaucoup d’efforts, je finis par trouver une fréquence où capter quelques informations, quelques bribes devrais-je plutôt dire ! Peut-être allais-je apprendre la cause de tout ce tintouin : « Il y a eu un accident... Autoroutes embouteillées... Conseil des ministres... Urgence... Mesures importantes... Plan Orsec rouge... Assurer le maintien de l’ordre public... Le pays ne doit pas s’inquiéter... ».
Le reste était noyé dans les parasites.

Les gens s’interpellaient d’une travée à l’autre. Beaucoup étaient sortis de leur véhicule et prenaient leur mal en patience, en tâchant d’admirer ce paysage industriel composé de hangars et de panneaux publicitaires. Un hélicoptère passa au-dessus de nous à basse altitude.
Un moment il sembla vouloir se poser, mais il disparut soudain en direction du nord telle une abeille pressée, vers Paris vraisemblablement.

Je sens que quelque chose d’inhabituel va se produire à mon insu. Ce paysage agit. Il agit sur moi subrepticement. Il essaie de communiquer sa vie alentour à la manière d’un être humain, avec ses doutes et ses erreurs, ses choix et ses défaites. Il veut qu’on le regarde. Il insiste pour qu’on en vienne à l’observer et qui plus est, avec compassion. Peu m’importe ce que tu réclames, paysage, j’ai plus de dégoût que de commisération pour toi ! Tu pourrais te traîner à mes genoux, cela me ferait autant d’effet...
Immobilisé dans ma voiture, je daigne enfin le regarder, lui, ce paysage intangible et fier. Même aveugle, un architecte ou un paysagiste débutant aurait pu faire quelque chose de bien avec toi, paysage, en tout cas quelque chose de mieux : par exemple en déplaçant ton hangar plus près de la route... ou encore, en repeignant la porte en jaune et en suspendant lierres et guirlandes de fleurs au-dessus de la rambarde du pont qui enjambe ton autoroute. Là, celui-là passe au-dessus d’elle comme s’il lui disait: « Merde, tu es là ! Je ne t’avais même pas remarqué... »

Pourquoi tout est-il si laid au fond ? Est-ce laid parce que c’est volontairement mal organisé, ou bien parce que tel la vie, agencé de travers ? La vie : un décor plat, rythmé par les mêmes éléments identiques... La vie est une route monotone qui défile, un mélange incohérent de couleurs qu’un enfant refuserait dès la classe maternelle. Tout du long, le parcours est semé de panneaux indicateurs valant pour leur inesthétisme essentiel.
La vie est un désordre qui ne se termine que lorsque la vie elle-même est terminée.

Je me prends à rêver : si j’avais pu être mon propre réalisateur, qu’aurais-je changé ? En serait-il allé autrement par la suite ? Si tel événement était arrivé un peu plus tôt, son cours en eut certainement été bouleversé. Un bon metteur en scène aurait certainement raccourci ce temps d’attente qui m’est aujourd’hui insupportable. Il aurait fait advenir telle rencontre exceptionnelle au moment opportun. À toute période difficile, il aurait fait succéder des instants de bonheur, des vacances idylliques et inoubliables par exemple ! Anarchie inhérente à l’existence même ou bien manque d’organisation ? La vie est généralement le produit d’agencements spontanés et velléitaires, chaotiques le plus souvent. Jungle des Z.U.P., des Z.A.C. et autres Z.I., tu m’écœures...

Je continue à rêver.
Ma dispute avec Nadia précède l’embouteillage et le temps d’attente qui suit met le héros en position inconfortable.
Bloqué au beau milieu d’une file de voitures, encastrés pare-chocs contre pare-chocs, le personnage n’a plus qu’à ressasser disputes et arguments, fâcheries et réconciliations. Profondément inutile pour le déroulement futur de l’action, ce temps mort est de nature à provoquer l’ennui chez le spectateur... Une fois son monologue exposé à la Comédie Française, un acteur serait déjà sorti de scène : les doutes du personnage auraient cédé la place à l’action suivante, de nouveaux mots auraient rendu les précédents caduques. De nouvelles constructions se seraient surajoutées aux anciennes pour former un réseau aux mailles denses et inextricables dont on entrevoit la beauté d’ensemble, une beauté que le temps transformera peut-être en chef-d’œuvre.

Un jour ou un soir, le bilan d’une vie doit pouvoir s’effectuer en toute sérénité, sans aucune espèce d’amertume. Mais en attendant, la chimie aide bien. S’il n’y avait pas eu le Prozac, où en serais-je aujourd’hui ?
Toujours en regardant droit devant lui, le barbu chantonnait. Je m’adressai à lui, plus pour rompre cette attente interminable que par désir réel d’engager la conversation.
— Ça n’a pas l’air de vous inquiéter outre mesure, cet embouteillage !
— Non, car j’ai l’éternité devant moi, me répondit-il après un bref regard dans ma direction. Sa bouche se tordit en un rictus oblique, comme pour signifier le peu d’intérêt qu’il prenait à la situation.
— Ah bon ? Vous êtes Dieu alors !

J’avais les nerfs à bout et la colère commençait à me submerger. Pourquoi rien ne bougeait ? Cela faisait bien deux heures que tout était bloqué et le soir tombait. Ils n’allaient pas nous laisser en plan quand même ? De temps à autre, une ambulance ou un motard passait en trombe sur la bande d’arrêt d’urgence, mais aucun ne daigna s’arrêter pour nous expliquer ce qui se passait en amont. La jeune femme en rouge proposa de bloquer le passage avec son véhicule : de cette façon, un véhicule officiel serait bien obligé de s’arrêter et d’admettre que nous existions nous aussi, après tout !
Qu’il s’agisse d’un atterrissage de soucoupes volantes ou bien d’une apparition de la Vierge, on finirait tout de même par savoir.

