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Cendrillon 2012 Takata

EN COMPET'
AUTOMNE 2012
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MAISON DE RETRAITE SAN LEONARDO DI PRIAPO
77, Strada Julietta Massini
Agrigente.
CP N°006.
Palerme, le 21 janvier

A mon cher Parrain,

Boss, voilà enfin de nos nouvelles, c'est moi, Luigi, qui écrit ! C'est normal, il n'y a que moi qui sache écrire.
Vous vous souvenez, boss, tout a commencé 33ème rue, chez Italo le pizzaïolo ; on venait de vous refiler un contrat pas ordinaire, et vous aviez décidé de mettre dessus votre meilleure équipe. Trois premiers flingues : Karol le polak, Antonio et moi.
Avant toute chose, il faut que vous sachiez que si tout s'est achevé comme vous savez, c'est que nous n'y pouvions rien : vous êtes le plus puissant des parrains par ici, mais par là-bas, la fille avait la plus terrible des marraines.
Bon, boss, je commence au début.
L'automne dernier, les feuilles mortes et les cadavres de la bande des Irlandais se ramassaient à la pelle sur la 5ème avenue, les contrats étaient peinards : kidnapping, rackets, du bon business, boss ! Pour les exécutions, on faisait du service rapide selon votre méthode, la technique 3 P : une photo, une planque, une praline. On défouraillait et on se tirait dans nos super caisses rutilantes maquillées, en faisant crisser la gomme sur l'asphalte de la jungle urbaine. C'était le bon temps, boss, on allait craquer nos dollars contre un peu de blanche neige, ou bien on finissait la nuit au Cinderella, la boîte des frères Perogrimmo sur Legend street, pour un peu de jazz et d'amour.
Boss, on aurait jamais dû accepter la proposition malhonnête de cette abominable pouffiasse européenne du nord et de ses deux horreurs de rejetonnes : Anastasie et Javotte. Un contrat juteux sur leur bonne à tout faire. On aurait dû se méfier, boss !

Un voyage crevant, pour arriver au diable, boss, en enfer, sauf qu'il faisait un de ces froids dans ce patelin. Sans chignole potable, sans pizzeria et même sans MacDo, même hallal. On a couché dans un rade miteux « Au conte à dormir debout », un vrai cauchemar sans télé et sans issue de secours.

Avec les potes, on avait tellement envie de repartir qu'on s'est mis au boulot le soir de notre arrivée. On a fait un repérage rapide et on a débarqué chez la donzelle, en pleine poulaille, mais pas les flics, non, dans une vraie basse-cour, mais pas chez les poules... enfin, je veux dire, pas chez les filles quoi, chez les vraies poules ! D'ailleurs, Karol a tout de suite glissé sur une fiente de coq et il s'est luxé le poignet ; lui, votre meilleur détente, boss ! Et en tombant, il a tiré sur une branche d'arbre qu'il a coupée en faisant tomber un chat qui y chassait une bande d'oiseaux. Le chat a chu sur la niche d'un chien qui, rendu furieux, a mordu Antonio au mollet au moment où il matait le manoir où on allait dessouder la souillon. Ça piaillait, ça miaulait, ça aboyait, fallait voir la ménagerie. Du Walt Disney, boss, du Walt Disney !
Bref, il n'y avait plus que moi de valide, quand on est monté descendre la gamine.
La vieille tarée nous a ouvert la lourde et elle nous a conduits près de la mansarde de la fille en nous disant de nous débrouiller parce qu'avec ses deux horreurs elle allait

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à une sauterie, ou un truc à la noix dans le genre. Quand on a déboulé discretos sur le palier du grenier, la gamine est apparue en criant : « Gus, Jaq, cachez-vous vite, Lucifer est en colère ! » Nous, on a réagi au quart de tour. Gus et Jaq, c'étaient les deux plus redoutables porte-flingues de la bande des Irlandais ; alors, comme elle regardait derrière nous, on a tiré à l'instinct, en se retournant, et on a criblé le mur de bastos. Un mur où il y avait déjà un trou, par où deux souris se sont tirées en vitesse à la vue du crétin de chat tombé de l'arbre, qui nous avait suivis. Au passage, j'ai voulu lui filer un coup de latte, je l'ai manqué et je me suis démis une vertèbre au bas du dos. Ca a fait rire la greluche qui nous a dit : « Je suppose que vous êtes les laquais ? » Nous, des laquais, on connaissait que les canards des faces de citron de Chinatown, mais on a dit oui, à tout hasard. Quelle erreur on avait fait boss !

