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 Contes merveilleux Merveilleux

Conte des enfants de la nuit 

Pié

Pié

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Chouch, chouch, chouch va douzig
Va c’harantezig
Poent en em rein da gousket,
Betek ma vi dihunet

Rêve, rêve, rêve ma douce
Mon petit amour
Il est temps d’aller dormir
Jusqu’à ce que tu sois réveillée


Une belette au pelage fauve se faufile entre les arbres. Elle glisse sous les buissons de fougères, saute sur un tronc abattu et atteint le fond d’un jardin breton. En face, la mer. Le son des vagues parvient jusqu’à ses oreilles. Elle prend une grande bouffée d’air, regarde en direction de la maison. La porte arrière est entrouverte.
La belette s’élance à toute vitesse. Elle fonce au travers du jardin et s’engouffre dans la maison.
Il fait sombre, un mince rayon de lumière éclaire un petit coffret décoré d’or fin. L’animal s’avance lentement. Il se fige en plein milieu de la pièce, fait demi-tour et se plaque contre le mur en soufflant.
La belette jette un bref coup d’œil dans la chambre. Un homme immobile se tient debout face à la fenêtre.
Elle regarde de nouveau, il n’a pas bougé.
La belette continue discrètement son chemin. Elle grimpe sur la commode et commence à soulever le couvercle du coffret. Il grince, la belette s’arrête, une goutte de sueur perle sur son pelage.
Une mouche vole, le temps semble s’être arrêté.
Elle recommence en prenant mille précautions. Un bruit de pas de charge la fait sursauter. La belette jette des regards affolés partout autour d’elle.
— Tad... Tad ! Appelle gaiement la voix d’une petite fille.
La belette se jette sur une vareuse suspendue au mur imitant à la perfection un col en fourrure. Sterenn, une fillette de six ans, déboule comme une furie dans la maison. Elle file droit dans la chambre de son père.
— Tu sais, bin je faisais des pas de géant dans les bois et pis j’ai entendu des fées chanter près du ruisseau, mais j’ai dû faire trop de bruit parce que quand je me suis approchée elles s’étaient envolées.
Le père reste silencieux. La belette descend lentement de son porte manteau et retourne vers le coffret.
— Je sais qu’elles étaient là parce que quand j’ai trouvé des paillettes argentées sur les pierres d’eau. Regarde j’en ai ramené sur mon doigt.
Elle lui montre son index. Le père baisse lentement la tête vers sa fille, le regard empli de tristesse. Il lui caresse la joue puis se laisse son regard se perdre vers la mer...
— J’ai eu un peu peur en passant par le chemin des fougères. Gwen il m’a dit que des enfants disparaissaient des fois, même que c’est l’Ankou qui les enlève. Il les emmène avec lui au royaume des morts...
Il ne répond pas. La belette passe devant la porte à pas de loup. La petite fille tire sur le bas de la vareuse de son père.
— Papa... Papa... Viens s’il te plaît. Ou alors on pourrait prendre le bateau pour relever les casiers près du vieux phare...
La belette, est venue à bout du couvercle. Le contenu illumine sa truffe. Elle en sort un médaillon doré et descend sans faire de bruit.
— S’il te plaît...
La petite fille trépigne de rage. Elle hurle à plein poumons :
— Bwaaaaaaaaaaaaaa !
Rien ne semble pouvoir troubler son père. La petite fille sort rageusement de la pièce. La belette est presque dehors.
Sterenn s’arrête devant le coffret ouvert et tourne la tête. Son regard croise celui de la belette, elle prend la fuite.
— Sale Voleuse ! lâche-t-elle entre ses dents.
Elle s’élance à sa poursuite.

