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 Romance Arts

Éclairages 

Alice

Alice

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Dans le bleu tendre de la chambre elle est couchée près de moi. Essences de tilleul et de fleur d’oranger tentent de la sevrer de somnifères – vieille habitude de trois longues années – bien que la boîte de médicaments, en évidence sur la table de nuit, paraisse la rassurer.
Pour l’instant elle dort. Ses cils sombres dessinent sur ses joues deux éventails de plume. Sa bouche perd dans le sommeil ce pli boudeur, un peu dur, comme à la recherche d’une douceur d’enfance. Et, peu à peu, son odeur m’apprivoise.
C’est en déroute que je l’ai reçue il y a quelques nuits, en colère, tremblante, si semblable parfois à cette petite banlieusarde un peu loubarde qu’elle est aussi. Elle n’est pas le premier oiseau tombé du nid que je recueille – douteux privilège de célibataire à Paris – Mais elle, c’est différent...
Elle, je l’aime, cette source brune de vingt ans, j’aime sa façon de parler, de se mouvoir, j’aime la façon qu’elle a de danser, j’aime ses craintes, ses hésitations lorsqu’elle guette dans mes yeux l’approbation, la correction. J’aime pendant l’effort la chorégraphie indépendante de ses muscles trop durs sur son corps trop tendu. Et parce qu’il me plaît que son agressivité parfois ne soit que l’écho de sa timidité, à travers la plaie mal fermée du racisme que l’on devine, j’ai appris à aimer ses manières affectées et ses dérapages vers le vulgaire que je n’aime pas. J’aime qu’elle rêve d’en sortir, c’est par la danse qu’elle y arrive.
À m’occuper ainsi d’elle, de loin en loin depuis deux ans, et aujourd’hui à plein temps, elle est aussi ma sœur et l’enfant que l’on ne m’a pas donné – quand le métier passe avant la famille –, ou est-ce sa jeunesse qui chuchote à mes trente-cinq ans que pour elle tout reste à vivre quand ma carrière est presque derrière moi, quand par procuration elle recommence ma vie. De quelles teintes, douces et variées, se pare mon élan ?

Sous la lumière artificielle des projecteurs, je l’ai vue un soir, tout au début, interpréter le Boléro de Ravel à la manière de George Donn, pour l’école de danse qui l’avait formée. Performance qui flattait astucieusement chez elle un côté vainqueur, masculin, androgyne. J’ai encore le souvenir de sa présence en scène et de mon corps trahi.
Sa joie, quand je l’ai retrouvée pour la féliciter dans les coulisses, l’a précipitée contre moi, en sueur et surexcitée, presque en transe. Elle aurait pu danser et danser encore, malgré son épuisement, tant elle était heureuse, portée par les bravos. J’ai ressenti en l’embrassant un plaisir trouble où se mêlaient la sensation de m’associer à sa part de succès comme à sa part d’effort, à son insu, les lui volant presque. Et si j’ai dit pour plaisanter « toi tu n’as pas besoin de drogue, tu te shootes à la danse », c’est qu’il y avait bien d’autres choses que j’ai préféré taire.
Je savais gré à son ancien professeur de lui avoir donné une passion qui l’empêcha de se perdre, comme bien d’autres gamins de cette banlieue triste. Pourtant j’étais loin d’apprécier la plupart des chorégraphies hâtives et tape-à-l’œil, dont l’efficacité vis-à-vis d’un public de parents acquis d’avance et non averti, n’excusait ni l’absence de référence à la danse en tant qu’art, ni l’entretien d’un penchant vulgaire chez sa meilleure élève. Cette mentalité débrouillarde de gavroche déluré – jusque dans les menus larcins et la fraude dans le métro – était choquante parce que nouvelle pour moi, très éloignée de ma propre éducation. Ma surprise et mon amusement à la découverte de ce milieu dans lequel elle avait toujours vécu, n’allait cependant pas jusqu’à autoriser en scène une vulgarité contre laquelle je me battais sans cesse depuis deux ans, lui expliquant qu’elle avait suffisamment de qualités pour ne pas sombrer dans la facilité. Ce qui à la fois la faisait rire et la désespérait.

