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 Drame

Chère Amanda 

Cyril Jorais

Cyril Jorais

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Me croirez-vous, Chère Amanda, si je vous dis qu'il m'est impossible de l'oublier ?
Combien de jours, combien d'années qu'elle demeure, elle en moi, elle solidement cramponnée au rocher, figée dans ma pierre, incrustée dans ma chair ?
Suis-je en train de rétrécir ? Elle gagne sur moi, se déploie comme les racines d'un vieil arbre. Elle avance et mes souvenirs changent, leur parfum, goût inventé, arôme artificiel.
Le soir, souvent, je l'entends qui s'éveille alors que je m'endors. C'est léger et diffus comme le frémissement de l'eau qui commence à bouillir. Dans notre lit, elle m'offre son malheur. Je la regarde sans la voir car il y a entre elle et moi un épais rideau de larmes. Il faut donc que j'y repense et elle ne m'épargne rien. Pourrait-elle dire vraiment ce que je crois entendre ?
« Tiens, voilà comment les choses se sont passées, en détail, précisément... Dois-je te dire la vérité ? »
Son ventre près de moi a la rondeur fertile d'un globe dont je parcours les terres d'un doigt imaginaire. Je sens bien qu'elle cherche à me parler de lui ; elle me dit l'âge qu'il aurait aujourd'hui et je la supplie de se taire. Le silence s'installe de nouveau, palpable, identifiable à l’étoffe dont on fait les fantômes.
Je regarde la partie du lit qui, jadis, lui a appartenu. Il me semble impossible que ce soit aujourd'hui un territoire vide, un désert dont je fixe les limites par les contours de mon propre corps. Je passe la main et ne rencontre que les draps ; j'essaye encore, en vain. Qu'espérais-je donc, toutes ces années, à répéter inlassablement ce même geste ? La sentir de nouveau contre moi, la prendre dans mes bras et lui dire enfin :
« Pardonne-moi »

Quel est donc cet ami qui m'appela un jour et me dit la voix grave : « Tu aurais dû faire plus attention. »
Il me parla d'elle longtemps. Au téléphone, le débit de sa voix était irrégulier. Il semblait soucieux, malade peut-être. Jamais il ne me demanda comment j'allais et ce que je faisais. Il fut l'un des seuls à ne pas me plaindre. Il raccrocha au milieu d'une phrase et je compris alors qu'il l'aimait tout autant que moi.

« Tu aurais dû faire plus attention » : cette phrase est une prière vaine. Il est trop tard, je le sens bien. Le temps passe et me flétrit à sa mesure ; ses rides me gagnent. J'ai vieilli.
Je vieillis : c'est douloureux, n'est-ce pas ? J'accuse la trahison de mes yeux, la lente abdication d'un corps qui m'échappe et me ruine.

Hier, j'ai fait une assez longue promenade jusqu'au cimetière ; j'y ai, privilège de l’âge, nombre de connaissances. Arrivé sur place, je croise au détour d'une allée une dame dont le visage m'est familier ; nous nous saluons et causons un moment. Très vite, la conversation tourne sur son mari, défunte ordure dont je salue la mémoire par courtoisie :
— On nous l'a pris trop tôt, Madame (Elle me sourit tristement).
— Un homme exceptionnel (Ses yeux se baissent, le regard soudain barré par je ne sais quel mur infranchissable).
— Je ne passe pas un jour sans le regretter.
Le visage de la dame est très pâle et d'une maigreur étonnante. Il s'harmonise avec le reste du corps qui parait un vieil os rongé, une chose minuscule, presque dérisoire que les lois de la gravitation maintiennent avec peine. La dame est lasse mais elle a encore pour moi un sourire difficile, une douceur lointaine dans les yeux que traverse de l’indulgence pour mes mensonges :
— Vous êtes gentil, Monsieur.
Il faut partir. La dame me tend une main anguleuse, me souhaite une bonne journée. Je remarque qu'elle se farde beaucoup trop. Alors qu'elle s'éloigne, chahutée par le vent, j'aimerais lui dire qu'il est trop tard pour séduire.