Faut vous dire, boss, on lui aurait tout passé à cette gamine, parce que c'était un sacré beau brin de fille, même habillée de hardes comme elle l'était. Karol en salivait le saligaud, Antonio en oubliait sa douleur au mollet. Il n'y avait que moi, boss, pour rester boulot, boulot !
Lorsqu'elle a ajouté: « C'est ma marraine qui vous envoie ? » On s'est regardé, gênés, et j'ai répondu : « Non, c'est notre parrain. » Alors elle a dit en riant : « Oh, c'est pareil, mais je ne savais pas qu'elle était mariée. » On a rien compris mais comme elle nous tendait des frusques ridicules en s'exclamant : « Vite, mettez vos tenues ! » On a su qu'on allait l'accompagner à un bal masqué et que c'était là où venait de partir les trois autres toquées.

On était des pros, boss, on savait qu'il fallait improviser et gagner sa confiance. C'est comme ça qu'une heure plus tard, on s'est retrouvés debout derrière une carriole tirée par quatre bourrins, sans qu'on ait rien vu venir. A l'intérieur, la gamine était vêtue d'une robe à faire rêver, boss, comme dans « La croisière s'amuse ». On a filé droit sur une super baraque, mais alors là, boss, un vrai palace, même que c'était presqu'aussi beau que votre villa de Beverly Hill. Sans la piscine, boss, sans la piscine !
Il y avait des déguisés qui arrivaient de tous les coins, tous en charrettes à l'ancienne, sauf un gars moustachu que j'avais déjà vu parce qu'il avait été marié avec une actrice de chez nous et qu'il avait un casino aussi célèbre en Europe que Las Vegas chez nous. Je crois que c’est Monte chez Carlo. Il se lamentait à un autre type : « Mes princesses, qui va vouloir de mes princesses, c'est ma dernière chance ce soir ! » C'est comme ça qu'on a réalisé que ce bal, c'était aussi une sorte de foire aux filles à marier. On s'est marré en pensant aux difficultés de notre pouffiasse avec ses deux tableaux.
On a attendu dehors avec d'autres gars comme nous, tapant la semelle dans le froid, sans un mot. A minuit plein, tout d'un coup, on a vu débouler notre gamine à toute pompe. Elle allait tellement vite qu'elle en a perdu une chaussure, mais elle était si pressée qu'elle a refusé que Karol aille la chercher. « Vite ! » a-t-elle crié : « Vite,

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à la maison ! »
On a sauté derrière la carriole et les chevaux sont partis au galop, mais on n'avait pas fait trois miles qu'il s'est passé une drôle de chose. Les chevaux se sont changés en souris, chien et chat, qui ont détalé en se courant après. La fille était à nouveau dans ses haillons, et nous, on étaient assis sur une citrouille. C'était plus fort qu’au Carnegie Hall du temps du grand Houdini. La fille s'est mise à pleurer en disant : « Gus, Jaq, revenez, où êtes-vous ? », alors là, on a cru qu'on était tombé dans un piège et on a sorti l'artillerie, mais on avait des sucettes dans les pognes à la place des flingues.
Vous me croirez si vous voulez, boss, mais on a laissé tomber. On a plaqué la fille et le reste et on est rentrés à pied à l'hôtel. Ecoeurés !
Le lendemain matin, par acquis de conscience, on est retournés chez la toquée, mais c'était bourré de poulaille ; des flics, cette fois, mais toujours en costume de bal. Ils essayaient des chaussures en vert, en vairs ou en verre, j'ai pas bien entravé parce que c'était Karol qui traduisait et il disait qu'ils parlaient le vieux polak, ces enfoirés !
Comme personne ne s'occupait de nous, on a décidé de lâcher l’affaire définitivement.

Voilà, boss, voilà comment pour la première fois dans notre chienne de vie de tueurs à gages on a renoncé à un contrat et on a laissé la vie à la fille. Une belle fille pour dire vrai !
Au moment de revenir au pays, Karol a eu trop honte et il est allé s'engager dans la légion étrangère en France ; quant à Antonio et moi, on a téléphoné à ma mama, vous vous souvenez, boss, une vaillante, elle a travaillé pour vous au carrefour de la 7ème et de la 5ème avenue. C'est elle qui nous a conseillé d'aller voir son cousin Giacomo, curé à Agrigente en Sicile, et c'est lui qui nous a dit de prendre notre retraite dans cette maison de vieux à Palerme, où on raconte nos histoires aux pensionnaires : des « contes à dormir debout » qu'ils disent les vieux d'ici, qui n'ont jamais rien vu.

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