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Attention, maintenant ! J’ai chuchoté et mon souffle a formé un peu de buée, un point rond sur la vitre. Chaque fois, j’essayais de repérer ce moment précis où le soleil touchait le parking, pour voir toutes les voitures passer doucement du bleu, au rose, à l’or. Ce matin comme les autres depuis que je l’avais rencontré, j’avais une pensée pour Charly. Pour ce garçon qui était, si je devais le décrire, tout simplement, tout le contraire de moi. Grand, batailleur, puissant, autant que je me sentais chétif, pâle et faiblard. Il avait surtout un visage avenant et les yeux très vifs. Moi, je suis plutôt maigrichon (fin, dit ma mère) avec un visage doux et des yeux un peu enfoncés (ça te donne un air intelligent, dit ma mère). Je tournai la tête. Ma mère était là justement qui dormait, le visage légèrement renversé, la bouche seulement entrouverte. Elle portait son tee-shirt de nuit et un caleçon. Elle m’apparut si jeune, les traits ainsi détendus, ses cheveux blonds, courts et drus plaqués contre le siège. Comme ça, elle avait presque l’air bien, je veux dire, aussi bien qu’on puisse l’être pour roupiller, allongée entre un volant et un levier de vitesse. Je la regardais encore un peu, puis à nouveau dehors. Il fallait que je remette la main sur son portefeuille. Je repensais à la scène de la veille, à mon humiliation, quand Augustin m’avait obligé à le lui donner. Elle ne savait pas, heureusement. Elle me le demanderait ce soir, je disposais d’un peu de temps.
Je vis soudain Charly. J’eus comme à chaque fois l’impression qu’il était apparu. Il n’y avait personne, puis il y avait Charly. Il m’attendait dehors, à l’entrée du parking, comme convenu. Il regardait le bout de son pied et jouait avec quelque chose, une brindille ou peut-être un lézard ou je ne sais quoi. D’ici, je ne voyais pas et ce fut ça, aussi, qui me poussa à sortir de la Citroën. Je glissai dehors sans bruit, habitué que j’étais maintenant à fermer la portière sans la claquer, ce sont des gestes qu’on apprend. Il faisait frais. Je traversai le parking de voitures endormies, les toits bien alignés brillaient dans le matin, ça faisait comme une mer. Croyez moi ou non, c’était beau.

Je retrouvai Charly au pied de la barrière, à l’entrée. Hey, il me dit en souriant, bien dormi ? Oui. Toi ? Pareil. C’était quoi avec quoi tu jouais ? A tes pieds ? (J’avais parfois des obsessions.) Un bout de corde qui traine... Je fus déçu. Bon, on y va ? a demandé Charly et déjà il partait. Le vigile de nuit était là aussi, qui nous fit un petit geste de la main avant de sortir une tête fatiguée de sa cabine :
Où tu vas Joss, il demanda ? Ta mère dort encore ? En ville. Et ta mère, elle dort ? Oui. C’est pas 6h Joss, je parie que tu n’as même pas essayé de te rendormir. J’ai pas le temps. J’ai un truc important à faire. Un truc à faire, un truc à faire, à 6h du matin ? C’est pas possible ça, il a grogné, vieil ours en cage, gardien d’un étrange troupeau, avant de rentrer sa tête dans sa cabine.
On l’a laissé grogner. Nous aussi, les bagnoles nous font rêver mon vieux, mais pas tant, a lancé Charly, ou c’était moi peut-être, je ne sais plus. Je disais ça à chaque fois que le gardien cherchait à nous retenir. Ça me faisait rire, ce n’était pas si drôle. En fait, j’aimais bien ce gardien, celui de la nuit. Avec Charly, ça nous arrivait de discuter avec lui. Assis dans sa cabine près de sa barrière, il nous racontait des trucs de son enfance, des trucs qu’il avait vécu. Il avait grandi dans le Sud. Il disait toujours : « oh ça, t’as pas besoin de le savoir », comme un leitmotiv et puis finalement il racontait tout en détail. On n’avait pas besoin de le savoir, mais on savait tout. Qu’il habitait tout prêt d’une rivière par exemple. Il était d’ailleurs resté comme obsédé par cette rivière et par les belles images de son enfance. Il parlait que de ça. Il décrivait, pendant des heures, la maison dans laquelle il avait grandi, il parlait des chèvres qu’il y avait dehors, de l’âne, des oliviers et de la rivière, à laquelle il accédait par un petit chemin à l’heure de la sieste et même, du bruit des mouches, croyez-moi ou non. Son souvenir allait jusque là.