Gris sont les couloirs du métro, comme les rames et le compartiment où elle est assise en face de moi, boudeuse, grise elle aussi, quand la fatigue et la mauvaise humeur rendent terreux le teint des mates. Je ne parviens pas à renouer le contact ce matin, à la faire sourire. Après tout... je la laisse. Tout à l’heure au studio elle se déridera pour répondre aux sollicitations. Elle embrassera tout le monde, plaisantera avec chacun, dans une sensualité à fleur de peau qu’elle promène partout et qu’il est parfois difficile de croire inconsciente.
Depuis qu’elle est entrée comme stagiaire dans la compagnie, il y a deux ans, elle est la préférée, la petite protégée de tous. Sentent-ils sa simplicité, sa candeur, tous ces danseurs professionnels qui ont trimé pour en arriver-là, savent-ils qu’elle a mené les mêmes luttes ? On ne fait pas partie de la troupe de Vincent si on a le « physique-opéra » ou l’étoffe d’un danseur de Redha. Pour travailler avec cet homme qui se flatte de faire danser ceux qui le veulent, plus que ceux qui le peuvent, la personnalité et la volonté son essentielles. Elle n’a rien de commun avec ces filles dont l’argent des parents tient lieu de vocation et qui infestent ce milieu. Enfin, sa façon de danser, son évidente passion lui permettent d’accéder à une qualité de mouvement qui compense son manque de technique. Chaque fois qu’elle essaie une nouvelle forme d’expression, grâce aux chorégraphes invités, son implication totale fait qu’ils la remarquent et généralement l’encouragent.

Dans la lumière brute des néons de la salle de danse, nous travaillons le pas de deux que Vincent a réglé pour nous, elle brune fille du Maghreb en blanc, et moi, spécimen de race blanche, en brun. Quand est née mon attirance pour elle ? Pendant ces longues journées d’exercices en commun, avec ces nouvelles techniques proches du yoga, où l’écoute des sensations réveille l’empathie ? Lors de ces mois de répétitions depuis que le chorégraphe ne connaît plus qu’une alternative : nous faire danser cette pièce ou nous tuer au travail ? Acharnement qu’elle partage, pour elle c’est le premier rôle important ; celui qui décidera de son entrée définitive dans la troupe. Et dans l’odeur particulière des studios, de sueur et de poussière mêlées, de bois, de colophane, dans l’effort et la fatigue naissent souvent des intimités et des connivences, exacerbés par le culte du beau et du corps, face à cet outil redoutable : le miroir. Peut-être mon attirance a-t-elle grandi, quand notre improbable amitié a commencé à naître ? Elle prît si vite l’habitude de dire : « J’ai mal ici, regarde... Tu ne veux pas téléphoner à ma place pour cette audition ? Tu parles mieux que moi... Tu m’aides à remplir ce dossier... Tu ne sais pas ce qu’il m’est arrivé ? » Et plus flatteur pour moi, si commune vanité des danseurs « Tu danses tellement bien, je n’arriverai jamais à danser comme toi. »

Il est une saison aux couleurs éclatantes où les bois de ma Sologne natale ne me parlent que d’elle. Automnale, d’un automne joyeux et torride – n’en déplaise à Verlaine –, la palette de son corps décline ses tons chauds en mordoré, de l’ocre de ses joues au roux de ses cheveux, pluie cuivrée sur le noir insolent de ses yeux.
Bien sûr, j’ai cru parfois qu’elle m’aimait aussi, peut-être l’ai-je su ou senti qu’il suffisait de peu, mais avais-je le droit de profiter de l’influence que mon âge, mon expérience de la vie et de la scène exerçaient sur elle forçant son admiration ? Elle, si jeune, si... fraîche, je la pensais fragile, encore adolescente. Elle est si différente aussi. Sur quelles affinités aurions-nous pu construire, la danse exceptée ? Et puis j’ai pu douter : et si elle allait rire, se moquer, me planter là dérisoire, le cœur nu ? Alors j’ai décidé de me taire, en prenant garde de n’afficher que l’amitié et l’affection, m’écartant d’elle parfois avec terreur quand la tentation devenait trop forte.
Pourtant elle fumait mes cigarettes, finissait mes cocas, mordait dans mes sandwiches et sautait parfois au cou d’untel en me coulant un regard de défi, la même parade amoureuse, les mêmes messages à peine codés qu’adressaient toutes les filles à l’unique garçon de l’école où je fis mes classes, une sorte de danse nuptiale qui n’est d’ailleurs pas l’apanage des danseurs.
Mon rire s’est figé dans sa tendre ironie, je n’avais plus envie de jouer, au souvenir – justifiant soudain trois ans de somnifères – qu’elle évoqua un soir, sans doute mise en confiance par ces quelques semaines de vie commune. Et mon désir est resté suspendu à cet aveu, honteux de la salir encore, quand sa première expérience ne fut que violence. Je les hais !
Ils ont noyé en moi l’image lumineuse de son innocence, et ce parti de me taire que j’avais pris à l’ombre de mes chimères, aujourd’hui scellé par un secret, est devenu incontournable.