Elles traversent le jardin comme des flèches, rentrent dans le sous-bois.
— C’est à ma maman ! Tu as pas l’droit.
La belette jette un regard en arrière. Elle heurte un rocher. Elle s’arrête net, assommée.
Elle ouvre les paupières, la petite fille est à l’envers et balance le pendentif devant ses yeux.
— Tu es pas une b’lette.
C’est un petit corps aux traits humain, ligoté comme un saucisson, qui pendouille à une branche de pin.
Le korrigan se regarde, pousse un cri de surprise, et se transforme en belette.
— Si.
— Non, t’es un sale petit lutin voleur.
— Korrigan ! crache-t-il en reprenant son apparence, les lutins c’est dans le nord ! Nous le petit peuple, n’avons pas le même sens de la propriété que vous les humains, c’est tout.
La petite fille le regarde, intriguée.
— Regarde dans quel état je suis, c’est ta faute ! continue-t-il.
— C’est toi qui es venu chez moi prendre quelque chose qui ne t’appartient pas. Fouinard !
Il se démène pour se libérer.
— Et quand vous les humains volez les arbres de nos forêts pour construire vos maisons. C’est pas du vol ça ?!
La petite fille réfléchit pendant qu’il gigote.
— Quand on veut quelque chose il faut échanger. Que m’offres-tu ?
— Je ne te transforme pas en limace une fois détaché. Ça te va ?
— Non.
La petite fille se relève et fait semblant de partir.
— Attend... Attend... Me laisse pas. La nuit va bientôt tomber...
— Et alors... ?
— J’ai peur tout seul dans le noir.
— M’en fiche.
— Aaaahhhh ! Bon. Tu veux quoi ? Une poupée ? Un cerf-volant ? Je te préviens tout de suite je suis pas un esprit très manuel...
— Pas intéressée.
— Hé, attention je suis pas un leprechaun ! J’ai pas d’or caché sous une bûche moi !
La petite fille pouffe.
— Je veux que tu redonnes le sourire à mon papa.
Il la regarde interloqué
— Non mais ça va pas ! C’est pas moi qui lui ai pris...
— Tant pis.
Elle se retourne et fait quelques pas.
— Teu teuteuteu. T’en vas pas. Je commence à sentir ma tête se remplir de liquide là. Je connais quelqu’un qui peut t’aider.
— Qui ?
— Le roi des Korrigans des bois, pardi !
— Pourquoi je te croirais ?
— Dans mon clan, les kornikaned, on n’a qu’une parole. Contrairement à vous les humains... Et à ces maudits korils des landes.
— Moi je mens jamais, c’est très vilain. Ma maman disait que c’est parler contre sa pensée avec l’intention de tromper...
— Bla... Bla... Détache-moi ! Je sens plus mes doigts de pieds !
Elle hausse les épaules et détache sa corde à sauter. Il chute et heurte le sol.
— Ouch !
Dans un vieux chêne, une blanche hermine ne perd pas une miette de la scène.
— Tu ne me joues pas de tours hein ?
— C’est toi qui as ce dont j’ai besoin...
Il s’étire son dos comme un chat après sa sieste.
— Lag-guenn ! À 253 ans... C’est plus de mon âge tout ça...
— Tu es vieux dis...
— Pas plus que ce chêne contre lequel tu es appuyée. Il a plus de cinq cent ans ! Un jour toute la sagesse des vénérables aura disparu, il ne restera que des jeunes fous pour régner sur la terre de nos ancêtres...
— Hum... Hum...
Elle tape impatiemment du pied contre le sol
— Quoi ?! Tu ne te rends pas compte toi !
— Comment on va le voir ton roi des kornicraouette ?
Il esquisse un sourire.
— C’est Bugul, roi des kornikaned ! Et bien suis-moi... Si tu peux !
Il se transforme en belette et plonge dans les fougères. Elle lève les yeux au ciel et lui emboîte le pas.
Ils courent à vive allure entre les hêtres et les chênes centenaires.
Elle peine à le suivre, les branchages ne cessent de lui fouetter le visage.
— Attend-moi, lâche-t-elle entre deux souffles.
— Tu étais plus vaillante quand il s’agissait de m’attraper, fillette !
— C’est pas ma faute, c’est la forêt, murmure-t-elle haletante.
— Ici ce n’est pas comme chez vous, c’est notre terre d’origine. C’est un peu à ça que ressemblait la Bretagne avant que vos ancêtres ne viennent s’installer.