Il y avait au bord de la rivière de son enfance de grosses pierres plates et il y descendait avec cousins et cousines. Parfois je ne l’écoutais plus. Je devais raccrocher les wagons. Tout le monde se prélassait au soleil ou faisait du canoë. Je connaissais l’histoire par cœur. Maintenant, la rivière était asséchée. Maintenant, le vigile de nuit était ici. Parfois, il s’interrompait pour aller parler à un chauffeur mais c’était assez rare. La plupart du temps il n’avait rien à faire, il restait là, à attendre que la nuit se passe. De là où j’étais, je le voyais très bien. Nuit après nuit après nuit.
L’autre jour j’avais eu une discussion avec lui. Le gardien me posait des questions sur Charly. Le sujet semblait souvent l’intéresser. Joss, ton copain, là, je ne sais plus comment tu l’appelles, il disait. Charly. Ah oui c’est ça, Charly. Qu’est-ce qu’il fait ? Où il vit ? A quelle école il va ? Tu le sais tout ça ? Il me demandait souvent. Bien sûr. Il vit un peu plus loin, dans un bel appartement avec ses parents. Là c’est les vacances mais il va à l’école derrière le périph'. Le vigile m’écoutait toujours très attentivement. Avec ce regard un peu fixe qu’il posait souvent sur les gens. Je n’y prêtais pas beaucoup d’attention. Ça ne me dérangeait pas. Et puis il me mettait souvent de petites tapes sympathiques sur l’épaule, quand il estimait que la conversation avait assez duré. Allez file maintenant. Qu’est-ce que tu vas faire, je demandais. Oh ça, tu n’as pas besoin de le savoir. Il faut que je travaille, il disait. Sois gentil avec ta mère hein ? Travail, tu parles. Il allait se remettre à son poste, dans son petit box, où il s’en grillait une.
Donc, on le laissa râler.



***


Quelques heures plus tard, il fit chaud, le soleil fut plus haut et ce fut le moment. Avec Charly on avait marché côte à côte en silence, ruminant ce qu’il nous fallait faire. La rue où on se trouvait à présent passait juste au dessus des trains. Sous nos pieds, on les entendait qui sifflaient, qui crachaient. Enfin, c’est Charly qui m’avait fait remarquer. Comme ça sifflait, comme ça crachait et soufflait là, juste sous nos pieds. Moi, j’allais passer sans voir. Souvent ça m’arrive. Tu es dans ta tête toi, on me dit. Peu importe, maintenant que je les avais remarqués les trains, il m’arrivait de rester le nez collé au grillage, à contempler le va-et-vient de la gare vue d’en haut, à m’en faire mal au front. Des marques. Je te rappelle qu’on a une mission, j’ai dit, ou Charly, je mélange. Toujours est-il que j’ai poussé sur mes mains pour m’éloigner du grillage et qu’on a pris tout droit dans la rue. On avait quelque chose d’important à régler je vous ai dit.
On avait débouché depuis peu dans une sorte de minuscule terrain vague, entre deux immeubles étroits. J’entendais au loin siffler les trains, et puis la voix si familière, le train numéro 7258 en direction de Strasbourg, partira voie C. À ce moment, j’ai eu envie de prendre ce train. Ou un autre. Et puis un chat a surgi d’un trou je ne sais où et s’est mis à longer l’un des murs et moi à le suivre des yeux. (C’est fascinant un chat, dit ma mère, on peut les regarder des heures.) Toujours est-il que quand il nous a vus, ou sentis, ou entendus, il s’est brusquement arrêté et s’est mis à gonfler le dos avant de filer comme un furieux. J’espère que tu te sens prêt Joss, parce qu’il ne va pas falloir qu’on flanche, j’ai dit, ou Charly, bon Dieu je ne sais jamais c’est fatigant. J’eus l’impression qu’il essayait de lire dans mes yeux, d’évaluer le degré de courage. Je n’en avais aucun.


