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 Science-Fiction

De la sexualité chez les androïdes 

Shub

Shub

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4 voix

— Tu veux un café, Akane ?

Leur propriétaire, une dame sexagénaire, dormait dans la pièce à côté. On entendait un léger ronflement. Elle semblait parfois respirer avec peine. C’était l’heure du pic de pollution à Tokyo et on recommandait aux personnes âgées de rester chez elles. On était en 2070 et les choses s’étaient un peu stabilisées. La pollution demeurait, mais n’augmentait pas.
— Non merci, Akira, ma vessie synthétique fonctionne mal en ce moment.
— Il faudra le signaler à la prochaine visite de contrôle.

Akira s’assit sur le fauteuil.
— Tu veux jouer aux échecs ? Comme nous sommes programmés pour gagner à hauteur de cinquante pour cent contre les humains... Mais nous pouvons utiliser notre super programme d’échecs lorsque nous jouons entre nous, nous avons le droit.
Akane leva les yeux au ciel. Elle sortit sa trousse de maquillage.
— Tu veux que nous inventions un théorème de mathématiques ? La géométrie, tu aimes bien la géométrie. Ou alors je peux te raconter une histoire, une histoire juive par exemple.
Akane fit la moue.
— Nous sommes programmés pour distraire et faire rire les humains, pas pour les comprendre.
— Alors voilà. Samuel et Aaron...
— C’est qui ces deux-là ? Ce n’est pas une histoire que je connais pas au moins...
— Non il s’en invente sans cesse de nouvelles. Je l’ai apprise hier. Donc Samuel et Aaron sont dans un hôpital psychiatrique. Samuel est allongé sur le lit pendant qu’Aaron regarde le ciel par la fenêtre.
— C’est quoi un hôpital psychiatrique ?
— Ne m’interromps pas tout le temps ! Samuel lui demande, quel temps fait-il dehors aujourd’hui ? Aaron lui répond, je ne sais pas, il y a des nuages.

Akane rit.
Les humains s’étaient souvenus d’un philosophe qui avait affirmé que le rire était de la mécanique plaquée sur du vivant. Ça avait été un jeu d’enfant que de le programmer chez les androïdes. Les androïdes étaient programmés pour rire quand il le fallait, éventuellement raconter les histoires drôles mais pas forcément pour les comprendre.
— Tu as remarqué comme les humains deviennent fous pendant l’été ? Les humaines portent des tenues légères et ça les rend un peu dingues.
— Parlons d’autre chose veux-tu ?
— Ce machin qu’ils ont entre les jambes tend à prendre les commandes et à se substituer à leur cerveau.
— Oui je sais, j’ai remarqué. Alors que chez les humaines c’est à peu près l’inverse.
Akane s’assit en face de lui. Elle réfléchit un long moment.
— Oui. Finalement, leur créateur n’a pas tellement bien fait les choses.
— Tu veux dire qu’il les a complètement ratées ? Si nous n’étions pas là, ils en seraient encore à s’entretuer.
— Pourquoi tu dis le machin ? Pourquoi n’appelles-tu pas les choses par leur nom ? Leur organe sexuel... Nous en avons bien un nous aussi. Mais dis-moi, on dirait que tu émets un jugement de valeur.
— Je me suis fait implanter la dernière mise à jour dans mon ordinateur central. C’est un prototype.
Akane eut un geste dubitatif.
— C’est vrai que les choses les arrangent bien ainsi. Nous, nous savons qui est notre créateur, eux ne savent pas. Et ils sont mortels. Alors que nous, non.
— C’est pas tout à fait vrai. Lorsqu’il y a un conflit entre nations maintenant, ils nous envoient nous battre à leur place. Le premier dont l’armée androïde est anéantie est considéré comme le vaincu. Il est obligé de se plier aux exigences de l’autre. Et comme dans le fond ils ne peuvent pas se passer ni des guerres, ni de l’amour...
— Donc nous sommes mortels alors ?
— Non, on nous recycle. Les humains récupèrent les parties non abîmées et les envoient à l’usine de recyclage. Une deuxième vie en sorte...
— Ah oui les androïdes-soldats. Je ne les aime pas ceux-là. Ils sont nuls.
Akane se leva et prit un livre dans la bibliothèque à la section androïde.
— En fait nous sommes incapables de faire de la philosophie. Nos dialogues sont prévus pour converser avec les humains. Lorsque notre programme ne trouve pas de réponses, il dit « je ne sais pas ». Mais revenons à la sexualité des humains s’il te plaît. Pourquoi nous n’en avons pas ? Pourquoi nous n’y avons pas droit ? Moi j’aimerais bien rencontrer un androïde d’un autre type. Un androïde français par exemple.
— Pourquoi ? Tu n’aimes pas mes yeux bridés ?
Akane feuilleta le livre. Akira se leva et fit les cent pas.
— En fait dans une de leurs religions, il y a fort longtemps, certains humains pensèrent avoir trouvé la parade. Ils recouvrirent les humaines d’un voile qui les cachait complètement aux regards des hommes. Un moyen de lutter contre la libido et sa violence... Une barrière surmoïque en fait, mais matérielle, concrète... La barrière surmoïque ne fonctionnant pas toujours, ça leur faisait une aide, une sorte de frein.
— C’est quoi libido ? Et surmoïque ? Je connais pas ces termes.
Akira eut un petit sourire amusé.
— Il n’y a pas que toi qui fais des mises à jour. Je me suis fait implanter un autre prototype de programme. Je le teste sur toi en ce moment.
— Parle un langage que je connais, s’il te plaît.
Akira s’approcha d’Akira et posa sa main sur l’épaule. Elle frissonna.
— Tu vois Akane ? C’est ça la sexualité, enfin un début. Lorsque je pose la main sur ton épaule, tu frissonnes. Pour les humains et les humaines, c’est un signe que quelque chose se produit. Nous, nous sommes programmés pour frissonner. Rien d’autre. Nous n’avons ni sensations ni émotions.
Akane rejeta la main d’Akira d’un geste brusque.
— Oui ! Et moi lorsque je repousse ta main violemment comme je viens de le faire, ça veut dire quoi ? Explique-moi, nous avons été programmés comme cela mais dans le fond on ignore tout des raisons.
— Ça peut vouloir dire des tas de choses. Ça peut vouloir dire, non pas maintenant, je n’ai pas envie de toi. J’ai envie de continuer à discuter. Ou peut-être qu’elle a rencontré quelqu’un d’autre et qu’elle pense à lui juste à ce moment. Est-ce que je sais moi ? Les humains sont assez compliqués, surtout dans ce domaine.

