Captain'America Benoît Chauvet

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Ça a commencé avec mon porte-monnaie...
Une légère appréhension, je suis en train d’avancer, et tout à coup, je me revois en train de glisser la bourse dans la boîte à gants.
J’ai garé la voiture à une vingtaine de minutes de l’aéroport. Je suis à mi-chemin, regarde ma montre, pèse le pour et le contre, me dis qu’il n’y a que ma carte bancaire. Que c’est pas important vu que j’ai pris un peu de liquide, que oui, que non, et puis zut, je fais demi-tour et je me mets à courir, la housse à skis sur une épaule, un sac sur l’autre, plus celui à roulettes qui traîne derrière moi.
Le porte-monnaie, il m’attendait sagement là où je l’avais laissé.
J’ai tout de suite senti qu’il y allait avoir un hic dans l’air. Déjà la veille au soir, à voir les aiguilles de l’horloge défiler sans que rien ne se passe. On approche minuit et personne n’a envie d’aller dormir. Le cousin qui fait brûler ses papiers, le frangin qui lui dit comment faire brûler ses papiers, et la petite de trois ans qui dit que c’est pas bien de faire brûler les papiers. Et moi, ça fait deux heures que je n’ai qu’une envie, c’est de filer au lit.
Bref, quand enfin, les lumières s’éteignent et que je coupe mon téléphone, je vois qu’il ne me reste plus que cinq heures pour dormir. Par mesure de sécurité, j’ai encore avancé le réveil d’un quart d’heure. On ne sait jamais...
Ensuite, pas grand-chose, je dors mal car hantise du réveil qui ne marche pas, je me réveille dix fois dans la nuit, et quand enfin, le réveil sonne, je ne dors plus depuis une demi-heure. On les appelle comment, ces gens-là, déjà ? Des émotifs ?
J’enfile mes trois vestes, je démarre la voiture, et je file. Genève est encore à moitié endormie, je navigue au nez, ce qui ne m’évite pas deux ou trois plantages sur la route. Mais finalement, comme le chat, je retombe toujours sur mes pattes, et j’arrive à proximité de l’aéroport.
Un peu en retard sur le timing, mais je respire, tout va bien.
Puis cette histoire de carte bancaire.
Un nouveau quart d’heure de perdu. Cette fois-ci, je ne vais plus trop avoir le droit à l’erreur.
En débarquant dans l’aéroport, j’ai un gros coup de chaud. J’aurais pu éviter de ressembler au bonhomme Michelin, mais mon sac était plein à craquer et je n’avais plus la place pour y fourrer ma grosse veste. J’ai fait un point sur la météo avant de partir, ils annonçaient pas mal de froid, là-bas. Alors je me suis dit qu’une veste bien épaisse ne serait pas du luxe.
Dans les voyages, il y a l’avant. L’avant, il est beau, il est rose, il est plein de projets dans lesquels tout est prévu au millimètre et les millimètres sont comme prévu. Il y a ensuite le maintenant, celui qui me fait dire que quel con, j’ai vraiment trop chaud. Il faut dire que dans ces aéroports, on se croirait dans les tropiques. J’enlève mon bonnet, le bandeau, l’écharpe, la veste, la doudoune, le pull, le polo, et je me présente tout transpirant au guichet pour faire valider mon ticket
Une goutte de sueur perle de mon nez.
Un type bien habillé attend derrière son comptoir. Je lui donne ma feuille d’embarquement, il tapote sur son clavier, fronce les sourcils, et me dit d’un air désolé :
-Je crois qu’on a un problème, Monsieur.
Une goutte de terreur perle de mon nez.
-Un problème ?
-Il y a eu une erreur de saisie, vos nom et prénom ont été inversés.
Moi, je ne vois pas vraiment le problème. Que je sois Benoît Chauvet ou Chauvet Benoît, le type qui est là, en face de lui, c’est bien moi !
Je souris pour confirmer.
-Le problème, c’est que les compagnies aériennes, ça les dérange un peu. Il va falloir reprendre un billet...
A ce moment, j’ai compris que j’avais bien fait de retourner chercher ma carte.
Il la prend avec un grand sourire.
Bah bien sûr.
Puis me dit que je peux aller faire enregistrer mes bagages. Je prends mon billet, je jette un coup d’œil à l’horloge, ça va, ça va, je ne suis pas trop à la bourre. Je tends mon ticket, mon passeport. La femme en face les saisit, me regarde, regarde mes bagages, me regarde à nouveau.
-Vous savez que vous n’avez le droit qu’à un bagage en soute ? me dit-elle.
Où, quoi, comment ?! Je reste calme, et je lui dis que ce n’était pas précisé sur le site internet. Sauf que je n’avais pas pris ma loupe pour regarder le minuscule astérisque collé en bas à droite de la page. Celui qui, bien sûr, stipule que tout attirail supplémentaire aura droit à un supplément.