Elle s’arrête, à bout de souffle. Son visage est rougeaud et griffé. Ses cheveux sont complètement ébouriffés et parsemés de feuilles d’arbres. Il fait demi-tour.
— Nous sommes presque arrivés, je suis en sécurité maintenant. Nous pouvons marcher. Comment t’appelles-tu petite d’homme ?
— Sterenn, et toi ?
— Je m’appelle Hoseguéannet mais on me surnomme Poum.
— C’est bizarre comme nom...
— Pas plus que vos Paimpont, Konk léon, Plouha, j’en passe et des meilleures ! Bon, il faut que je te prévienne que notre bon roi risque de ne pas être très content de te voir débarquer... Les hommes ne sont... Comment dire... Pas vraiment les bienvenus en ces lieux.
— Mais moi je suis une enfant, et une petite fille en plus...
— C’est pareil... Et puis vous changez en grandissant. Mais bon tu as quelque chose qui l’intéresse, alors...
— Pourquoi est-ce que...
— Tu le sauras bien assez tôt, nous sommes arrivés.
La clairière, baignée par le clair de lune est vide.
— C’est pas drôle
— Ah oui j’oubliais ! C’est un banal sortilège de dissimulation.
Il lui saute sur l’épaule.
— Ferme les yeux...
Il lui passe la patte devant les paupières.
— Tu peux les rouvrir à présent.
Elle écarquille grand les yeux. Face à elle se dresse un palais improbable.
Il est orné de coquillages et d’arabesques. Ses tours en spirale s’élancent vers la lune. Il semble fait de sable et de pierre.
Des portes massives s’ouvrent par magie. De la musique, des voix et des éclats de rire s’échappent des profondeurs de la terre.
Ils pénètrent dans un long couloir qui s’élance dans le noir. La porte se referme, il fait très sombre.
— Moi aussi j’ai un peu peur la nuit...
— Il est vrai que vous n’êtes pas très adaptés vous, les humains.
Il tape dans ses mains, une myriade de lucioles s’illumine. Elle est émerveillée. Ils avancent vers les profondeurs du palais, se rapprochant de la fête qui bat son plein.
La lumière est de plus en plus vive et ils finissent par déboucher sur une salle assez vaste pour que Sterenn tienne debout.
À leur arrivée un silence pesant s’abat sur la salle, le batteur fait un pain, la harpe glisse des mains d’une fée. Le roi recrache son chouchenn et renverse sa coupe. Il hurle en s’étouffant.
— Nous sommes fait, ils sont là !
Le joueur de trombone sylvestre sort une fausse note. Un vent de panique secoue l’assemblée. Les korrigans reprennent leur forme animale et se cognent les uns contre les autres en renversant tout sur leur passage.
— Mon roi, petit peuple, vous ne craignez rien ! hurle Poum.
La foule se fige.
— Cette humaine est mon invitée. Elle nous faire une offre que l’on ne peut refuser. Roi Bugul, j’ai accompli ma mission, ce que tu recherches est autour de son cou.
— Hoseguéannet ! Tu exagères ! Tu devais ramener le talisman mais sans l’humain sur lequel il est accroché
— Je n’avais pas envie de me comporter comme un homme c’est tout. Et puis... Celle-ci est différente des autres... Je l’ai senti !
Un murmure désapprobateur parcourt l’assemblée.
— Approche donc petite fille.
Elle regarde Poum, il lui fait signe d’avancer. Elle s’approche du roi. Il l’invite à s’incliner. Il descend de son trône et pose ses petites mains boudinées sur la tête de Sterenn. Il ferme ses paupières, des gargouillis montent de son ventre.
Sterenn regarde par en dessous, moyennement convaincue. Le roi rouvre les yeux et lui sourit.
— Mon enfant, ton souhait n’est pas irréalisable. Seule une personne peut rendre le sourire de ton père : l’Ankou !
— L’Ankou ! un frisson parcourt l’assistance, un faisan s’évanouit.
— Roi Bugul, je suis petite mais je sais déjà ce qu’on raconte sur lui...
Le roi esquisse un sourire.
— Bien sûr, en échange de ton talisman, je t’offrirai ma protection.
Elle se retourne vers Poum qui hausse les épaules, elle enlève le talisman en or de son cou et le regarde.
