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Je crois que pour elle, je bats la mesure de son temps qui passe. Je symbolise ses évolutions et pour cela, elle m’aime et me déteste.

***

D’une douce caresse du côté de la main, elle fait disparaître un peu de la buée qui trouble ma vision. Elle a encore pris une douche avec de l’eau trop chaude. Je ne la distingue pas très bien, sur ce fond de faïences, que je connais tant. Voilà déjà 25 ans que leurs nuances de roses et bleus pastel, constituent la toile de fond de mon univers.
Elle vient seulement de temps en temps, mais à chaque séjour dans cette maison parentale, je sais que je vais avoir droit à de longs tête-à-tête.
Son image est de plus en plus nette, elle se sèche en évitant de me regarder. C’est pourtant dur de m’échapper avec ma taille imposante et la forte luminosité de la pièce. Je dépeins, il est vrai, une vérité toute nue, que ça plaise ou non.
Je commence à la connaître ; tant qu’elle ne sera pas habillée et maquillée, aucune chance de voir naître sur son visage, ne serait-ce que l’esquisse d’un sourire.
Elle se tient là, debout face à moi, sans fards. Je la distingue clairement à présent. Elle se rapproche pour voir son visage d’un peu plus près et commence à se livrer à un examen minutieux : d’un doigt elle frôle un cerne pour mieux en évaluer la coloration. Elle lisse ensuite ses sourcils et ne peut s’empêcher de les remonter du côté extérieur avec ses index, comme le ferait un chirurgien esthétique, voulant la convaincre du bien-fondé d’une opération. C’est ensuite le double menton qu’elle essaye de faire disparaître en tirant sa peau vers l’arrière. Mais l’effet est momentané, tout reprend place dès qu’elle relâche la pression de ses mains, cruelle gravité !
Je suis bien impuissant face à cette moue réprobatrice qui en dit long ! La voilà maintenant qui me gratifie d’une belle grimace, destinée à accentuer ses rides, comme si elle cherchait à apprivoiser un futur inéluctable.
Moi je reste froid, lisse et intact. Elle est soumise aux lois du temps qui en fait son œuvre. Qu’elle se rassure, vieillir est le meilleur scénario.

On peut m’éviter, on peut se voiler, mais je finis toujours par renvoyer une réalité. Je pousse à l’introspection qu’on le veuille ou non, et je ne considère pas cette intransigeance comme un défaut de fabrication.
Le rituel va commencer, j’en reconnais les prémices.
Elle prend sa trousse de maquillage, où il y a bien plus que le strict nécessaire et va commencer son travail d’habile dissimulatrice. Son regard sur moi deviendra de moins en moins fuyant. Cette tricherie-là, je la lui concède.
Elle porte une grande attention à son visage, mais se détourne du reste de son corps. Elle n’a pas l’air de l’aimer ce corps, vu les regards noirs qu’elle lui lance. Un minimum de coups d’œil furtifs lui sera cependant nécessaire, afin de s’assurer que sa tenue minimise les dégâts, faute de mieux...
Ah ! Un sourire, enfin ! Je savais bien qu’elle n’était pas si triste que ça !
Et moi je me souviens qu’un jour, j’ai vu le plus beau des sourires, celui qui part du cœur et rayonne jusque dans les yeux. Un sourire que je n’avais pas jusqu’alors dans ma collection...

***

Une larme de joie perle sur le haut de sa joue, elle regarde le bébé qui est confortablement installé sur une table à langer improvisée entre les 2 lavabos. Il y a tellement de choses dans son regard, je ne peux pas tout déchiffrer, mais c’est un bienheureux mélange, de fierté, d’émotions et de bien plus encore. Il ne faut pas se fier aux apparences, j’ai peut-être un cœur de glace, mais je ne suis pas imperméable aux sentiments.
Une maman, un bébé, une mamie et je deviens un chaleureux portrait de famille. Un de plus à garder en mémoire.
Elle est si radieuse qu’elle m’éblouirait presque. Elle n’a pas eu le temps de se maquiller, mais ça n’a pas l’air d’avoir la moindre importance. Je ne parle pas, mais ce n’est pas grave, car de toute façon, il n’y a pas de mots pour décrire ce que je vois. On dirait qu’elle vit un rêve qu’elle ne s’était pas autorisée à faire.
En tout cas, ça à l’air bien compliqué de s’occuper d’un être si fragile, elle mesure chacun de ses gestes, essaye d’être la plus douce possible. Le petit bambin gazouille, sans me prêter la moindre attention, il se moque de moi comme de sa première tétine !
Est-ce qu’un jour je mettrai au monde des petits miroirs de poche ?

Et moi je me souviens qu’un jour, j’ai vu dans ses yeux, la fin d’un monde...

***

Le maquillage coule à n’en plus finir, son regard semble perdu je ne sais où, comme si le chemin de sa vie s’écroulait devant elle. Je l’ai entendu hurler dans sa chambre cette nuit, on la réconfortait, mais en vain, il n’y a rien de plus sourd qu’un cœur brisé en mille éclats ; elle parlait de pourquoi, de jamais, de toujours.
Qui a pu la mettre dans un tel état ? Ce garçon que je ne vois plus ? Elle est revenue vivre ici et je vais faire tout ce que je peux pour l’aider à faire face. Si les autres usent de mots ou de gestes pour cela, moi je vais m’évertuer à lui montrer, sans relâche, l’image de la seule personne qui peut la guérir. J’accepte d’être son miroir de larmes, le consolateur de son âme.

Et moi je me souviens d’avoir lu dans son regard, la couleur du doute teinté d’espoir...

***

Elle se regarde, se dévisage même, comme pour deviner qui elle sera, je l’entraîne dans de profondes réflexions. J’aimerais lui dire qu’elle est jolie, qu’elle a la vie devant elle, que se poser des questions c’est déjà tellement bien. Elle a 15 ans et moi je suis neuf dans une maison neuve.
Je l’entends parler des heures au téléphone avec ses amies. Elle se dénigre, se compare aux autres, se plaint du triste sort qu’elle se lance. Elle se croit obligée d’être pressée, de brûler ses ailes, de ramasser les miettes. Quand trouvera-t-elle la clé qui mène à ses pouvoirs secrets ?

Même s’ils sont 4 dans la maison, c’est avec elle que je passe le plus clair de mon temps, surtout le week-end, où elle prend soin de s’apprêter de son mieux, malheureusement pas pour de bonnes raisons.
On est justement samedi soir, et j’assiste à un véritable défilé de mode. Elle en fait des efforts, pour donner aux autres la bonne image d’elle-même qu’elle n’a pas.
Je ne veux pas paraître pessimiste, mais j’ai bien peur que cette nuit encore, à son retour, je ne lise dans ses yeux le désenchantement et la mélancolie. Elle me fait souvent le coup.

Elle a tout, elle ne le sait pas. Elle attend, mais tout est déjà là.


A quoi je sers ?