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Cette journée avait commencé de la plus banale des manières. J’étais assis en tailleur sur mon canapé, un café allongé encore fumant dans la main, m’abrutissant devant le journal télévisé d’une chaîne d’informations en continu.
« … nous recevrons ce soir David Arnauld, l’un des scientifiques français instigateurs de la prise de contact historique avec cette entité que nous connaissons sous le nom de Gravité. En effet, par une prouesse technique incroyable, son équipe a réussi il y a quelques mois, en utilisant une forme de communication des plus rudimentaires, à… »
Comme tous mes semblables, je vivais depuis près d’un an dans un monde à la fois étrange et onirique. La gravité, cette force régissant les mouvements au sein de l’univers, assurant la cohésion de la Terre et nous maintenant à sa surface, s’était mise à dérailler, submergée par l’intensité des émotions humaines. Du jour au lendemain, tout s’en était trouvé chamboulé. Les gens déprimés s’étaient sentis – et étaient devenus – plus lourds, tandis que les plus heureux d’entre nous bondissaient comme des astronautes à la surface de la Lune. Les ennemis se repoussaient alors que les amoureux se sentaient, au sens propre, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre.
Ces changements avaient poussé l’équipe du Dr Arnauld dans de nouveaux recoins insoupçonnés de la science, aboutissant à la prise de contact historique mentionnée par le journaliste et à cette incroyable conclusion : la Gravité était une entité vivante.
L’impact sur la société fut radical, chacun trahissant involontairement ses émotions profondes par sa caractéristique gravitationnelle. La Gravité avait ainsi réglé la course à la présidence américaine en seulement quelques semaines : alors que l’un des candidats s’était révélé être écrasé par la dépression, arrivant presque en rampant à ses meetings, l’autre bondissait comme un cabri à chacune de ses apparitions…

Après quelques informations complémentaires d’un vide intellectuel abyssal, je me décidai à éteindre la télévision et à rompre ma routine matinale. Je me saisis du livre que je dévorais depuis plus de deux jours et me dirigeai vers la terrasse du café situé au coin de ma rue. Arrivé sur place, ma table favorite était disponible. Je m’y installai et commençai ma lecture lorsqu’un pigeon descendit en rase-mottes sur la terrasse et utilisa les clients comme des piquets de slalom. Surpris, je sursautai et le regardai repartir vers les cieux. C’est alors que mon regard croisa celui d’une jeune femme, assise à seulement deux ou trois mètres de moi, une tasse de café pour seule compagne.
Un regard pétillant m’accueillit, escorté par un large sourire encadré de magnifiques lèvres pulpeuses et merveilleusement bien dessinées. De petites rides aux coins de sa bouche venaient appuyer la joie qui en irradiait : à côté, le monde entier ne semblait plus être qu’un puits sombre et sans saveur.
Après avoir parcouru les détails de son visage, ce fut dans son ensemble que je la contemplai. À cet instant, je chavirai. Une décharge électrique fut expulsée de mes entrailles et se dirigea en direction de mon cœur, embrasant tout sur son passage.
Il émanait de cette jeune femme une intelligence et un charme fou. Elle n’avait rien fait d’autre que me sourire et mouvoir légèrement les traits de son visage, et pourtant, j’en étais convaincu, je la connaissais déjà par cœur. Cultivée, drôle, percutante, sûre d’elle en apparence, mais possédée intérieurement par une confiance en soi vacillante, adepte de jazz, mais aimant plus que tout se déhancher sur un bon vieux rock bien rétro… J’avais posé mes yeux sur elle l’espace d’une seconde et je la lisais déjà comme un livre ouvert. Comme si les quelques gestes qu’elle avait esquissés, son sourire, ses légères rides aux coins du visage, ses longs cheveux bruns, trahissaient à eux seuls les moindres traits de sa personnalité.
Un coup de foudre… Un vrai, en bonne et due forme, qui n’arrive qu’une fois toutes les dix milles vies : celui dont on est certain de la réciprocité.
La sueur qui perlait dans mon dos, mes membres qui tremblaient, ma bouche qui s’asséchait… Tous ces symptômes furent bientôt balayés par un tremblement sourd au cœur de mes entrailles. Une force terrible grondait en moi, me faisant vaciller sur ma chaise. Ma peau sursautait, ma vision se brouillait. Puis tout se mit en branle.
Comme une marionnette suspendue par de longs câbles divins, je fus arraché de ma table et projeté en direction de l’amour de ma vie qui subit, elle aussi, les caprices de cette Gravité si sensible aux sentiments humains. Nous nous retrouvâmes à mi-parcours, entre nos deux tables, allongés sur le sol, l’un contre l’autre, mes lèvres contre la peau sucrée de son cou, les siennes posées langoureusement sur le lobe de mon oreille.
— Je m’appelle Léa.
Sa voix était suave et douce. Exactement telle que je l’avais imaginée.
— Je suis François…