— Pourquoi il est aussi important ce collier ?
— Il a été offert à tes ancêtres pour sceller la paix entre nos peuples. Mais voilà que les tiens nous envahissent avec leurs buguldozer et leurs Penn’teuz. Le pacte est rompu. Nous voulons récupérer notre bien !
— À quoi il sert ?
— C’est la clé du pont entre les mondes, il permet à son porteur d’ouvrir un point de passage vers les autres dimensions.
Elle le regarde, prête à donner le collier au roi.
— Où est-ce que je peux trouver l’Ankou ?
— Je vais te donner l’amulette d’Ahès, la fée qui trace les chemins. Elle te guidera jusqu’à l’Ankou. Une fois que tu l’auras trouvé tu n’auras plus qu’à lui demander d’exaucer ton vœu. Voilà.
Il attrape le talisman qu’elle lui tend. Sur son visage ridé et boursouflé, l’or illumine son sourire.
— Hé, à mon tour !
— Ah oui.
Il reprend ses esprits et claque des doigts. Une amulette vert émeraude apparaît entre les mains de la fillette.
— La pointe s’illumine lorsque tu avances dans la bonne direction. Maintenant va, tu as bien assez imprégné mon palais de ta vilaine odeur de savon.
Poum s’est rapproché de Sterenn. Les convives reprennent leur fête au son de la musique.
— Et la protection ! demande t’il effrontément.
Le roi bougonne puis fait tournoyer ses deux mains en l’air.
Wig a wag eman zo un ankou druk.
L’amulette brille de mille feux et s’éteint.
— Boléguéan ! Kriore ! Assurez vous que cette demoiselle trouve bien la sortie ! Toi Poum, tu ne bouges pas, allons avoir une discussion.
Elle s’agenouille face à Poum.
— Merci pour ton aide.
— Ton lien avec le monde des esprits est resté puissant. Préserve-le, c’est un don précieux que t’ont légué tes ancêtres.
— Est-ce qu’on se reverra ?
— Tant qu’il n’y aura pas de paix entre nos peuples, ce sera difficile. Nous devons nous réfugier dans l’autre monde...
Elle l’attrape et le serre fort contre elle, l’étouffant à demi. Quelques convives pouffent de rire. L’un des deux gardes tire sur la manche de la fillette.
— On s’active les tourtereaux !
Elle se relève et se dirige vers la sortie encadrée par un lièvre et un crapaud. Poum la regarde s’éloigner et disparaître dans le tunnel.
Le roi se retourne vers Poum, bouillonnant de rage.
— Tu n’as donc rien appris ! Qu’est-ce que tu crois que cette petite sotte va aller raconter aux humains ? Penses-tu que le sortilège de dissimulation protégera les arbres de leurs mécaniques de mort ?
Poum se ratatine sur lui-même, l’assemblée le foudroie de regards accusateurs.
— J’hésite encore sur la manière dont tu seras puni... Trempé dans la bave d’escargot... Non. Enfermé dans le fort de Kermorvan pour les cent prochaines années...
— ASSEZ ! tonne une voix féminine.
Le roi déglutit avec difficulté.
— Ahès, belle fée des chemins... Quel bon vent t’amène ?
La voix du roi est douce comme du miel et tremblote. Une blanche hermine s’avance avec grâce au milieu de la pièce.
— Bugul, roi des poltrons, vocifère-t-elle, tu sais très bien que l’Ankou n’aura que faire des problèmes de cet enfant. Il l’emportera avec lui au royaume des ombres.
Poum sursaute, l’assemblée est parcourue d’un murmure désapprobateur.
— Je lui ai offert ma protection, il ne l’emmènera pas de force !
— Elle peut très bien accepter de le suivre de son plein gré, tu le savais !
Elle se tourne vers Poum qui trépigne, l’air affolé.
— Va la retrouver et protège-là !
— Moi ? Mais je ne suis qu’un Korrigan, l’Ankou est beaucoup trop fort...
— C’est ton ingéniosité et ton courage qui importent ! Va, car elle est déjà loin. Je vais m’occuper personnellement de votre souverain de pacotille...
Poum s’élance en direction de la sortie, l’hermine, menaçante, se rapproche du roi.
— C’est donc ça ta solution, t’enfuir vers l’autre royaume en abandonnant nos terres... La voix faiblit peu à peu.
