Lel03

Lel03

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Boulevard de Rochechouart
Mardi 14 mars
Quelque part entre 16h et 17h

Cinquième étage.

Alice est étendue sur son lit, yeux fermés. Rock violent résonne dans ses tympans.
Ding ding. Un message de son père, quelques phrases laconiques ; il doit prolonger son voyage, le travail tu comprends, il ne sera pas là avant samedi soir, il est désolé. Caro passera prendre des nouvelles et déposer de l’argent. Je t’embrasse fort, ma Alice, je pense à toi.
Alice pose ses yeux sur le plafond. Il est toujours là, le plafond. Pas comme son père. Mais c’est un homme important, alors il a le droit ; il a le droit de partir dix jours à New York, le droit de ne parler à sa fille qu’une fois par mois, le droit de ne pas savoir comment s’appellent ses amies – ou de ne pas savoir qu’elle n’en a pas –, il a le droit de tout ça.
Alice ne sourit pas, ne pleure pas. Elle est vide. Seule et vide.

Sixième étage.

Il faut atteindre le sachet de thé. Regarde, il n’est pas loin. Lève-toi, Carmen, respire, lève-toi, prends le sachet, fais bouillir de l’eau. Ne t’effondre pas. Reste debout, Carmen, reste debout, peu importe les vertiges et les violentes quintes de toux, il te faut ce thé. Te rappelles-tu les thés dans les salons enfumés des beaux quartiers de Londres ? Les coussins moelleux, plus encore que les madeleines sucrées, le rire d’Elizabeth et le parfum d’ambre qui embaumait l’atmosphère.
Plus la force ; Carmen n’a plus la force de rien. Plus la force plus l’envie. C’est le vide dans ses poumons. Respire, Carmen, allez, respire.
Carmen, tu vas mourir.


Mercredi 15 mars
13h, 13h30...

Elle s’est effondrée quelque part entre le quatrième et le cinquième étage. Ses jambes, d’un coup, ont cessé de la porter, et se sont écroulées comme les tours jumelles se sont consumées. Elle est avachie sur le tapis cramoisi qui recouvre les marches trop hautes. Ses courses ont dégringolé l’escalier ; les œufs sont probablement cassés. Ses poumons aussi sont cassés. Son cœur trop usé. Elle ne peut pas à se relever.

Fichu ascenseur.

