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Pierre Priet

Pierre Priet

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Pour aller du centre-ville jusqu'à la forêt de Khimki, Vadim avait environ quatre jours de marche. Il y était né – son vieux père, Alekseï, y vivait toujours, en ermite, dans leur vieille ferme en pierres qu’il avait bâtie de ses mains, au milieu de nulle part. Trois gros cochons sauvages et un chien à patte d’ours lui tenaient compagnie, la vie y était particulièrement dure, les hivers incroyablement rudes. Vadim, ne supportant plus cette vie de solitude, était parti pour la ville le lendemain de son vingt-cinquième ou vingt-sixième anniversaire. Il ne connaissait pas son âge réel, Alekseï l’avait trouvé un matin d’été, enveloppé dans une peau de mouton, posé devant sa porte. Le jour de son départ, il lui confia en guise d’héritage son vieux Mosin-Nagant à cinq coups et dix cartouches. Autrefois, quand il avait quitté la ville pour la forêt, ce fusil lui avait sauvé la vie.
Vadim, qui était grand et fort comme deux hommes, trouva rapidement un travail dans une fabrique d’enclumes. Lui qui avait eu froid toute sa vie appréciait particulièrement la chaleur des forges. Le soir, après son labeur harassant, il retrouvait ses camarades dans l’unique troquet de la ville, la vodka y coulait à flots une bonne partie de la nuit autour des tables poussiéreuses. Il s’y rendait également pour voir Olga, la serveuse. Elle n’était pas indifférente à ses avances, cet homme fort et vaillant lui plaisait, mais elle ne voulait pas s’offrir trop rapidement, elle voulait en faire son homme, son protecteur. Un soir, alors qu’il était ivre, Vadim lui proposa de la raccompagner chez elle, elle accepta. Quand il lui monta dessus pour la première fois, elle crut mourir étouffée, le lit en bois vermoulu ne résista pas à leurs ébats. Olga était une toute petite femme, sa peau ressemblait à de la porcelaine, ses cheveux à de l’or. Elle l’aimait pour sa force. Lui chérissait sa fragilité. En ville, ce couple ne passait pas inaperçu.
Sergueï, le père veuf et autoritaire d’Olga, exigea un mariage : il n’appréciait guère cet homme ours qui lui prenait sa fille, mais il ne pouvait empêcher cette union. Vadim faisait tout pour obtenir son affection, mais rien n’y faisait, Sergueï était méchant. Le mariage fut fixé pour le premier jour du printemps. Vadim vendit son vieux Mosin-Nagant au boucher qui avait toujours besoin d’armes pour chasser. Il s’acheta une belle chemise blanche et offrit une couronne de fleurs à Olga. L’union fut abondamment arrosée entre camarades au troquet, certains chantaient et jouaient de leurs binious déglingués, d’autres dansaient.
Pendant leur étreinte nuptiale, Olga pensa à sa mère, Merina. Elle ne l’avait que peu connue, le soir de son départ lui revint en mémoire. Sergueï l’avait violemment molestée après qu’elle lui ait appris que son ventre allait de nouveau s’arrondir. Il était persuadé de ne pas être le père. Il cassa tout, nerveusement, dans leur modeste maison. Il la séquestra neuf mois durant. La folie s’empara progressivement de lui. Elle ne cessait de lui répéter qu’il s’agissait de son enfant, mais il restait sourd à ses propos.
— C’est qui, c’est qui ! Tu vas me le dire !! De toute façon je finirai par le savoir, et je le tuerai tout comme l’enfant quand il se présentera !!
Il passait ensuite des heures à aiguiser sa hache sur une lanière de cuir, sous son regard apeuré.
Un matin, alors que les beaux jours étaient de retour et que l’arrivée de l’enfant était imminente, il oublia consciemment, ou inconsciemment, de fermer la porte de la chambre où il la tenait prisonnière. Elle ne rata pas sa chance. Elle prit un panier en osier dans lequel elle mit un change, une peau de mouton et des vivres. Elle embrassa tendrement Olga avant de s’enfuir en direction de la forêt. Olga regarda avec émotion sa mère, à l’allure pachydermique, quitter le foyer familial sans se retourner ; elle aurait aimé croiser son regard une dernière fois. Ce baiser semblait ne jamais avoir quitté son visage.