Alors j’ai droit de faire un nouveau demi-tour, de présenter ma carte bancaire et de jouer une nouvelle fois.
Le type la reprend avec un grand sourire.
Bah re-bien sûr.
A ce moment de l’histoire, je me rends compte que je n’ai plus le temps pour rien.
-Vous faites du sport ? me demande le gars une fois le surplus payé.
-Euh... oui.
-C’est bien. C’est très bien. Alors courez !
Je prends mes jambes à mon cou. Pour ne pas arranger les choses, l’embarquement est à l’autre bout de l’aéroport, je termine mon marathon essoufflé, le visage en sueur, le corps comme en plein désert. Mais l’avion n’est pas encore parti.
J’ai toujours mes deux vestes dans les bras, mon écharpe et...
Plus de bonnet !
J’y tenais, à ce joli bonnet tricoté par des petits chinois soucieux du travail bien fait, de la satisfaction client. Parce que justement, je savais qu’il était conçu avec minutie et respect, droits de l’homme, de l’enfant et tout le reste.
Heureusement, une femme arrive derrière moi et me le tend.
-Vous l’aviez laissé tomber...
Je serre le bonnet contre mon cœur et respire à nouveau.

L’avion s’affole, s’envole, atterrit une heure plus tard.
Londres...
Alors Londres, c’est quoi déjà, comme langue ? Je cherche dans les tréfonds de ma mémoire, passe en revue toutes les classes de la sixième à la terminale, et ça y est, je me rappelle.
I want to drink. You have so beautiful eyes. Et bien sûr, Brian is in the kitchen.
Ouf, je suis sauvé.
Je passe le premier poste de sécurité, celui où on examine mes sacs, mon ordinateur, la routine, quoi.
Et puis il y en a un autre, un peu plus loin. J’arrive débraillé, avec mes vestes que je ne sais plus trop où mettre, à cheval entre mes bras et mes pieds.
Un homme me regarde, baragouine quelques mots dans lesquels je comprends ticket et passeport.
Décidément, l’anglais revient très vite, chez moi. Je connais aussi sandwich, restaurant, science, shopping, stop, car... Ah non, je suis encore tombé dans le panneau, car, c’est un faux ami.
Je sors mes documents, et pendant ce temps, il continue à baragouiner. Un moment donné, il s’arrête. Je crois comprendre qu’il attend une réponse de ma part.
Je laisse un silence. Là, je sens que ce n’est pas gagné.
-Euh... Brian is in the kitchen ?...
Bon, je lui demande de parler un peu plus doucement, que je puisse au moins essayer de le comprendre. Ce qu’il fait, le temps d’une phrase. Avant de se remettre à parler avec son accent d’américain auquel je ne comprends rien.
Je lui demande de répéter à nouveau, il soupire, regarde avec des yeux suffisants le petit crétin –moi– qui est en face de lui, et appelle un collègue enfin à même de comprendre mon anglais de vache espagnole.
Il me demande où je vais.
-Aux Iounaited-Staites ! je dis avec entrain.
Ça, il le voit bien. Mais où, exactement ? Quand on va aux Etats-Unis, il y a une chose essentielle à savoir, c’est qu’il faut impérativement donner une adresse d’hébergement.
En ce qui me concerne, ç’aurait été trop beau si j’en avais eu une...
J’hausse les épaules.
Lui, il secoue la tête. Et moi, j’ai l’intuition que ça ne va pas le faire.
Alors je fais la seule chose que je sache faire dans ce genre de situation.
Je m’apitoie.
Je lui parle de ma famille à nourrir, de mon dernier petit qui vient tout juste de naître, de mes parents, qui m’ont abandonné quand j’étais petit, de ma crise d’appendicite quand j’avais huit ans.
Et après un long pourparler, il me dit que ça va pour cette fois. Il s’en va et je me retrouve à nouveau nez à nez avec mon type arrogant.
Vient le moment d’ouvrir le passeport.
Le type plisse les yeux.
Nouveau problème. En fait, mon passeport a pris la pluie sur un périple Irlandais. Et la photo se décolle un peu. Mais en y réfléchissant bien, je ne sais pas si le problème vient de la photo qui se décolle ou alors de la photo elle-même. Ben oui, sur cette photo, j’ai une barbe d’un mois, les cheveux rasés, la peau bronzée... En plus, les trois premières lettres de mon prénom, c’est Ben...
-Laden ?! je rigole.
Lui, ça le fait pas rire du tout.
Bon, bon, bon...
Il me demande une autre pièce d’identité, pour vérifier la photo. Je lui sors mon permis de conduire. A cette époque, je portais la chemise à col relevé et les cheveux décolorés, le genre qui conduit sa Porsche décapotable en posant son coude à la fenêtre et klaxonne les jolies filles. Je parle seulement du genre, parce que moi, j’avais une 4L à cette époque...