Lorsqu’Alice parvient, le souffle court, au quatrième palier, elle est parcourue par un fourmillement d’agacement en apercevant la boîte verte en carton et les jaunes et les blancs mélangés, fracassés, baignants dans les coquilles dispersées. Incroyable, l’irrespect des gens ; ils sont pas même foutus de nettoyer.
Quelques marches plus tard, c’est la panique qui la saisit, lorsqu’elle aperçoit cette dame âgée aux mèches grisonnantes, étalée comme un torchon oublié sur les marches, haletante.
— Madame, ça va ?
Carmen voudrait lui répondre, sincèrement. Elle a l’air d’être une gentille fille, avec ses yeux en amande marron glacé et ses lèvres pâles et gercées. Elle voudrait lui répondre mais son corps ne lui répond plus.
— Merde alors... souffle Alice. Vous inquiétez pas, je vais appeler les urgences.
Ces quelques mots emplissent d’horreur et de peur la vieille femme. Elle se bat depuis plus de deux ans contre les hôpitaux, les traitements meurtriers ; cette gamine ne peut pas tout gâcher.
— S’il te plaît... n’appelle pas
C’est un râle presque inaudible, sa voix est vacillante, à l’image de sa santé. Alice n’en tient pas compte ; fébrilement, elle cherche son téléphone dans les poches de sa veste trop large.
— Non ! Je t’en supplie, n’appelle pas
Comme soutenue par une poussée d’adrénaline, Carmen agrippe le poignet de la jeune fille qui, un peu apeurée et déconcertée, ne sachant pas bien que faire, laisse tomber son téléphone quelques marches plus bas. Carmen se redresse un peu, respire profondément, elle sent que cela va mieux, les vertiges se sont calmés, le sang circule de nouveau dans ses jambes. Déjà sa voix se fait plus assurée, et elle retrouve son calme maîtrisé.
— Aide moi juste à me relever, s’il te plaît. Voilà. Je devrais pouvoir tenir toute seule maintenant, avec l’aide du mur. C’est bon, tout va bien, tu peux me lâcher. J’habite à l’étage au-dessus, ne t’en fais pas.
— Je peux pas vous laisser seule quand même... bafouille Alice. Puis vous êtes pas capable de monter encore toutes ces marches... Mon appartement est juste là, vous pourrez vous reposer un peu.
Carmen acquiesce sans résister ; elle se sait trop faible, trop épuisée pour les escaliers. Sans protester, elle laisse l’adolescente la soutenir et la traîner jusqu’au canapé. Elle reprend lentement des forces et scrute ce nouvel environnement. Tout est est blanc, trop blanc et trop propre. Les murs sont immaculés, la moquette paraît neuve rien ne traîne sur la table basse en verre d’un transparent parfait, pas même obstrué par une trace de doigt. Le piano, fermé, luit sous la lumière artificielle des plafonniers. On dirait que l’appartement n’est pas habité.
Alice lui donne un verre d’eau. Elle est mal à l’aise, se tord les mains, ne cesse de replacer une mèche rebelle.
— Tu t’appelles comment ? demande doucement Carmen.
— Alice.
— Moi c’est Carmen.
— Ça va mieux ?
— Oh, oui. Juste un petit vertige. Ça m’arrive de temps en temps.
Elle ment naturellement, sans ignorer que son hôte de ne sera pas dupe ; mais c’est un mensonge de politesse, un mensonge innocent pour rassurer la pauvre enfant qui se demande encore si elle ne devrait pas appeler quelqu’un, qui réalise peu à peu qu’elle a sur son canapé une vieille femme inconnue et trop pâle, une vieille femme qui va mal.
—Tes parents ne sont pas là ?
— Euh... non, non. Enfin, mon père est en voyage et ma mère est morte.
— La mienne aussi.
— Sans blague.
Carmen esquisse un sourire ; Alice se demande si elle n’a pas été trop maladroite, trop insolente, si sa répartie n’était pas un peu déplacée, un peu agressive.
— C’est son anniversaire de mort, aujourd’hui, murmure Carmen un peu nostalgique.
— Oh... il lui est arrivé quoi ?
— Les Allemands, en quarante-quatre.
— Elle était juive ?
— Non, mais on en avait trois dans la cave. Simon, Aaron et Axelle. Ils avaient tous trois seize ans, et c’étaient des anges. Je n’ai jamais rencontré de personne plus douce, plus gentille qu’Axelle ; Simon était courageux comme mille soldats. Aaron... Aaron était particulier, un rêveur, toujours dans sa bulle. J’ignore si ça a pu l’aider, là-bas.
— Ils leur ont fait quoi ?
— Simon est mort en essayant de protéger Axelle. Ils étaient frère et sœur ; il s’est pris une balle en se jetant sur le policier. Les deux autres, je ne sais pas bien. On m’a dit qu’Axelle avait essayé de s’échapper, mais ils lui ont tiré dans le dos. J’ai cherché Aaron pendant des années après la guerre. J’ai fini par rencontrer un homme, un rescapé des camps. Joseph. Il l’a reconnu sur la photo. D’après lui, Aaron s’est éteint sous les scalpels des médecins nazis qui expérimentaient sur les Juifs, au cours du printemps 44. Je ne sais pas s’il est bien fiable, et j’espère qu’il se trompe. Mais tout ce que je sais, pour sûr, c’est qu’Aaron n’a pas vécu la libération des camps. Il est mort là-bas, à quelques mois du débarquement.
Alice se mord la lèvre. Malgré elle, des milliers de questions affluent à ses lèvres, et cette curiosité l’effraie presque. Elle a vu a guerre dans ses manuels d’histoire, dans les témoignages à la télé, dans le journal d’Anne Franck qu’elle a lu alors qu’elle n’était qu’une gamine écervelée ; mais elle a devant elle une femme qui a vu, qui a vécu. Elle ne peut pas résister au désir d’en savoir plus.
— Vous aviez quel âge ?
— Douze ans.
— Et vous, ils vous ont fait quoi ?
— Moi ? Oh, moi, je me suis débrouillée. Quand ils ont tapé à la porte, je me suis cachée sous le lit. Ils ont vu une femme seule – mon père était dans la Résistance, et rarement à la maison –, une femme seule et trois adolescents terrifiés recroquevillés dans la cave. Je suis restée silencieuse, ils n’ont pas pensé à fouiller la chambre. Quand ils sont partis, avec ma mère et mes trois amis, les voisins m’ont recueillie. Pendant un an, j’ai été partout et nulle part. Mon père ne rentrait pas ; j’ai appris plus tard qu’il avait été pris et fusillé par la Gestapo. Puis, à la fin de la guerre, en 45, une vieille tante s’est manifestée. Elle habitait à Londres. J’ai fait mes valises et je suis partie.
Peut-être parce qu’elle lui confie tout un pan de son existence, Alice sait soudain qu’elle peut avoir confiance. Carmen a un regard indéchiffrable, un peu de tristesse dans ses rides creusées. Elle a repris des forces, mais respire mal ; parler l’a essoufflée. Une violente quinte de toux fait frissonner la collégienne attentionnée.
— Tu as du thé ? demande-t-elle soudain, après un long silence songeur.
— Euh... oui, peut-être. Je vais voir.
Dans la cuisine trop vaste, trop vide, l’adolescente découvre au fond d’un placard des petites boites emplies de sachets de thé vert. Lorsqu’elle revient dans le salon, portant sur un plateau une théière qu’elle utilise pour la première fois et une tasse ébréchée, Carmen dort.