Les hypothèses les plus folles et les plus absurdes continuaient à circuler, tout le monde étant logé à la même enseigne. La plupart des stations de radio étaient soit brouillées, soit n’émettaient plus qu’en cette langue inconnue de tous. Jusqu’à présent, personne n’avait réussi à identifier cet idiome aux vagues accents slaves... Peut-être que des Russes nostalgiques de Staline avaient précipité leur division de tanks sur Paris en un acte tragique de désespoir et de révolte ! En tout cas, ça paraissait sérieux : jamais je n’avais assisté à pareil embouteillage et aussi long. Ses nerfs étant à bout, la jeune femme décida d’aller s’allonger sur la bande d’arrêt d'urgence et un motard finit par s’arrêter. Aussitôt, un groupe d’automobilistes furieux s’agglutina autour de lui.
Il ne savait rien, rien d’intéressant en tout cas. On l’avait envoyé assurer l’ordre le long de l’autoroute, des bagarres sporadiques ayant éclaté en différents endroits. Sans plus attendre, il redémarra sa BMW et tout en faisant rugir son moteur, nous assura qu’il nous tiendrait au courant... il reviendrait nous en faire part, c’était promis ! Pour le moment, il fallait prendre son mal en patience.
Sitôt qu’il fut parti, il y eut une série d’aboiements rauques. Un énorme chien blanc venait de surgir d’on ne sait où, d’une voiture sans doute. Il semblait très énervé lui aussi, ce qui ne fit qu’accroître la tension.
De la bave dégoulinait d’une gueule dont on aurait pu penser que c’était une porte de l’Enfer : du noir flasque, du blanc acéré et du rouge sanguinolent. Des rauquements immondes émanaient du fond de ce Styx et vous glaçaient le sang.
Le molosse s’arrêta à hauteur du barbu, le toisa avec mépris, puis repartit vers l’arrière comme s’il avait flairé quelque chose de suspect.

Une rumeur enfla et grossit au point d’absorber toutes les conversations. Quelqu’un affirma avoir entendu à la radio qu’un incident nucléaire avait eu lieu à proximité de Paris :
— Depuis le temps qu’on joue avec le feu, l’incendie s’est déclaré pour de bon !
— On a trop tiré sur la corde, surenchérit son voisin sur le même ton, et elle a fini par céder.

La jeune femme était remontée dans sa voiture. Une fois encore, elle écrasa sa cigarette d’un geste nerveux et maladroit. La montagne de mégots auréolés de rouge s’effondra subitement et son contenu se répandit un peu partout sur le tapis de la Triumph ainsi que sur sa robe, déclenchant chez la conductrice un cri strident. Une pensée me traversa l’esprit : avais-je bien fermé ma porte à double tour en partant ? Tout en essayant de me remémorer, je me tournai instinctivement en direction de l’homme à la 404, peut-être dans l’espoir d’entendre enfin un mot amical.

Une malle énorme dépassait de son coffre.
Décorée d’étoiles pailletées et de croissants de lune, elle était de la taille d’un homme. Comme s’il avait deviné mes pensées, son propriétaire se tourna enfin vers moi pour m’adresser la parole. D’une voix rocailleuse, il m’apprit qu’il était prestidigitateur. Joignant le geste à la parole, il déroula une affichette pour me la montrer.
Son arrivée était annoncée pour le soir même dans une petite ville, située à une cinquantaine de kilomètres de ce no man’s land où on nous laissait végéter. Deux diablotins désignaient l’encart publicitaire avec une fourche, « Le magicien des Étoiles sera ce soir dans votre ville ». La publicité mentionnait en caractères rouge sang sur fond bleu que l’artiste avait remporté de nombreux prix, tant dans des concours nationaux qu’étrangers.
Lorsque je lui demandai si un prestidigitateur pouvait faire disparaître un embouteillage, il eut un rire gras et sonore. Ce calme à toute épreuve m’horripilait. Je ne pus m’empêcher de l’apostropher, presque en vociférant :
— Vous connaissez l’histoire de ce directeur qui cherche un magicien pour son cirque et qui en voit arriver deux ? Comme il ne sait lequel choisir, il leur dit qu’il engagera le premier qui fera disparaître l’autre.

Il y eut un frémissement le long de l’autoroute. On avait dû réussir à dégager la voie en amont, car les gens remontaient un par un dans leur véhicule. Ouf, on allait enfin repartir ! Après deux ou trois embardées, le propriétaire de la 404 réussit à propulser son engin en avant, en pestant contre ces « conducteurs du dimanche qui feraient mieux de rester chez eux ». Lorsque la voiture qui me précédait avança, j’eus une curieuse sensation... J’allais appeler Nadia dès que possible.

Le soir, en arrivant chez ma compagne, la nouvelle tomba au journal de vingt heures :
« L’assassin aux mille visages, l’étrangleur découpant ses victimes en morceaux avant de les faire disparaître avait usurpé l’identité d’un prestidigitateur. Il s’était fait passer pour lui après l’avoir tué. Il a finalement été arrêté au bord d’une rivière. Une mise en scène compliquée a été inventée pour la circonstance et toute une caserne de gendarmes a été mobilisée à seule fin de l’arrêter. Dans un premier temps, c’est un embouteillage provoqué par la police qui a permis d’identifier l’occupant du break dans laquelle il transportait ses victimes. »
Il avait fallu toute l’astuce des services judiciaires. Le journal interviewait une auxiliaire qui avait permis la capture, une jolie jeune femme blonde en robe rouge fumant cigarette sur cigarette.