Il regarde la photo qui est à des années lumières de celle de mon passeport, et soupire à nouveau.
J’essaie de l’amadouer en sortant mon plus grand sourire, mais ça ne marche pas. Je sifflote, je tire sur le col de mon pull, il fait chaud ici, non ?
Le type ne se décrispe pas. Il marmonne deux trois mots incompréhensibles, le temps de sortir un petit imprimé avec des étiquettes. D’abord les grises, celles qui sont destinées, j’imagine, aux gars en règle.
Moi, j’ai droit à une rouge. C’est pour quoi, celle-là ?...
Il en prend une et la plaque sur le dos de mon passeport, en prenant soin de bien l’écraser pour éviter qu’elle se décolle. On sait jamais.
La suite, c’est comme pour les manèges, j’arrive dans une file. D’un côté, les étiquettes grises, de l’autre, eh bien les rouges.
Autant dire que je me sens bien seul, dans ma file. J’avance à reculons, en me demandant à quoi je vais avoir le droit. Un peu plus loin, une femme d’une quarantaine d’années me regarde avec un petit sourire malicieux.
J’approche. Elle sort un gant, l’enfile, et fait claquer l’élastique du latex sur son avant-bras. Et elle continue de sourire. Elle me demande de poser mon sac, je serre les fesses, là, je sais que ça y est, j’y ai droit.
Sans se débiner, elle s’approche. Mouvement réflexe, je me contracte. Elle tend la main, je ne respire plus. Elle ouvre la fermeture, lentement, très lentement. Elle prend un malin plaisir à le faire, et, d’un geste prompt, elle plonge la main...
...dans mon sac.
Elle le fouille de fond en comble. Sort un ordinateur, un téléphone portable, des tubes de granules d’homéopathie, un étui à lunettes. Lorsqu’elle termine, je sens qu’elle est un peu déçue.
Je ne sais pas vraiment ce qu’elle espérait trouver. Une bombe à retardement ? Un bout d’herbe qui fait voir des éléphants rose ? Un bouquin de... hum... de jolies filles en maillot de bain ?...
J’ai quand même le droit à une petite fouille corporelle, mais mon intimité reste intacte. Enfin, on m’autorise à monter dans l’avion.
L’appareil se lance dans sa course effrénée derrière le soleil. Mais fatigué, il vient échouer à Chicago.
Je n’ai pas besoin de regarder ma feuille de route, je sais avec fatigue que, sur cette traversée, le temps ne sera pas vraiment mon ami. Tout devient une course contre la montre. Je suis comme les abeilles, je cours un peu partout sans savoir où je vais. L’aéroport est immense, au point que je dois prendre un tramway pour joindre les deux bouts.
Je perds trois fois mon bonnet, me fais rejeter au moment de valider mon titre de transport, parce qu’à nouveau, je suis Chauvet Benoît et non pas Benoît Chauvet. On m’annonce à ce moment que mes sacs n’ont pas pu effectuer le transfert à Londres, que rien ne sert de courir, mon avion part dans dix minutes et que je n’ai aucune chance de l’avoir.
Alors je fais la seule chose que je sache si bien faire depuis mon plus jeune âge, je débranche mes deux neurones et me mets à sprinter comme un fou dans tout l’aéroport, méthode Coué résonnant en boucle dans le vide de ma cervelle.
Je l’aurai, je l’aurai, je l’aurai.
Et je l’ai eu !
Lorsque je passe devant elle, je suis trempé de la tête aux pieds, et l’hôtesse me demande si une canalisation n’a pas explosé au passage.
J’arrive tout tremblant en face de mon siège, pose mes affaires dans les coffres. Enfin, je peux m’asseoir tranquillement et respirer.
Je sais que j’arriverai à destination.
Sauf si l’avion a une panne. Ou si il explose en vol. Ou si le Ben de la photo, celle avec la barbe et la peau bronzée, décide de jouer les pirates de l’air. Mais je crois que je suis trop fatigué pour jouer les corsaires.
Je ferme les yeux et sombre.
Quand je me réveille, l’avion amorce son atterrissage. A travers le hublot, je vois la ville quadrillée aux maisons toutes semblables, aux grandes rues droites convergeant vers le Downtown.
Je lève la tête. L’hôtesse de l’air tripote les mains d’un passager pour lui faire passer son mal de tête. Une femme de quarante ans lit un magazine en suçant frénétiquement son pouce et en maltraitant un morceau de coton dans son autre main. Un homme s’est tellement gavé d’hormones, de stéroïdes et d’anabolisants que son tee-shirt craque presque sous sa masse musculaire.
Et je comprends que je suis enfin arrivé aux Etats-Unis, le pays de tous les possibles.

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