Je ne pourrais plus dire quand précisément et encore moins comment Charly a surgi dans ma vie. J’étais (je crois) en train de rêvasser à mon futur (comme toujours), les pieds dans la poussière du canal (où d’autre ?) Il avait dû apparaître devant moi comme il le faisait à chaque fois, ce qui me surprenais toujours : d’un coup. A un moment il n’était pas là et puis il était là. C’était tout, c’était comme ça. On avait dû échanger quelques mots, il avait dû s’asseoir à côté de moi et comme moi, plonger ses deux pieds dans la poussière pour regarder passer les gens. Je l’avais tout de suite adoré. A cette époque, avant de rencontrer Charly, je m’ennuyais souvent, voué à moi-même pour tout l’été. Ma mère cherchait du travail et je trainais dans les rues. J’atterrissais régulièrement sur le canal. J’y passais mes journées. Je ne voyais personne. J’avais trouvé Charly.
J’eus l’impression étrange de me réveiller une seconde fois (ça m’arrivait souvent, tout le temps). Oh Joss, tu te rappelles pourquoi on est là au moins ? Pour le portefeuille... On est là pour le portefeuille. Mais t’es pas obligé de m’aider Charly tu sais ? J’ai dit ça pour la forme, en sachant pertinemment que je n’avais pas les couilles d’aller le chercher sans lui. Joss, tu plaisantes... Tu ferais la même chose pour moi ! C’est vrai, c’est vrai, et on s’est fait des politesses, aussi pour repousser le moment. On va aller récupérer ce portefeuille qu’on nous a tiré. Avant que ma mère l’apprenne et qu’elle se désespère. Tu vois là-haut, ce mur donne sur l’appartement d’Augustin. Salaud. C’est là qu’on devrait le trouver, j’ai dit. Je me suis repris : c’est là qu’on doit le trouver. (Je suis très superstitieux). Alors, violemment, j’ai revu toute la scène. La veille, ma mère m’avait confié son portefeuille pour aller faire quelques courses. Tu ne le sors pas chéri, elle avait recommandé, je te le laisse juste un peu. Je l’avais gardé sur moi, bien rangé, mais j’avais décidé de faire un détour par le canal avant d’aller faire les courses. On fait parfois des trucs cons.


Une fois allongé, comme tous les matin, sur le quai, le visage tourné vers le ciel (j’adorais faire ça, flâner par terre, la tête dans la poussière, le soir ma mère m’engueulait comme j’étais sale), j’avais trouvé bon de sortir un instant le portefeuille pour le contempler. Il y avait un petit cheval dessiné dessus, j’avais eu envie de le regarder. C’est là que le visage d’Augustin avait brusquement masqué le soleil. Il se tenait là, juste au dessus de ma tête. Moi je restais allongé, bêtement. J’ai cherché Charly des yeux. Je devais avoir l’air paniqué parce que l’autre s’est mis à se foutre de moi. Tu cherches qui ? Tu cherches qui ? Ton ami imaginaire ? Tu cherches Charly ? Il a dit en s’esclaffant. J’ai pas relevé. J’ai commencé à ramener tout doucement le portefefeuille vers ma poche mais Augustin a mis son gros pied lourd sur moi. J’ai commencé à avoir mal. Donne, il a dit en avançant la main. J’ai donné. Où était Charly à ce moment là ?
Réveille-toi, allez, réveille-toi. Je regardai le mur à présent. Il montait assez haut, jusqu’au un, deux, troisième étage au moins de l’immeuble d’à côté. L’idée d’avoir à l’escalader me donnait d’avance des tremblements aux jambes. Bon, écoute-moi, je nous ai dit, on va grimper là haut, allons ! Mais il y a des chances pour qu’il y ait du monde. Il va donc falloir attendre que la mère ou le père ou je ne sais qui encore parte pour entrer. Augustin joue au foot à cette heure, ça je le sais. De ce côté là donc, on est tranquilles.


