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 Suspense Drame

Disparaitre 

Ondine Sorini

Ondine Sorini

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C’était une nuit sans lune, la pluie battait le pavé tellement fort que l’eau semblait venir de tous les côtés.
Joy se dit qu’elle ferait mieux de rentrer au lieu de se tremper les os sur ce trottoir désert. Il était 23h, elle était là depuis 19h et personne n’était apparu, mêmes pas ses réguliers. Pas étonnant avec ce temps !
Comme toujours, pour tromper l’attente et l’ennui ou plutôt à cause d’eux, elle cogitait... Elle en était arrivée à la conclusion habituelle : «  Il faut que je quitte ce bled et que je fasse quelque chose de ma vie », quand une voiture s’arrêta à sa hauteur.
C’était une énorme Berline noire, magnifique, pas du tout le genre du quartier et des types qui l’abordaient d’habitude.
La vitre teintée se baissa et l’homme à l’intérieur lui tendit un petit papier. « Allons bon, encore un original » pensa Joy. Comme elle s’approchait pour le prendre, l’homme lui dit, avec un fort accent de l’Est :

— Tu fais comme d’habitude.
Joy soupira.
— Tu te goures de fille mon joli, on se connait pas.
L’homme eut un sourire qui la mit mal à l’aise.
— Tu fais comme d’habitude.
Avant que Joy n’ait eu le temps de répondre, la vitre se referma en lui renvoyant son reflet et la voiture s’éloigna silencieusement, comme glissant sur le bitume imbibé d’eau.

Le papier qu’il lui avait donné était en fait une carte de visite, « Baxter and Son Corporate – Export – Kiev ». Joy fixait le petit bout de carton alors qu’une inquiétude sourde l’envahissait peu à peu, sans qu’elle puisse vraiment en comprendre la source.
Elle resta ainsi sans bouger pendant de longues minutes mais il pleuvait de plus en plus fort et les gouttes glacées qui s’abattaient sur elle sortirent la jeune femme de son hébétude.
« Ca suffit, je rentre » se dit Joy.
Elle courut comme pour s’abriter de la pluie, réflexe bien inutile puisque elle était déjà complètement trempée, et monta chez elle.
Arrivée dans son studio, elle se débarrassa de ses vêtements en vitesse et sauta dans la douche. L’eau fumante lui fit du bien... « Soirée off » pensa-t-elle en souriant, pas mécontente de n’avoir aucun client ce soir.
Mais son sourire s’évanouit rapidement et elle sentit son dos se crisper à nouveau au souvenir de l’homme dans la Berline.
Depuis cet instant, de sombres souvenirs remontaient à sa mémoire.
Elle pensa à Summer, son amie, sa sœur de galère qui avait brutalement disparu il y avait maintenant 5 mois de cela. Quelques temps avant qu’elle ne s’évanouisse dans la nature, Summer lui avait raconté une histoire étrange : alors qu’elle faisait les 100 pas dans son secteur habituel, un homme dans une superbe voiture l’avait abordée en lui donnant une carte de visite, sans rendez vous, sans explication, rien. Ce jour-là, quand Summer était rentrée chez elle, il y avait une fleur juste devant sa porte, un magnifique iris d’un rouge presque noir, accompagnée d’un mot contenant une adresse, une date et une heure. Summer s’était dit que l’homme qu’elle avait vu devait être un homme de confiance de celui qui la faisait maintenant venir, un homme puissant qui l’aurait peut-être repérée en passant sur l’avenue. Cela fit un peu rêver la jeune femme qui se dit que c’était là le meilleur moyen de se faire une belle somme d’argent en peu de temps pour pouvoir ensuite partir se faire une autre vie, une vraie vie.
Ensuite il y avait eu d’autres iris. Joy s’en souvenait bien. A partir de ce moment là, elle avait vu son amie s’éteindre petit à petit. Summer était devenue très secrète, abattue de fatigue, elle perdait du poids et semblait absente d’elle-même. Les dernières semaines, la jeune fille n’était plus qu’une ombre.
Joy avait fini par venir la voir, insistant pour qu’elle lui ouvre, lui disant qu’elle s’inquiétait pour elle, qu’elle lui manquait. Summer n’avait quasiment pas parlé et Joy avait vu sur son visage une immense tristesse. Elle n’avait pas su quoi dire pour aider son amie et juste comme elle s’apprêtait à la quitter, Summer lui avait dit : « Tu devrais partir Joy, loin et vite, pour moi c’est trop tard, c’est fini maintenant, mais toi tu peux encore. » Joy l’avait interrogée, la pressant de lui répondre mais Summer n’avait plus rien dit, elle avait eut un très faible sourire et elle avait dit qu’elle disait n’importe quoi, qu’il ne fallait pas l’écouter et qu’elle avait besoin de se reposer.
Le lendemain, elle n’était plus là.

Joy avait passé des semaines à courir partout, à faire appel à toutes leur connaissances pour retrouver la trace de son amie, pour comprendre. Elle n’avait jamais eu le début d’un indice ou d’une explication, c’était comme si Summer n’avait jamais existé.
Quand elle avait été voir la police, en dernier recours, on lui avait ri au nez « une pute a disparu ? Tu crois vraiment qu’on a que ça à faire ? Reviens nous emmerder avec ça et c’est toi qu’on coffre pour tapinage ! Allez, dégage ! »
Après de nombreuses nuits blanches, elle avait été contrainte de se résigner.

Joy fit chauffer de l’eau pour son thé, alluma la radio et la mit en sourdine. Elle s’assit dans son canapé avec sa tasse, les jambes repliées devant elle.
Elle prit une grande inspiration et expira longuement. Il fallait tirer cette histoire au clair, ça n’avait décidément pas de sens.
« Bon, ce type s’est manifestement trompé. Je ne l’ai jamais vu ça j’en suis certaine. Il me suffit de me débarrasser de cette carte, après tout. Et puis ça ne peut pas être la même histoire que Summer, je n’avais pas de fleur devant ma porte quand je suis rentrée. C’est juste un taré, j’en ai vu d’autres. »

Cette idée la rassura un peu.
Elle était en train de remettre de l’ordre dans ses pensées et de se convaincre d’un mauvais hasard quand on frappa à sa porte. Deux petits coups, un silence, trois petits coups, un silence et deux petits coups à nouveau.
Le cœur de Joy fit un tel bond dans sa poitrine qu’elle en eût mal. C’était le « code » qu’elles s’étaient inventées avec Summer pour être sûr de ne pas ouvrir à n’importe qui dans ce quartier peu rassurant.
Sans plus penser à rien et folle de joie, Joy se précipita à la porte et l’ouvrit.
Il n’y avait personne.
Elle ne le vit pas tout de suite mais bientôt elle baissa les yeux.

Un splendide iris rouge sang était à ses pieds...