Jeudi 16 mars
Cinquième étage.

Lorsqu’elle se réveille, elle est toujours sur le canapé. Des décharges de douleur électrisent son dos, mais les vertiges et la nausée des derniers jours ont disparu. Sur la table basse, Alice a laissé deux tartines et une tasse de thé qui a refroidi, ainsi qu’un bout de papier. Elle rentrera vers seize heures, mais il y a à manger au frigo. Carmen sourit.

Avenue Trudaine
Salle C-102

Elle n’est pas sereine. Elle n’aurait pas dû la laisser seule ; les heures passent, la voix stridente de sa prof de maths l’écœure, et elle regrette de plus en plus. Non, elle n’aurait pas dû la laisser seule ; elle n’aurait pas dû la recueillir dans un premier temps. Il fallait appeler les urgences. N'importe qui de sensé aurait appelé les urgences. Mais elle lui a demandé de ne pas le faire. Peu importe, elle aurait quand même dû. La vieille est malade, malade et instable. Ça saute aux yeux. Et peu importe combien d’histoires émouvantes et personnelles ils vous racontent, quand bien même ils vous parlent de leur mère morte et de la guerre, quand bien même ils vous content la Shoah et l’horreur de ces années de souffrance, on ne peut pas faire confiance aux gens.
Pourquoi elle est partie ce matin, mains dans les poches, souriante et sans crainte, Alice ne s’en rappelle plus. Merde, Carmen pourrait crever sur son canapé. Seule avec ses souvenirs morbides. L’adolescente n’aurait pas d’excuse.
Et si elle avait tout faux ? Et si cette femme n’est pas qui elle prétend être ? Elle est libre dans l’appartement où reposent encore les bijoux de sa mère dans un tiroir de la salle de bain ; personne n’a pris la peine de les déplacer, les bracelets et les colliers d’or et d’argent demeurent là où elle les a rangés pour la dernière fois. Il y a près de quatre ans.
Alice a mal au ventre, la nausée. Dans son esprit émergent des théories effrayantes et elle sent le poids de la culpabilité l’étouffer. Il faut, il faut...
— Donc, Alice, la fonction ƒ a pour expression...
L’élève ouvre la bouche, perdue. La fonction ƒ. Fichue fonction ƒ. Pourquoi s’appellent-elles toujours ƒ ? Pourquoi pas r, l, o ? Fichue fonction ƒ.
— Alice, cette fois-ci, ça suffit. Tu ne suis pas en cours, t’écoutes rien, tu ne travailles pas et ta moyenne a chuté de quatre points au deuxième trimestre. Ton comportement est inadmissible. Donne-moi ton carnet, je vais prendre rendez-vous avec tes parents.
Merveilleux. Tous ces rendez-vous que ses professeurs furieux ont pu prendre et qui n’ont jamais eu lieu l’amusent. Son père hausse les épaules lorsqu’elle lui présente, entre deux avions, la page couverte des écritures élégantes de ses enseignants. Sa fille est toujours passée au niveau supérieur sans problème, c’est l’essentiel. On la mettra au boulot quand elle rentrera dans les classes vraiment importantes ; et au pire, il connait tous les directeurs d’écoles de commerce de Paris. Alors qu’on vienne pas l’embêter avec ces rendez-vous sans intérêt. C’est déjà assez dur de vivre coincé entre deux fuseaux horaires, si en plus il faut rencontrer tous les fonctionnaires du collège de sa gamine...