Notre premier rendez-vous fut sans aucun doute le plus comique de l’histoire de l’humanité. Nous avions eu l’après-midi pour nous faire à notre nouvelle condition : apprendre à marcher, collés face à face, visage contre visage. Nous étions comme deux aficionados de danse, ne pouvant faire autre chose que déambuler en ville en exécutant des pas de deux.
Avec son vieil iPod, nous découvrîmes que nos goûts musicaux concordaient à la perfection : nous nous retrouvions sur l’essentiel et nous complétions sur le reste. La musique, chose si vitale dans ma vie, nous permettait de nous accorder sur la cadence à imprimer à nos mouvements pour nous déplacer en harmonie. Dans le parc qui bordait la rue où elle vivait, nous déambulâmes dans les allées de platanes au rythme des notes de nos chansons favorites. Ce fut sur I Get A Kick Out of You de Frank Sinatra que nous trouvâmes la cadence parfaite, celle qui nous permettait de nous mouvoir l’un contre l’autre tout en bondissant d’allégresse. Car non contente de nous coller, la Gravité nous avait affranchis de plus de la moitié de notre poids terrestre. Oui, nous étions légers du cœur et du corps, peau contre peau, nos deux âmes se mélangeant au fil de nos déambulations urbaines. Nous étions beaux, amoureux, heureux…

Paniqué, Antoine, mon meilleur ami, s’évertuait à me convaincre d’accepter son aide. Il m’assurait qu’il était possible de me séparer de cette jeune femme que je venais tout juste de rencontrer. Un bon coup sec et un effort conséquent m’en sépareraient, ce qui – pour le citer – ne me ferait pas renoncer à cette rencontre pour autant. Simplement, selon lui, il fallait que je reprenne une vie normale… Collé ainsi à Léa, j’aspirais à tout sauf à une vie normale. Seulement une vie avec elle.
Après avoir posé tous nos congés et subi la rage de nos employeurs respectifs, nous décidâmes de vivre notre amour, chez moi. La vie finit tout de même par nous rattraper : il nous fallait nous laver, aller au petit coin, nous habiller et sortir de temps en temps dans le monde réel. Heureusement, nous nous aperçûmes rapidement qu’il était possible, en forçant légèrement, de faire passer le tissu de nos vêtements entre nos peaux. C’était sans aucun doute une preuve qu’il était largement faisable de nous séparer, mais ni l’un ni l’autre ne le souhaitait.
Avec quelques contorsions et efforts, nous pouvions aussi changer de position l’un par rapport à l’autre et nous retrouver dos à dos, côte à côte ou encore l’un derrière l’autre. Avec ces quelques astuces, nous passâmes, ensemble, les plus belles semaines de notre existence.
Notre endroit préféré fut le canapé. C’était le lieu de tous nos échanges et loisirs. Nous y écoutions de la musique, blottis l’un contre l’autre, nous laissant transporter par le son des crooners du début du siècle. Ce fut aussi l’endroit où nous découvrîmes nos goûts cinématographiques qui, encore une fois, s’accordaient parfaitement.
Être ainsi collé en permanence à Léa était aussi un prétexte pour découvrir son corps : la douceur de son grain de peau, la courbe parfaite de ses hanches, la délicatesse de ses bras… Je passais des heures entières à perdre mon visage dans ses cheveux en laissant traîner mes mains sur elle, comme si ce bonheur extatique pouvait m’être retiré à tout instant.
Jusqu’au matin où nous nous réveillèrent séparés, chacun d’un côté du lit.

Le lendemain, la sonnette de mon appartement nous interrompit en plein petit déjeuner. Un homme en costume sombre attendait de l’autre côté de la porte avec une lettre qui, incompréhensiblement, nous était destinée, à Léa et moi. À l’intérieur, quelques lignes signées par le Président de la République, lui-même :
« Cher Monsieur, Madame,
Vous êtes conviés à l’Élysée pour y recevoir le titre de Chevalier de la Légion d’Honneur pour service rendu à la nation. Vous êtes, et je cite les scientifiques qui m’ont remis cet étonnant rapport : "les guérisseurs de la Gravité, grâce à leur amour inconditionnel, plus belle chose que cette entité n’ait jamais ressentie sur Terre".
Grâce à vous, la Gravité a retrouvé son équilibre et tout est rentré en ordre… »
En ordre ? Pour ma part, après cette expérience, je ne voyais le retour au monde tel que nous le connaissions que plus sombre pour mes semblables. Mais pas pour moi… Je me retournai et jetai un long regard en direction de Léa. Je me sentis bondir intérieurement de bonheur.