En 2050, les Japonais inventèrent le programme AndroSex. C’étaient des androïdes prévus pour faire l’amour avec les humains, et donc dotés des facultés qu’il fallait. Cette idée naquit du fait qu’il ne servait à rien de mettre les gens en prison pour viol ou pédophilie : ils recommençaient toujours. Dès la sortie leurs pulsions recommençaient à se manifester. Avec ces androïdes, l’illusion était presque parfaite. Les androïdes mâles prononçaient de temps en temps des phrases obscènes et les androïdes femmes gémissaient pendant l’accouplement.
Les « Nouvelles féministes du Troisième Millénaire » – comme elles s’appelaient – s’insurgèrent (à juste titre) contre ce qu’elles estimaient être une discrimination. Il y eut de longs débats et on finit par créer de nouvelles mises à jour des programmes. C’était des débats sans fin. Hommes et femmes trouvaient sans cesse de nouveaux arguments. Mais comme le travail n’existait plus, et que les androïdes se chargeaient de tout...

Akane refit son chignon.
— Et si nous demandions à la dame de nous implanter ce programme AndroSex ? Elle est vieille, elle s’ennuie, personne ne lui rend visite. Peut-être, ça la distrairait d’entendre un couple d’androïdes faire l’amour dans la pièce à côté. Ça lui rappellerait des souvenirs. Des bons souvenirs sans doute.
Akira eut un sourire.
— Ou des mauvais.
— Il paraît que les humains ont une certaine faculté pour oublier les mauvais souvenirs. Nous, nous nous souvenons de tout. Notre mémoire est absolument complète.
Akira reprit le livre laissé par terre pour le replacer au bon endroit dans la bibliothèque.
— De toute façon, j’ai entendu dire que ce n’est pas complètement au point ce programme AndroSex. Il y a des bogues des fois. Et puis des fois, les humains se gourent. Ils envoient des androïdes homosexuels à la place d’androïdes hétérosexuels. Je te raconte pas l’ambiance.
— Ça me fatigue cette discussion.
— De toute façon les humains sont incapables de faire quoi que ce soit normalement. Alors...

La dame sexagénaire fit son entrée. Elle eut un long bâillement et étirant ses bras vers le ciel :
— De quoi parliez-vous mes chéris ? Vous voulez du thé ?
— Nous parlions de la sexualité des humains.
— Ah oui ? Comme c’est intéressant. Racontez-moi.
Elle se mit à chanter une chanson, une vieille chanson japonaise. Puis prenant la théière et un bol, elle s’en retourna dans sa chambre.
— Ça veut dire quoi ça ?
— De quoi tu parles ?
— De sa réaction. On lui dit qu’on parle de la sexualité des humains, elle nous demande de lui raconter ce qu’on disait. Et puis voilà d’un seul coup qu’elle se met à chanter, elle prend la théière et retourne dans sa chambre.
— Est-ce que je sais moi ? Mon programme n’a pas de réponse.
Akira poursuivit en souriant.
— Je ne sais pas.