Alice se sent mal. Bien trop mal.


Boulevard de Rochechouart
Cinquième étage

Les doigts fragiles de Carmen redécouvrent le piano. Les premières notes sonnaient faux, ses mains maladroites peinaient à retrouver le rythme et l’aisance qui faisaient autrefois danser les morceaux. Mais peu à peu les sensations sont revenues, elle a récupéré son agilité d’enfant prodige, sa virtuosité de musicienne aguerrie. L’appartement vide résonne des mélodies qu’elle extrait, difficilement, de sa mémoire. Elle constate avec un léger sourire qu’elle n’a rien oublié, qu’elle sait toujours aussi bien jouer.
La matinée est douce. Elle se sent proche de la fin mais est bercée par un certain apaisement. Elle est heureuse ; heureuse de pouvoir caresser une fois encore les touches qui ont enchanté ses plus belles années. Elle a découvert une bibliothèque remplie de livres qui ne semblent jamais avoir été lus, encore neufs, sur les étagères de bois verni. Durant plus de deux heures, qui lui sont apparues comme quelques minutes, elle a parcouru les piles de romans. Elle avait oublié les histoires mais son cœur brûlait encore de douces réminiscences de sentiments.

La matinée s’allonge puis s’efface ; Carmen songe à Alice qui rentrera dans quelques heures exténuée, et le réconfort que lui apporterait du pain perdu comme celui que faisait sa mère, avant la guerre. La vieille femme réunit avec joie œufs, lait et fleur d’oranger ; les armoires sont pleines comme dans une maison abandonnée dans la précipitation. L’air se teinte d’effluves sucrées et de parfums vanillés.