Au bout du couloir, les deux gardes sont endormis. Il siffle, la porte s’ouvre, il se transforme en belette et s’élance au clair de la lune.
Il s’arrête au milieu de la clairière, hume l’air. Une chouette hulule au loin, ses oreilles se redressent et s’élance en direction du son.
La forêt s’écarte sur le passage de la fillette aux lucioles. Elle tient l’amulette comme une boussole changeant de direction lorsque l’éclat sa pointe faiblit.
Plus elle s’enfonce dans les bois, plus les silhouettes des arbres dessinent des ombres inquiétantes.
La belette file entre les fougères. Elle hésite à un embranchement. Un vieux chêne lui prête ses branches. Elle grimpe, atteint le sommet et observe la forêt qui s’étend au loin.
Sterenn sort du bois et débouche sur la lande brumeuse.
Elle s’engage sur un chemin de terre battue.
Elle s’approche de menhirs qui ressemblent à des géants, les uns debout, les autres couchés. À ce moment, une chanson lui parvient aux oreilles.
Une troupe de nains velus apparus de nulle part lui barre le passage. Elle s’arrête, l’un d’entre eux rompt le rang et s’adresse à elle.
— Nous avons été condamnés à chanter une chanson dont nous ne connaissons pas la fin... Si tu la complètes, nous exaucerons ton souhait le plus cher. Sinon tu danseras jusqu’à ce qu’on te libère...
En même temps la troupe de lutins joyeux se met à sauter en cercle autour d’elle en criant à tue-tête.
— Tu vas danser Sterenn, tu vas danser !
Le bal commence, les Korrigans crient :
Dilun.. Dimeurs, Dimerc’her, Ha diziou, Ha dwigwener.
Ils tournent de plus en plus vite et reprennent en chœur :
Dilun.. Dimeurs, Dimerc’her, Ha diziou, Ha dwigwener.
Sterenn, entraînée par la ronde infernale, tourne, tourne... et tourne tant qu’elle tombe à terre. Les Korrigans la relèvent toute étourdie, ils veulent rire encore.
— Achève... Achève...
Sterenn hésite.
— C’est les jours de la semaine en Breton.
Les Korrigans se remettent à tourner en entraînant Sterenn avec eux.
Disadorn.
— Samedi... Samedi... C’est pas fini !
Disul.
— Elle a réussi !
Le vieux borgne lève vers elle un œil empli de fierté. La troupe éclate de rire.
— Dis-moi, quel est...
— Le soleil !!! crie l’un des Korrigans.
La lande roussie se teinte d’or aux premiers rayons du soleil. Les créatures de la nuit disparaissent comme elles étaient apparues.
Sterenn donne un coup de pied rageur dans un caillou, regarde l’amulette et reprend son chemin.
Elle traverse les étendues d’ocre, de violets en dégradé et de verts mouchetés de rouille. Elle atteint le sommet d’une crique. En contrebas, un ponton de granit se perd dans la brume.
Elle entreprend de descendre à flanc de falaise. Son pied dérape, elle manque de tomber. Les petits cailloux qu’elle a fait tomber dérangent une sterne qui couvait ses œufs. L’oiseau prend son envol.
— Tu cherches la bagarre ?
— Oh non, je suis désolée je cherche l’Ankou.
— Passer par la falaise alors que les grottes offrent un chemin direct à la crique... Ah les humains et leur sens de la logique... Fais tout de même bien attention à la marée montante qui t’emprisonnerait...
— Emprisonnée ?
— Dans le labyrinthe des cavernes. Eh oui, ce n’est pas parce qu’en plein jour la lune est invisible qu’elle n’exerce plus son irrésistible attraction sur la mer.
— Ce que vous pouvez être pipelettes vous les mouettes... Merci pour tout !
— Sterne, pas mouette, petite ignorante !
Elle descend sur la plage au milieu des herbes folles battues par le vent.
Poum sort de la forêt, à bout de souffle. Il n’y a rien mis à part des dolmens endormis et le gai chant des oiseaux qui annoncent leur réveil. Dans une flaque de boue l’empreinte d’un petit pied indique la mer.
Sterenn se tient devant l’entrée d’une grotte creusée dans la falaise. Les vagues qui s’écrasent contre les parois créent des échos inquiétants. La roche du tunnel ressemble à du gruyère tant elle est percée de trous et tunnels.

