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 Suspense

Chionosphérophile 

Michel Dréan

Michel Dréan

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Il neige sur le Colisée. De petits flocons légers et scintillants qui tourbillonnent autour du monument avant de choir sur le sol, dérisoires et inutiles. Nicolas Hoires reprend la boule dans sa main, la renverse, la secoue légèrement et observe à nouveau le spectacle de cette tempête artificielle qui s’abat sur ce fragment de Rome made in China.
Hoires est ce que l’on appelle un chionosphérophile, un collectionneur de boules à neige. Il sait ce que les gens bien intentionnés pensent de sa passion, un passe-temps pour beauf limite débile léger qui trouve sa place entre les bâtisseurs de Tour Eiffel en allumettes, les experts en nains de jardin et les amatrices, voire amateurs, de poupées folkloriques. Un ticket gagnant pour être invité à un dîner de con.
Hoires se moque bien de ces préjugés imbéciles. Savent-ils par exemple tous ces railleurs que leur origine remonte à l'Exposition Universelle de 1878 à Paris où les maîtres-verriers étaient à l'honneur.
Et puis Hoires connaît par cœur la scène d'ouverture de Citizen Kane. Le magnat misanthrope Charles Foster Kane qui se meurt dans son étrange domaine de Xanadu. Rosebud, ce mot soufflé qui deviendra l'une des supercheries les plus géniales de l'histoire du cinéma. Puis cette boule de verre contenant une maisonnette enneigée qu'il laisse tomber et qui roule avant de se briser dans l'escalier. Ça se pose là comme référence. Les imbéciles peuvent bien déblatérer sur son compte, il s'en fout.
Car pour lui, ça ne s’arrête pas là. Plusieurs de ces petites sphères de plastique représentent un moment clé de sa vie. Un voyage, un souvenir ému, une histoire d’amour figée à jamais dans une saynète kitsch et bon marché.
Le Colisée qu’il tient dans sa paume. Voyage à Rome avec Claire. Ils étaient entrés dans l’arène antique main dans la main. L’Histoire avec un grand H leur avait sauté à la gueule. Le soleil qui jouait avec les vieilles pierres semblait pouvoir faire renaître les gladiateurs prêts à combattre, le rugissement des bêtes fauves, les clameurs d’une foule en liesse avide de sang, le sable se teintant de la vie fuyante des hommes tombés. Une émotion palpable qui l’avait pris aux tripes. La boule à neige, ils l’avaient acheté ensemble juste après la visite, dans l’une des boutiques ambulantes qui faisaient le siège du monument le plus visité de la capitale italienne. Claire avait souri.
Hoires revit tout cela en reposant l’objet sur l’étagère entre une danseuse de Flamenco glanée à Séville et l’île de Ténérive engluée dans une mer de résine bleue. Sa collection particulière, celle qui a une valeur, celle qui jalonne son propre parcours, les étapes dans l’espace et le temps de sa vie écoulée.
Hoires recule un peu et va poser un disque sur la platine haut de gamme de fabrication allemande. Un vinyle, les seuls qui trouvent grâce à ses yeux de mélomane averti. Il en possède un nombre impressionnant qui recoupe tous les genres. Classique, jazz, pop, rock, chansons à texte. Il pose délicatement le diamant sur le premier sillon et laisse la musique l’envahir.
L’album le plus connu du groupe de rock progressif The Alan Parsons Project, enregistré aux mythiques studios d’Abbey Road à Londres en 1982. Il le connaît par cœur, il l’écoute si souvent. Les pistes craquent parfois, une usure qui fait partie du rituel.
Il se retourne maintenant vers les rayonnages remplis des boules à neige. Il contemple cette bibliothèque vide de livre mais remplie de cet atlas improbable. Toute la partie gauche est réservée à celles ramenées par les gens de sa connaissance, ravis de pouvoir compléter sa collection sans avoir à subir quotidiennement la présence de ces machins chez eux. Une exposition juste pour la galerie, sans saveur, lisse et transparente. Des lieux qu’il n’a pas foulés, qui ne se sont jamais fait une place bien au chaud dans sa mémoire. Le mont Fuji, le Machu Picchu, le Christ du Corcovado, la porte de Brandebourg, le Taj Mahal, la Grande Muraille de Chine, le Golden Gate Bridge , le Pont du Gard.
Chaque lieu emblématique de cette foutue planète finit toujours pétrifié dans un bout de plastique coloré, vaguement ressemblant à l’original. Peut-être que ses amis ou pseudo-amis se foutent de sa gueule en les achetant, peut-être qu’ils le prennent pour un doux dingue. Il s’en fout, il ne leur a rien demandé. Leurs cadeaux, il les colle là pour ne pas les froisser et pour donner le change.
Cette partie-là, il s’y attarde rarement, aucun intérêt à ses yeux, aucun rhizome de son existence n’y a pris racine. Pas comme les autres boules. Il pourrait passer des heures à les contempler. Les prendre dans sa main, les secouer avec délicatesse, regarder ces tornades de polymère s’épuiser dans une accalmie trompeuse avant qu’il ne les déclenche à nouveau.
Hoires est le maître de ces mondes minuscules, le régisseur impitoyable de ces souvenirs de plastique. Un Dieu qui s’amuse avec d'étranges galaxies. Il peut à son gré déclencher la fureur ou laisser pendant plusieurs jours la poussière se déposer sur les dômes transparents. C’est selon son humeur, ses envies, ses doutes et ses colères.
Hoires saisit une autre boule à neige.
Le Mont St-Michel. Ce bout de caillou dressé vers le ciel qu’il s’était farci avec Eloïse. La belle Eloïse avec son prénom moyenâgeux qui collait parfaitement à ce cadre tendant vers le divin. L’une des raisons pour laquelle elle avait été choisie, pas la seule. Ils avaient évité la ruelle grouillante où sévissaient les marchands du Temple, pris les escaliers et sentiers de traverse pour grimper vers l’abbaye tout en haut du rocher. Vers l’archange doré qui veillait sur la cité tortueuse et sur la baie. Symbole de la lutte du bien et du mal. Quelle ironie de l’histoire !
Va-t-il déchaîner les éléments sur ce mont de pacotille ? Il hésite quelques secondes, repose le gadget, laisse courir ses doigts sur les suivants.
Un coq de Barcelos, emblème du Portugal. Une légende singulière qu'il avait écoutée avec Héléna.
La Sagrada Familia. Bénédicte.
L'éternelle Acropole. Julie.
Les chutes du Niagara. Isabelle.
Il s’arrête sur la Statue de la Liberté. Un week-end d’Octobre froid et venté. Liberty Island à l'embouchure de l'Hudson. Ludivine s’était accrochée à son bras. Ils étaient montés dans le monument rouvert après l’interruption des visites due aux attentats du 11 septembre. Vue imprenable sur la baie, sur les gratte-ciels de Manhattan qui souffraient encore de l’absence des Twin Towers. Ils étaient repartis ensuite vers la Grande Pomme. Les taxis jaunes, la foule pressée, les marchands de hot-dog, l’hôtel de la 42ème rue. Le pouls d’une ville toujours en mouvement qui battait dans un vertige de béton et de verre.
Nicolas Hoires réprime un léger sourire. Demain, il repart en voyage. Direction Bali et ses plages somptueuses. Son métier de reporter indépendant lui permet de sillonner le globe. Le plus compliqué est de dégoter un journal qui achètera son reportage. Aujourd’hui, son carnet d’adresses y pourvoit relativement bien. La suite est d’une banalité déconcertante. Il n’est pas très difficile de trouver une partenaire pour partir quelques jours dans un endroit rêvé. Internet, petites annonces, rencontres dans les clubs branchés de la capitale. Voyage en duo et plus si affinités. Règle souvent respectée.
Bali donc et d’autres boules à neige en perspective. Une qu’il ramènera de son escapade et une autre qu’il fabriquera lui-même. Ombre et lumière. Yin et Yang. Un moment qu’il savoure entre tous. Une façon de prolonger son voyage et de le ranger à jamais dans son stock de souvenirs.
Rien de plus facile, on peut se procurer facilement les kits pour les façonner. Socle, dômes en plexi ou parfois même en verre, un peu d’eau distillée ou autre liquide selon ce que l’on veut y mettre. Après le reste est affaire d’imagination et d’un peu de dextérité.
Demain à l’aube il retrouvera Charlotte à Roissy. Belle brune de trente ans rencontrée lors de ce vernissage dans une galerie branchée. Un regard magnifique comme il les aime. Le courant est tout de suite passé entre eux. Il imagine déjà le grain de sa peau, son parfum qui emplira ses narines, le plus si affinités. Il ne doute de rien. Nicolas Hoires est un collectionneur dans l’âme. De photos, de vinyles, de voyages, de femmes et de boules à neige.
Hoires savoure, ferme les yeux un bref instant. Deuxième morceau de l’album. Celui qu’il apprécie plus que les autres, celui qu’il attendait.