Entre le Boulevard de Rochechouart et l’Avenue Trudaine
15h et quelques

Alice n’a pas su résister. Un bref séjour à l’infirmerie, une remarquable simulation, de longs gémissements de douleur, jusqu’à ce que l’infirmière accorde à l’adolescente recroquevillée et secouée de hauts-de-cœur un permis de sortie. Elle court presque, son sac sur l’épaule. Un mauvais pressentiment l’habite.
Un, deux, trois, quatre, cinq étages. Fichu ascenseur. Quelques secondes supplémentaires de perdues à chercher désespérément ses clés. Elle enfonce presque la porte. Quelque chose ne va pas. Elle le sent, quelque chose ne va pas.
Elle est coupée dans son élan par la délicieuse odeur qui embaume l’appartement. Elle reconnaitrait entre mille ce parfum de beurre et de fleur d’oranger qu’elle aime tant. Carmen a fait du pain perdu. Alice sourit, quelque peu rassurée, pose son sac et court à la cuisine.
Les tranches reposent encore dans la poêle, le feu est éteint. Le sucre gît par terre. Aux côtés d’une vieille femme qui sanglote comme une enfant, appuyée contre le mur, ses jambes serrées contre sa poitrine, les yeux gonflés de larmes.
— Je n’arrive pas à me relever... je suis tombée, je n’arrive plus à me relever.
Doucement, avec l’aide précautionneuse de l’adolescente, Carmen parvient à s’asseoir sur une chaise.
— Cette fois-ci ça suffit. J’appelle le samu. Vous allez mal, je peux pas vous laisser comme ça.
— S’il te plaît, Alice. Ne fais pas ça. J’ai eu un instant de faiblesse ; je suis restée debout trop longtemps. Tu ne peux pas les appeler.
— Mais vous avez pas de papiers ? Vous avez peur de quoi exactement ? Ils vont vous soigner ! Vous n’aurez plus de vertiges, de nausées, de malaises, plus de toux non plus, vous pourrez monter ces fichus étages et faire du pain perdu ! Je peux pas vous laisser là, moi ! Ça s’appelle non-assistance à une personne en danger, c’est... c’est illégal ! Vous comprenez ma situation, non ?
— Écoute, Alice.
La menace d’une hospitalisation lui a redonné des forces. Elle agrippe le poignet de son hôte et la regarde droit dans les yeux, d’un regard perçant qui ne laisse place à nulle protestation.
— Si tu m’emmènes là-bas, ils vont me forcer à vivre. Ils vont me promettre de belles années tout en me tuant à coup de perfusions, de poches de poison, de traitements toxiques qui m’arracheront le peu de vie qu’il me reste. Ils vont m’attacher à un lit pour essayer de faire battre mon cœur encore un peu, pour réparer mes poumons trop vieux. Moi, ils ne me verront pas. Les médecins ne voient pas les patients. Ne les entendent pas. Tu ne sais pas, Alice, mais moi je les connais. Ils voient les lignes et les chiffres sur l’écran. Entendent les bip bip réguliers ou inquiétants, les malades bavards ou haletants. J’ai quatre-vingt deux ans, Alice. Ils ne peuvent plus me forcer à vivre. Je ne les laisserai pas. Je n’ai plus très longtemps, hôpital ou non. Là-bas aussi ils me diront ça ; mais malgré mes bip bip inquiétants, ma toux incessante, mon cœur souffrant et mes poumons gris amiante, ils vont essayer. Je ne veux pas finir là-bas. Je ne veux pas finir dans des draps qui sentiront la biafine et le désinfectant ; je veux finir dans les effluves de cannelle, de fleur d’oranger et de vanille. Je veux finir apaisée, Alice, et ça, ils ne le comprendront jamais.
Lorsque sa voix s’éteint, le silence devient assourdissant. Insupportable et écœurant. Il dure longtemps, trop longtemps, et la brune aux yeux marron glacé sent son cœur se serrer. Elle prend la main de Carmen ; une larme tâche sa peau d’enfant, sa joue fraîche et rose printemps.

Driiiing.

Alice sursaute, essuie rapidement les gouttes de pluie qui se forment dans ses pupilles.
— Merde. Merde, c’est Caro. Oh, merde.
En face d’elle, la vieille pianiste comprend immédiatement. En s’appuyant contre le mur, elle parvient à se lever ; Alice la soutient et la traîne péniblement jusqu’à sa chambre. La sonnerie retentit encore. Une panique sourde agrippe l’adolescente. Elle claque la porte, fait signe à Carmen de rester silencieuse, et court ouvrir à sa tante. Toujours aussi sophistiquée, avec cette gentillesse sucrée et polie qui la définit, celle-ci l’embrasse sur les deux joues avec ferveur, assomme sa nièce de compliments glaçants d’hypocrisie. Lui donne quelques billets avec un clin d’œil complice, caresse ses cheveux en déplorant la sécheresse de leurs pointes, bavarde gaiement, pose des questions en rafales et enchaîne tout aussi rapidement. Enfin, quelques minutes et plusieurs milliers de mots plus tard, elle se confond en excuse ; le travail l’appelle et elle est déjà en retard. Deux bises sonores et la voilà repartie plus vite qu’elle n’est arrivée, dans un sillon de parfum bon marché. Alice n’a pas bougé ; elle est restée plantée devant la porte d’entrée, ébahie devant le débit de paroles de sa tante, tentant tant bien que mal de suivre la course de ses mots. Enfin, elle secoue la tête et semble retrouver le fil de ses pensées. Péniblement, avec la lenteur triste et douloureuse des journées grises, elle retrouve Carmen et s’assied à ses côtés.
— Je vais vous prépare la chambre d’amis. Je crois qu’elle n’a jamais servi, mais je dirai à mon père qu’une amie a dormi ici.
Carmen ne cherche pas à protester. Ses prunelles noyées de reconnaissance transmettent tout ce qu’elle ne saurait dire de sa voix éraillée de souffrance.