Elle file tout droit et débouche sur une vaste salle. Face à elle, trois tunnels. Elle pointe son amulette, elle ne réagit plus, brillant d’un vert léger. Elle s’avance et tend son doigt :
— Troc'h, troc'h, des trois chemins c’est toi le bon...
Elle emprunte le deuxième tunnel.
À son passage, de petites paires d’yeux s’illuminent et se mettent à la suivre. Le tunnel rétrécit, elle s’accroupit pour continuer à avancer. Elle retombe à son point de départ.
Elle s’adosse contre une paroi, se laisse tomber et se met à sangloter.
Les yeux observent dans le noir du tunnel. Un crabe, une pince plus grosse que l’autre, sort de l’ombre et s’approche d’elle.
— Allez-vous en !
Un claquement de pince et le voilà qui mime un morceau de violon.
— Je suis perdue... Aidez-moi à trouver l’Ankou...
Il sursaute, les crabes qui se rapprochaient s’éloignent de nouveau. Il agite énergiquement sa pince en relâchant des bulles.
— Alors laissez-moi tranquille...
Le crabe prend un air attristé et retourne dans l’ombre du tunnel avec les siens.
Un son de charrette suivi d’un hennissement lugubre se répercute sur les parois de la caverne. Un frisson saisit Sterenn. Elle se relève, remonte ses manches et emprunte le premier tunnel.
Sans hésiter elle s’enfonce dans les ténèbres, elle marche, glisse, se rattrape, puis, peu à peu le chemin s’élargit.
Elle entre dans la crique et grimpe sur le ponton de pierre.
Des bruits de pas résonnent.
Un frisson parcourt son échine, elle disparaît dans la brume.
Elle discerne maintenant l’Ankou qui détache le harnais de son cheval.
L’homme est très grand et maigre, de longs cheveux blancs tombent sur ses épaules. Son visage est à demi masqué par un large feutre.
La charrette est vide, une embarcation de pêcheur à la voile déchirée attend à côté du ponton. Il ne prête pas attention à la fillette qui s’approche.
— Ankou !
Il sursaute.
— Tu me vois ?! Ce n’est pas normal, tu n’étais pas inscrite sur la liste du jour.
Il fait apparaître une sphère lumineuse dans sa main et parcourt les runes qui y apparaissent en les faisant glisser de la pointe de son doigt.
— Ankou ! Je suis venue récupérer ce que tu as volé !
Il ne prête pas attention à Sterenn, perdu dans sa lecture, et se parle à lui-même.
— Il y a du avoir une erreur de scribe, c’est vrai que je les surcharge de travail en ce moment...
Il s’approche d’elle pour la saisir par le bras.
— Tu vas venir avec moi sans faire d’histoires...
Au moment où sa main blanche touche le poignet de Sterenn, une onde de choc le propulse jusqu’au bout du quai.