Et puis peut-être bien qu’avec de la chance, sa mère ira le chercher dans sa belle bagnole pour le ramener à la maison après le foot. Belle bagnole, j’ai dit et puis j’ai craché par terre pour me donner de la contenance. Pourtant mes jambes tremblaient toujours, malgré moi. J’ai encore regardé Charly. Il ne semblait pas avoir peur. Il n’avait jamais peur. Il avait ce regard froid résolu et calme que j’aurais voulu avoir. Il me donnait du courage. Je me suis approché du mur. Il y avait des trous réguliers qui permettaient de poser le pied, ou plutôt le bout du pied. Charly m’a lancé un regard décidé et je me suis vu qui commençait l’escalade du mur. Je l’ai suivi, en tremblant, je vous le dis à vous.
Arrivés en haut, on s’est assis sur les dernières briques inégales, en faisant le moins de bruit possible. Ça faisait un peu mal aux fesses mais c’était supportable. Comme le soleil nous arrivait droit dessus, j’ai dû plisser un peu les yeux. La première fenêtre n’était pas très loin, mais c’est seulement la deuxième qui était ouverte. On était assez haut et j’évitais à tout prix de regarder en bas. A ce moment précis j’eus envie de dire à Charly de laisser tomber, que j’allais trouver la façon d’en parler à ma mère, qu’elle serait triste mais qu’elle s’en remettrait putain Charly viens maintenant, on va se tuer, je me suis entendu dire en chuchotant. Il m’a lancé un regard mauvais, puis s’est radouci, a tourné son corps pour se mettre face à moi. Le front me brûlait. J’ai fermé les yeux. Joss, il m’a dit très calmement en posant sa grande main sur mon épaule et en mettant sa tête à la hauteur de la mienne, on va aller récupérer ce portefeuille, on va aller faire les courses pour ta mère comme prévu et on va lui rendre son portefeuille comme si rien ne s’était passé. Il y aura le même dessin de petit cheval dessus et il n’aura pas une égratignure. Et Augustin croira soudain aux extraterrestres, ou aux fantômes ou à ce que tu veux. Augustin, on s’en fout j’ai dit (trois fois parce qu’une fois ne me semblait pas suffire). Là-dessus, on a entrepris de s’approcher précautionneusement de la première fenêtre pour regarder à l’intérieur. La mère était dans la pièce qui repassait du linge. Va falloir qu’on attende sagement ici. On a attendu comme ça au moins une heure. Mal assis. J’avais chaud. A un moment, le chat est réapparu et il a fait le même cirque en nous voyant là. Il s’est mis à fuir comme un pauvre diable, en faisant de petits bonds hystériques.


J’avais de plus en plus chaud. J’oubliais par intermittence pourquoi j’étais à califourchon sur ce fichu mur. D’un coup, on a entendu de l’agitation dans la maison. On est allés se placer dans le coin le plus près possible de la fenêtre, pour éviter d’être repérés par quelqu’un qui sortirait de la maison. On a entendu une voix de femme qui disait : j’y vais George, je vais chercher le petit, (Le petit ? ça m’a horrifié qu’Augustin soit ‘le petit’ pour quelqu’un) et le grognement d’un homme pour toute réponse. La femme est sortie, a claqué la porte, a pris l’air d’avoir oublié quelque chose, s’est arrêtée dans l’allée (à ce moment j’ai cru que j’allais m’étrangler de peur, je me suis vu, minuscule, perché sur un mur immensément haut, j’ai senti un vertige arriver, j’ai vu ma mort quasi), mais elle a renoncé et est allée tout droit vers la rue, oui, je n’en revenais pas, par bonheur elle a changé d’avis au dernier moment et je ne l’ai plus vue. J’ai soufflé. Et merde j’ai dit tout bas, ils sont deux et le père va rester là. J’espérais secrètement qu’on se rangerait à mes arguments. Oui, mais il est en bas apparemment, a fait remarquer Charly. Et là dessus, avant que j’ai pu opposer quoique ce soit, il s’est agrippé à la rambarde de la première fenêtre, posant le pied délicatement sur le rebord et manœuvrant ainsi, avec une étonnante souplesse malgré son grand corps, jusqu’à la seule fenêtre restée ouverte. Je l’imitais, priant tous les saints du paradis, tremblotant de tout mes membres, les mains moites crispées sur la rambarde de la fenêtre, on ne m’y reprendrait plus je le jure. Quand je pénétrai à l’intérieur, l’ombre après la lumière du dehors me rendit aveugle quelques secondes. J’entendais encore mon cœur cogner dans ma bouche comme si je l’avais avalé. C’était peut-être le cas. Je sentais aussi l’odeur de notre transpiration mêlée. La maison était calme. Le père ne faisait pas un bruit. On avait atterri dans une chambre où un fer à repasser encore chaud refroidissait doucement. Ça sentait le propre. Un tas de linge attendait d’être plié et rangé dans les grandes armoires de l’appartement, une vraie maison. Dans un coin, de petites figurines de mauvais goût trônaient sur une étagère. « J’y vais George, je vais chercher le monstre », je répétais tout bas et en boucle, pour corriger. Visiblement, on n’était pas dans la bonne chambre. Une idée désagréable me vint. Et si la bonne chambre se trouvait en bas...