Vendredi 17 mars
Minuit deux

Alice pleure. Elle n’arrive pas à se souvenir de la dernière fois qu’elle a pleuré. À la mort de sa mère, sans doute. Lorsqu’il avait fallu se glisser dans cette robe noire à bretelles dorées, enfiler les ballerines grises et marcher tête baissée entre les allées de pierres érigées à la mémoire de pères violents, d’adolescents qui buvaient trop, de mères absentes et indifférentes...

Alice pleure. Sans pouvoir se contenir, elle est secouée de sanglots, son visage ruisselle de larmes de rage et de douleur. Elle en veut à la terre entière. Elle en veut à son père qui dans un autre monde l’aurait aimée différemment, plus que ses contrats si importants. Elle en veut à sa tante qui ne voit pas sa détresse, sa solitude traitresse. Elle en veut à sa mère de s’être finie ainsi, dans la biafine et les nuages de morphine.

Alice pleure lorsque soudain quelques notes résonnent. Elle croit d’abord rêver. La fatigue la fait halluciner. Elle se redresse et tend l’oreille, mais c'est bien la Comptine d’un autre été qui imprègne de mélancolie les murs de l’appartement. Elle repousse ses draps ; pieds nus, elle se faufile dans le salon, uniquement éclairé par la pâleur nocturne de la lune. Carmen ne la voit pas ; dans une sorte de transe, ses doigts s’articulent avec douceur, caressent les touches sans aigreur. Enfin, le silence s’impose. Elle se tourne vers Alice et dans la semi obscurité de la pièce, un halo lumineux enveloppe son visage ridé.
— Quand j’ai entendu cette musique pour la première fois, j’ai pleuré. C’était il y a seize ans. Les choses ont changé. Mais pas la comptine. Pas ma comptine.
— Vous jouez bien, murmure l’adolescente
— Avant la guerre, mon père m’apprenait. J’avais quatre ans. Jusque mes sept ans, il avait toujours un peu de temps. Quelques minutes par jour pour se consacrer à moi. C’était un homme incroyable. Il a disparu progressivement. À l’école, dans les classes, on avait des portraits de Pétain au-dessus des tableaux noirs. À la maison, on lui crachait dessus. C’était un monde bipolaire pour une petite fille.
— Mais vous avez rejoué du piano, après.
— Mon père a commencé à partir de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Je connaissais un ou deux morceaux mais je les jouais bien. Ma mère me disait qu’on serait heureux tant qu’on aurait de la musique. Alors j’ai continué. Axelle était douée, elle aussi, mais quittait rarement la cave. Elle avait peur. Nous aussi.
Carmen se tait. Alice hésite. Elle veut en savoir plus. Elle aime l’entendre parler. Sa voix est apaisante.
— Et ensuite ?
— Ensuite il y eu la Gestapo à notre porte. Une année d’errance. Puis Londres. Là-bas, j’ai redécouvert les jolies choses de la vie. Le thé et les taies d’oreiller en soie. Les biscuits sucrés à perte de vue. Les livres et leurs couvertures abîmées. Et le piano. Ma vieille tante s’appelait Charlène. C’était une femme merveilleuse. Une cousine de mon père, mais je n’ai jamais bien pu comprendre ce qui les reliait. Elle m’a payée des cours particuliers, jusqu’à mes dix-neuf ans. Elle m’a soutenue lorsque j’ai voulu aller à l’université. C’était une personne exceptionnelle. Partie trop tôt.
Des voix dans la rue. Des échos de rires. Une quinte de toux.
— Je voudrais t’en dire plus, Alice. Mais il est tard.
— Je suis désolée, murmure l’enfant.
— De quoi ?
— Que vous ayez à mourir. Que vous n’ayez plus envie de vivre.
Carmen a un tendre sourire. Elle caresse la joue de la jeune fille. Dans ses beaux yeux verts cerclés de gris-bleu brillent quelques larmes.
— Je ne m’éteindrai pas ici. Pas devant toi. Je te le promets.

Au petit matin, Carmen n’est plus là.