Le ventre du roi Bugul émet un gargouillis digne du tonnerre.
— Je crois que la petite a du souci à se faire...
Ahès lui jette un regard noir et file s’élance dans le couloir.
— Nous n’en avons pas fini tous les deux...
Bugul la regarde s’éloigner avec des yeux de merlan frit.

L’Ankou se relève médusé et s’époussette avec contenance. Il a perdu son apparence humaine. C’est un squelette drapé d'un linceul au regard vide et noir.
— Sorcellerie ! Cela fait bien longtemps que je n’ai plus rencontré d’humain capable de telle magie. Qui es-tu ? Une druidesse en herbe ?
— Je suis Sterenn fille d’Aymerick et je suis venue pour que vous rendiez le sourire de mon papa.
L’Ankou éclate de rire.
— Tu as mal été informée. Je ne fais pas dans la bouffonnerie, je suis passeur d’âme. Je les guide sur les flots vers leur destination finale.
— C’est vous qui avez emporté Maman...
— Je perpétue les cycles de la vie, la naissance et la mort, les saisons, le jour et la nuit. Je participe au maintien du fragile équilibre entre les forces du cosmos.
— Où est ma maman ?
L’Ankou, qui a retrouvé un visage humain, esquisse un sourire carnassier.
— Au royaume des morts : Avalon.
— C’est où Avalon ?
Il désigne de son maillet un phare planté au milieu d’un récif de rochers.
— Tu dois atteindre l’entrée, si tu arrives jusqu’au phare tu pourras entrer.
La brume s’est levée et une légère brise fait virevolter ses mèches de cheveux.