Tout doucement, on s’est approchés de la porte qui donnait sur un couloir. Il allait falloir faire toutes les pièces nom d’une pipe (il y avait une histoire que ma mère me lisait, le personnage disait ça, nom d’une pipe, ça faisait vieux, c’était parfait). Je m’efforçais de me concentrer, de ne pas paniquer, de mettre mes idées au clair, de rester méthodique, comme Charly. Par chance, la première porte qui donnait sur le couloir n’était pas fermée. Lorsque je l’ouvris, elle fit un grincement affreux. En bas, quelqu’un se servit un verre ou quelque chose comme ça. Il y eut un bruit d’eau, d’évier, puis plus rien.
La chambre d’Augustin se trouvait à deux portes de là. Sincèrement, je ne sais pas comment le père d’Augustin se débrouilla pour ne pas nous entendre parce que le bruit fut affreux. Se dit-il seulement que du vent avait poussé une porte ? Était-il un peu sourd ?
Il faut se dépêcher. La mère va revenir avec le monstre, je dis. Je fus brusquement furieux. J’aurais pu tuer Augustin. On se mit à chercher, moi très rouge, le plus vite possible, en faisant le moins de bruit possible. Ça nous faisait faire des gestes étranges, pressés et délicats à la fois. On soulevait tout ce qu’on pouvait, on ouvrait tout, toutes les armoires. Rien. Si tu étais cette raclure de bidet d’Augustin, je chuchotais en contenant un rire nerveux, tu le cacherais où ton trophée ? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je me dirigeai machinalement vers le lit, commençai à tâter la couette, à soulever l’oreiller, le matelas, sans bruit. Brusquement je le vis. Il était là, caché sous le matelas, avec son dessin de cheval bien visible. A ce moment le père se mit à grimper l’escalier. Même Charly pâlit. J’attrapai le portefeuille, remis précautionneusement le matelas et on se planqua dans un coin de la chambre pleine d’ombre.


Il y eut un bruit de pas dans le couloir, puis celui d’une porte qui s’ouvre, quelqu’un pissa et puis referma derrière lui avant de redescendre. On ne bougeait plus. On se tenait blottis dans la pénombre, je sentais la respiration un peu difficile de Charly, qui avait comme moi les mains crispées sur le portefeuille. Puis plus rien. Pendant tout ce temps je priais.
Viens maintenant, me glissa Charly et je constatais que j’étais encore là à chuchoter des choses incompréhensibles qui devaient m’aider. On fit tout notre manège dans l’autre sens. Je n’avais qu’une envie, être dehors, loin, ailleurs, c’était tout, ce n’était pas beaucoup demander. Au moment d’escalader la fenêtre de nouveau, j’essayais de caler le portefeuille dans l’une de mes poches mais il était trop gros, il dépassait. Charly me le prit agilement des mains et le lança derrière le mur (est-ce que je le fis moi-même ? Peut-être) à l’endroit même où on était montés. Je fermai les yeux et arrêtai de respirer un instant, de peur qu’il tombe du mauvais côté mais c’était parfaitement visé. Des voix venaient maintenant de la rue. Je reconnus parmi elles, celle, nasillarde, molle, d’Augustin. Il se vantait de sa partie de football ou quelque chose comme ça. Comme des fous on regagna le mur. Comme des fous on retrouva les marques où mettre nos pieds. Lorsque je posai le pied de l’autre côté du mur, j’entendis clairement la voix de la femme dans la petite cour. J’attrapai le portefeuille dans l’herbe et on se mit à détaler vers la rue. On dévala toute l’artère sans s’arrêter, les joues en feu. J’avais l’impression que mon visage était déformé. Arrivé au carrefour, je suivis Charly sur la gauche jusqu’au petit square où, épuisés, on s’écroula enfin sur l’herbe. C’est fait je criais presque, me touchant les joues à deux mains, c’est fait. Et je sortis le portefeuille que je contemplais comme un bijou, ou un diamant, un trophée ou ce que vous voulez de précieux. On pourrait ne plus en finir.