I am the eye in the sky
Looking at you
I can read your mind
I am the maker of rules
Dealing with fools
I can cheat you blind
And I don't need to see any more
To know that
I can read your mind, I can read your mind (*)

Je suis l'oeil dans le ciel
Qui te regarde
Je peux lire tes pensées
C'est moi qui établis les règles
Qui manie les imbéciles
Je peux tricher tu n'y verras que du feu
Et je n'ai plus besoin de disposer de la vue
Pour savoir cela
Je peux lire tes pensées, je peux lire tes pensées.

Il ne résiste plus. Il fait glisser le panneau de bois qui cache son œuvre personnelle. Sa collection très privée, celle que ses invités ne voient jamais. Des boules à neige uniques, montées avec minutie. Son secret.
Il saisit la dernière boule rangée là, la caresse doucement de ses doigts fébriles. Une boule à neige presque identique à toutes les autres qui trônent dans la cachette. Mais quand on y regarde de plus près, elles sont si différentes.
La dernière de cette série. Celle qui fait écho au Colisée. Le souvenir que Claire lui a laissé.
Un œil à l’iris d’un tendre vert qui nage dans le formol sur un fond de ciel d’orage.
Bientôt une autre boule trouvera sa place ici. Charlotte a un regard si troublant. Il lui choisira un ciel d’azur, un ciel de plomb, un ciel couvert, un ciel de traîne ou dégagé selon ce qu’elle lui aura offert. Il y a tant de nuances possibles.
Eye in the sky.
Nicolas Hoires est pressé d’y être.
Bali et ses plages somptueuses.
Charlotte et ses yeux de braise.
Il a hâte.



(*) Eye in the sky, The Allan Parson Project