Poum arrive en haut du chemin, il voit l’Ankou, puis Sterenn qui s’éloigne en direction de la mer.
— Non ! il hurle. Sterenn... mais sa petite voix se perd dans le vent.
Une sterne lui répond.
— Arrête de casser les oreilles et fais comme elle : passe par la caverne ! Sont pas plus doués que les humains ces animaux de la forêt...

La petite fille saute de rocher en rocher. Elle manque de glisser sur une motte de varech et s’écorche les genoux sur des berniques acérées.
L’Ankou embarque pour le phare et largue les amarres. D’un mouvement de main il fait naître une vague qui vient s’écraser aux pieds de Sterenn.

Poum traverse le ponton en trombe et saute sur un rocher en criant. Le vent se fait de plus en plus fort.

La mer monte, le chemin disparaît sous les flots. Elle a de l’eau jusqu’aux mollets, elle escalade le dernier rocher avant de devoir traverser à la nage.
L’eau trop profonde pour Poum. Il peine à nager, ballotté par les vagues.
Il ouvre la bouche pour crier mais l’eau engloutit ses paroles.
Il bat de ses petites pattes, la tête de Poum surnage encore une fois, il crie, puis est happée par la houle.
Sous l’eau tout est calme. Le petit corps est emporté vers le fond.
Une main l’attrape fermement et le tire hors de l’eau. Elle le ramène sur le rocher. Il tousse, crache, puis ouvre les yeux.
— Sterenn...
— Tu m’as fait peur... Pourquoi tu es revenu ?
— Bugul t’a menti... Il voulait juste se débarrasser de toi pour préserver notre secret.
— Mais l’Ankou m’a dit que...
Une vague vient s’écraser contre le rocher, la marée l’espace. Perché au sommet de son phare, l’Ankou crée des remous de plus en plus puissants.
— l’Ankou veut t’emmener dans son royaume.
— Mais c’est là qu’est ma maman.
— Tu appartiens encore à ce monde, ton papa aussi. Il a besoin de toi...
Les yeux de la petite fille s’emplissent de larmes. La voix de l’Ankou résonne.
— Il est trop tard maintenant, tu ne peux plus faire demi-tour. Les portes d’Avalon ne s’ouvrent qu’aux plus courageux des humains. Si tu as peur, tu resteras avec moi à errer dans les marais, et les recoins obscurs. À présent tu n’as plus le choix !
Le regard de Poum est suppliant.
— N’y va pas je t’en prie. C’est ta force de vivre qui redonnera le sourire à ton papa.
Elle fond en larmes et serre Poum contre elle. L’Ankou se fend d’un rire démoniaque. Les premières vagues viennent leur lécher les pieds.
— Sterenn !
La voix ressemble à un murmure avalé par les vagues.
— Sterenn !!
La voix brise l’écume.
Une embarcation de pêcheur fend les flots en direction du rocher. À son bord le père de Sterenn, les traits tirés et les yeux rougis. À l’avant du bateau, sur la proue, se dresse fièrement une blanche hermine.
L’Ankou se retourne, la petite fille à moitié recouverte par les flots aperçoit son père.
— Tad...
L’embarcation du père passe à côté du phare. L’Ankou fait naître des vagues de plus en plus fortes. L’hermine saute sur le rocher. La barque continue à filer vers Sterenn.
Le père peine à manœuvrer son bateau entre les rochers tant la houle est forte.
— Sterenn, ne bouge pas. Je suis là.
Les mains de l’Ankou s’agitent comme celles d’un chef d’orchestre.
— Ankou !
Il stoppe net et peine à déglutir.
— Ahès, très chère...
L’Hermine prend alors la forme d’une jeune femme à la chevelure flamboyante.
— Tu outrepasses ta mission !
L’Ankou hausse les épaules.
— Si on ne peut plus s’amuser. à quoi bon fréquenter le monde des hommes ?
Il claque de ses doigts squelettiques.
La mer se calme peu à peu et le niveau de l’eau s’abaisse.
Aymerick attrape sa fille et la fait monter à bord. Il l’enlace, la serre fort contre lui et l’embrasse tendrement. Ses yeux sont embués de larmes et sa voix tremblante.
— Oh ! ma chérie... J’ai eu si peur de t’avoir perdue.
Elle éclate en sanglots.
— Tad... Je suis désolée... Je n’ai pas réussi...
Il prend son visage entre ses mains. De ses pouces, il sèche les larmes qui perlent sur les joues de la fillette. Elle ouvre grand ses yeux.
Le visage de son père s’illumine d’un large sourire.
— Je ne te laisserai plus t’envoler, toi, ma joie de vivre.
Poum, le pelage encore trempé par son bain, pousse un soupir d’émotion.

Ahès et l’Ankou observent la scène en haut du phare, il se penche pour lui murmurer à l’oreille :
— Tu vois, si ces retrouvailles sont si belles, c’est un peu grâce à moi...
Elle lui donne une gifle qui lui fait tourner la tête comme une girouette.

Le bateau de pêche s’éloigne, Sterenn à la barre et Poum sur son épaule.



Épilogue

Sterenn sème trois glands dans le fond de son jardin. Le père les recouvre de terre.
— Tu crois qu’ils vivront jusqu’à mille ans ?
Il la regarde en souriant.
— Peut-être même plus encore ! Tant que notre famille sera là pour les protéger...
L’hermine haut perché dans un chêne sourit et s’élance vers le cœur de la forêt.