Une journée pétillante, une journée où l'on sent que tout ira mieux si seulement on s'en donne la peine.
Bientôt je ne vois plus la vieille femme et le vent ne faiblit pas. Je continue d’observer les veuves qui se sont déplacées pour fleurir leur mari. Je trouve à la plupart un air peu convaincant, une tristesse à fleur d'épaule que chassera vite un commérage à colporter. Je n'y reconnais pas cette douleur qui vous frappe quand part un être qu'on a aimé une vie. Je me dis qu'un jour, peut-être, je leur ressemblerai. Peut-être finirai-je par me rendre au cimetière de la manière dont on visite les vieilles tantes malades. Peut-être éprouverai-je cette lassitude qui rend les jambes plus lourdes à l'aller qu'au retour.
Qui sait ? Pour le moment, j'essaye de varier les heures de mes visites, la durée de celles-ci, la nature des fleurs que je dépose sur sa tombe, qui est aussi celle du bébé.
Fille, garçon ?
Je n'ai pas voulu savoir. J'ai respecté notre vœu : attendre jusqu'au bout et avoir la surprise.
Qui aurait pu dire que l'attente serait si longue ?
À y repenser, le plus dur n'a pas été seulement de les perdre, mais de les perdre ensemble, encore noués l'un à l'autre, conjugués par cette vie qui se transmettait, et la mort qui, finalement, les emporta.
Au début, ça n'a pas été facile : j'étais brisé, écrasé par cette vie qu'on avait épargnée, la mienne. C'était l'époque où, ponctuel dans la douleur, j'allais leur rendre visite tous les jours. Je restais des heures à marcher, à lire les noms sur les tombes en espérant que s'y inscrive le mien. Nous étions ainsi plusieurs à reconnaître ensemble ces lieux qui semblaient nous attendre. Apparemment, nous avions tous, passé le porche, cette même absence, ce même manque qui ne se comble pas. Mais j'étais le plus jeune de tous et il me semblait que je souffrais avec plus de vérité. J'avais quarante ans et voir ces ombres glisser dans les allées finit par me rappeler qu'un jour j'aurais leur âge et que rien n'aurait changé.
J'ai voulu échapper à ces visages fermés et à la ronde des tombes, à la ronde des souvenirs. J'ai espacé mes visites et, aujourd'hui, encore, je voudrais préserver entre eux et moi plus qu'un regret qui se fane, plus qu'un bouquet de fleurs qu'on arrose tous les matins puis qu'on jette et qu'on remplace.
Je voudrais être toujours honnête avec les sentiments que je leur porte. Je désire encore tellement de choses que je me dis qu'il faudrait être un enfant pour avoir l'audace de penser les obtenir toutes.

Bien-sûr, je ne raconterai pas ces choses si seulement j'avais fait plus attention. Je serais simplement à l'âge d'être sage, assis sous les treilles, le regard posé sur le bleu d'un été qui n'en finirait plus. Mes petits-enfants joueraient près de moi ; je ferais du jardinage, du modélisme, et la cuisine.
Je serais un vieil homme heureux.

Amanda, me croirez-vous si je vous dis que je n'arrive pas à les oublier ? Je les porte en moi depuis le début, il y a longtemps, si longtemps...
C'était sur une route de campagne par un matin de novembre. Un peu de brume s'élevait du sol. Ma femme ne roulait pas très vite ; elle était très prudente, vous le savez, bien plus même depuis qu'elle se savait enceinte.
C'était un matin paisible. Ma femme se rendait tranquillement au travail, comme chaque jour. Dans la voiture, elle écoutait de la musique douce pour le bébé ; ma femme croyait à ces choses-là.
On m'a dit qu'elle n'avait pas souffert mais c'est ce que l'on dit toujours aux vivants, n'est-ce pas ?
Depuis, chaque nuit, je la vois mourir. C'est un rêve rouge et dont l'odeur, la puanteur, finissent toujours par m'éveiller. On dit qu'une seule balle aurait suffi mais que toutes furent tirées, six exactement. Dans les journaux, on parla d'un acte de démence. On écrivit tout ce qu'il était possible d'écrire sur le sujet : une voiture prétendument en panne sur le bas-côté de la route, ma femme qui la dépasse, s'arrête pour prêter secours, hélas.

On a dit, Amanda, que vous n'aviez pas supporté cette rivale. Aux policiers, vous avez expliqué que cette femme avait brisé votre mariage et vous avait rendue folle. Vous vouliez effacer cette femme pour garder votre mari

Votre mari, vous savez : l’homme qui m'a appelé un jour pour me parler d'elle. Il m'a dit qu'il aimait ma femme et qu'il vous aurait quittée de toute façon, qu'elle aussi m'aurait quitté. Je suis allé le voir.
Nous avons fait ce que les hommes font quand ils ne trouvent pas les mots. Nous nous sommes battus sans que rien, ni ma rage ni la sienne, ne décide du vainqueur. Nous étions deux perdants. Nous étions à terre.
J’ai mis des mois pour comprendre. Des mois pour accepter cet homme, accepter ce reflet d’elle dans ses yeux. D’abord, je n’ai rien voulu écouter de ces moments dont il m’avait privés, de ces souvenirs ensemble dont j’étais l’étranger. Il me téléphonait, me disait quelques mots et je raccrochais. Il m’a fallu du temps pour l’entendre me parler d’elle longtemps, puis l’entendre, elle, revivre à travers lui.
Cet homme était ma part manquante, mon autre versant. Si j’avais fait plus attention simplement, si j’avais prêté de l’attention à ma femme quand elle me la réclamait, cet homme-là ne serait jamais né.
Je devais donc vivre avec et l’écouter. Nous avons compris que se disputer leur mémoire ne servirait à rien. Nous avons partagé nos souvenirs, ce que nous savions d’elle, ce que nous ignorions, éparpillé devant nous, jeté au grand jour. Nous avons parlé et nous parlons encore. Le dimanche, il vient à la maison. Nous mangeons des grillades sous un chapeau de paille. L’été paraît ne pas devoir finir mais il finit quand même. Alors nous rentrons et allumons un feu de cheminée. Sur la table, deux verres où nous versons un peu d’alcool de prune. Nous parlons. Nous ne savons faire que cela. Parler. D’elle. De vous.
Je crois que vous nous maintenez en vie. Nous vous attendons, depuis si longtemps, combien de temps ?

Et lorsqu’enfin dans quelques mois vous sortirez, chère Amanda, par un froid matin de novembre, rassurez-vous :
nous serons là.