Le soir je retrouvai ma mère, qui parlait avec son amie Louise. Quand elle me vit elle m’attira contre elle. Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui mon petit amour, elle dit, tu n’as pas trop traîné j’espère ? Je lui montrai les courses. Oh c’est vrai, tu as fait les courses ! Je suis une mère indigne et moi qui avais peur que tu aies traîné. Montre moi si tu es sale ? Et elle me fit tourner sur moi-même en riant, avant de poser la question qui me délivra : au fait, tu as mon portefeuille chéri ? Elle ne vit pas le petit sourire s’étirer sur mes lèvres alors que j’avais la tête enfouie dans ses bras. Merci qui ? Merci Charly, je dis, en moi-même.


***


Il est plus de 10h et je ne dors toujours pas. Je joue avec la buée sur la vitre, comme toutes les nuits. Il fait noir, il fait chaud. C’est l’été, toujours. Souvent, dans le soir qui tombe comme aujourd’hui, il m’arrive de ne pas trouver le sommeil. Alors je pense. A notre futur. Un songe. Et pourquoi non ? Ma mère a alors ce visage doux et tranquille que je lui ai connu. Dans mon rêve, elle a une expression heureuse et détendue comme ont parfois les gens sur les photos, un peu figée dans un bonheur tranquille. On est dans un jardin. Ma mère a un verre à la main, dans lequel tintent des glaçons. Elle est assise dans un grand fauteuil en osier ou quelque chose comme ça, à l’ombre.


Elle a un chapeau à larges bords qui cache ses cheveux courts, on ne voit que ses grands yeux bruns étirés. Elle me paraît encore plus jeune que ce matin, quand je la regardais dans la voiture. Charly et moi, on est au contraire bien plus vieux, comme adultes. Il y a des filles dans le jardin avec nous. Je ne vois pas leurs visages mais je sais qu’elles sont belles. L’une d’elles est pendue au bras de Charly. Ils me parlent tous les deux en même temps, ils rient et ma mère nous regarde, si paisible. On est dans du coton, tout est doux. Moi je me sens bien, et calme, et serein. Tellement serein et réconcilié. Cet instant dans ce jardin est celui dont je rêverai toujours.
Mais je suis arraché au rêve par un rien, un bruit, une voix, une image. Le jardin brusquement se déchire. Mes yeux se posent sur le vigile de nuit. Il m’adresse un petit signe de la main, de son poste.
Rentre tes pieds poussin, que je claque la portière, a dit ma mère. Blam.
Le nez plaqué à la vitre, je suis mollement des yeux ma mère qui s’éloigne au bras de son amie. Louise, qui vient souvent nous voir ici et puis ma mère la raccompagne jusqu’à la barrière. Je perçois quelques mots, un peu replié sur moi-même : « Aujourd’hui, ça fait 84 jours qu’on dort dans la voiture avec Joss, a dit ma mère, toujours pendue au bras de son amie. Le petit supporte pas. Il ne faudra pas que ça dure. Ma mère a regardé Louise, lui a souri. Il parle souvent tout seul en ce moment, elle a dit, puis plus bas, Tu sais, il faut que je te dise Louise. Elle s’est arrêtée. J’ai peur qu’il s’invente des choses. Elles se sont regardées un instant en silence puis ma mère s’est remise à marcher. Il parle à un certain Charly. Personne l’a jamais vu ce gamin. Elles se sont de nouveau arrêtées. Je crois bien qu’il existe pas, elle a ajouté, en se tordant les mains. »
Je continue de regarder dehors, par la vitre entrouverte, le vigile. Je ne pense plus à rien. La lune est presque ronde dans le ciel. Ça sent bon. Je n’écoute plus maintenant que la rumeur de la rue derrière le parking.