À la lumière de cette confidence, je la revois au soleil de l’été dernier, en tournée, ses pudeurs inattendues sur la plage et ses soudaines provocations, des tenues légères et moulantes qui ne laissaient rien ignorer de son corps brun et musclé et son étonnement lorsque nous le lui faisions remarquer. Tout un jeu de contradictions. Et la désinvolture avec laquelle elle traitait les hommes que j’ai pourtant jalousés – ses quelques aventures estivales. Elle justifiait ses humeurs changeantes en prétextant que trop tôt habituée à se débrouiller seule, elle n’avait besoin de personne et préférait qu’on ne s’attache pas à elle. Si tu savais disait-elle... Et, stupidement, ce mystère m’attirait. Lui fallait-il encore ces expériences de séduction futile, n’avait-elle pas suffisamment appris, cette fleur, à s’ouvrir en vain ?

Alors sa joie, pour la première fois, d’être appréciée de tous, pour elle-même, sans réticence envers ses origines. Pour avoir un peu d’argent de poche, elle qui n’avait qu’en petit rôle dans la création cette saison-là, elle servait au bar et le faisait avec la même simplicité, la même gentillesse qu’elle apporte à toute chose. Quelle délectation – piquante dans son involontaire voyeurisme, malgré le réveil de l’instinct de possession – de la découvrir dans ce rôle nouveau auquel sa gouaille un peu voyouse convenait parfaitement. Je ne la quittais pas des yeux, lorsque je prenais le café avec le reste de la troupe, je la voyais porter les plateaux et laver les verres et admirais la grâce chaloupée qu’elle conservait malgré son abattage. Je l’écoutais plaisanter avec les clients et les garçons, aussi naturellement à l’aise qu’au studio, et me souviens encore de ce jour où elle arriva vêtue d’un ensemble short de dentelle blanche, drapée dans un long manteau de coton qu’elle ouvrit devant moi en me demandant, souriante et coquette : « alors, je te plais en femme ? »

Elle fut multicolore cette soirée de la Première. Notre communion dans le trac en coulisses, avant d’entrer en scène. Elle était, boule de nerfs tremblante, appuyée conte moi et je n’osais respirer de peur qu’elle ne s’envole. Dans cette atmosphère d’attente, face au sentiment partagé d’être embarqués sur le même bateau, à cet instant précis, juste avant que ne commence la musique, quand ils savent qu’ils ne peuvent plus reculer, malgré la panique grandissante, se crée toujours entre danseurs des liens violents bien qu’éphémères.
Et puis... Les applaudissements qui prolongèrent l’osmose de nos corps trempés sur scène, l’exaltation, et la fête après ! Trop de champagne, l’euphorie du succès ! Elle ne cessait de m’embrasser et tous en riait : ah ! Ces artistes !
De retour à la maison c’est sûr elle était saoule. Je t’aime disait-elle, et ça fait si longtemps, je ne sais plus combien de temps. Quand tu suivais mes progrès des yeux, de la barre au milieu. À la fin de la première année, quand nous avons commencé à nous connaître, tu écoutais patiemment mes histoires d’adolescente, mes disputes puériles avec les filles au cours de danse, tu me donnais des conseils attentifs. Tu es si calme, si raisonnable, tout le monde te respecte et tu connais tant de choses...
Je t’aime, répétait-elle dans le lit, blottie contre moi, et je n’ai pu empêcher cette fois que mille tendresses, jaillies de ma voix, de mes mains, de ma bouche, se soient posées sur elle. Elle a la peau sucrée des dattes, ambre opaque, gorgées de soleil.

Qu’elle était belle dans la lumière de l’aurore avec ses grands yeux tendres et son sourire, je me sentais si jeune, aussi fragile qu’un enfant face à tant de force et de vitalité. Elle s’étirait féline ou se dressait au-dessus de moi, redistribuait les rôles sans pudeur avec une jubilation et une ambiguïté rieuse que j’avais toujours pressenties. Car elle s’était souvent amusée à brouiller le jeu de la séduction d’un air canaille, prenait une voix rauque et des gestes brusques qui m’inondaient d’une surprenante féminité. Ainsi moi qui n’ai jamais connu que des amours communes et paisibles – quand le travail m’en a laissé le temps –, je perdais pied face à cette enjôleuse, ne sachant même plus ce qui entre nous, de la différence ou de la ressemblance, rendait un amour impossible ou l’autorisait.
Qu’elle arrivât à éveiller en moi des sensations féminines, masculines, ou qu’elle me troublât même sur scène en travesti, me faisait réaliser à quel point je ne savais pas réellement de quoi je parlais quand je défendais haut et fort, au seul nom de la tolérance, toute relation entre deux adultes libres et consentants quels que soient leur sexe et leur âge.
Alors j’ai dit « je t’aime aussi ».
Et qu’importe après tout qu’elle ait offert son corps à mes rondeurs de femme.