Vadim, qui était saoul, jouit mollement avant de s’endormir en ronflant. Elle posa sa petite tête blonde sur son gigantesque torse, cette nuit de noces n’était pas celle dont elle avait rêvé étant petite fille, mais la vie lui avait appris à se contenter de peu.
Quand l’été arriva, son ventre s’arrondit. Vadim se faisait une joie de devenir père, cependant il s’inquiétait, car l’enfant naîtrait en plein cœur de l’hiver. Il se mit alors à couper une quantité phénoménale de bois, aucun arbre ne lui résistait. Il ne dépensa plus un seul kopeck en vodka. Sergueï était également ravi de devenir grand-père, mais sa santé se dégradait, il toussait de plus en plus et ne pourrait pas passer l’hiver seul. Vadim l’aida à s’installer avec eux, il lui aménagea un petit coin non loin du feu, il y posa un vieux matelas et une grosse couverture en laine rouge pour que le vieil homme ne souffre pas trop des morsures du froid. Il lui rappelait Alekseï. Son père lui manquait de plus en plus, il voulait lui annoncer la bonne nouvelle et lui montrer une photo d’Olga ; il savait que l’ermite ne se déplacerait pas jusqu’à la ville.
Un matin, alors que les prémisses de l’hiver se faisaient sentir, ils retrouvèrent le corps sans vie de Sergueï, recroquevillé par terre. Sa tête baignait dans une épaisse flaque de sang, en partie absorbée par le vieux matelas. La tuberculose avait eu raison de lui, il ne serait jamais grand-père. Olga ne fut pas attristée, elle n’avait jamais vraiment aimé cet homme qui l’avait privé de sa mère. Ils s’installèrent dans sa maison, qui était plus grande que la leur, et vendirent ses biens. Avec l’argent, Vadim acheta un mulet et retourna voir le boucher pour récupérer son vieux fusil. Il le paya deux fois le prix qu’il l’avait vendu et ne récupéra que cinq cartouches. Vadim était décidé à retourner, à dos de mulet, dans la forêt de Khimki pour ramener Alekseï. Il trouverait les arguments pour le faire venir. Olga ne voyait pas ce voyage d’un très bon œil, elle craignait qu’il ne revienne jamais. La forêt avait eu raison d’un bon nombre de villageois, le danger y était omniprésent.
Michna avait toujours vécu dans la forêt, il attendait patiemment le jour de sa vengeance. Autrefois il vivait paisiblement, au rythme des saisons, avec sa compagne, Irina. Ce jour-là, Michna s’était assoupi au pied d’un arbre. Irina était partie chasser un lapin sauvage. Un sifflement puis une détonation vinrent troubler la quiétude de Michna, ce bruit transperçant le vent se répéta trois fois. Après une longue marche, il retrouva sa compagne allongée par terre, le corps percé d’un petit trou d’où s’échappait son sang, Michna le goûta avant de se jurer que ce crime ne resterait pas impuni. Depuis ce jour, il déplaçait sa carcasse vieillissante d’arbre en arbre avec l’espoir de retrouver le meurtrier.
Sa monture était chargée de vivres, Vadim n’avait plus qu’à embrasser sa femme. Elle lui fit enfiler un gilet qu’elle avait confectionné elle-même, en peau de mouton. Il jura d’être prudent. A dos de mulet, il serait de retour avec Alekseï dans quatre jours. Pour se protéger du froid, il avait deux litres de vodka maison ainsi qu’une boîte d’allumettes. Pour les bêtes, son fusil. Il l’enlaça un long moment en prenant garde de ne pas l’étouffer. Avant de grimper sur la selle, il posa sa main sur son ventre et lui fit un sourire. Au bout de la rue, il se retourna pour lui faire un dernier signe de main, il ne vit pas qu’elle pleurait. Très vite, les pavés de la ville laissèrent place à la terre des chemins. La nature devint plus sauvage, les arbres plus nombreux. Vadim était seul, il appréciait les paysages s’offrant à son regard, il se sentait à nouveau chez lui. Le silence qui régnait était apaisant, le mulet ne manquait pas de force, il avançait vaillamment. Avant que la nuit tombe, il décida de faire une halte, il avait déjà parcouru un bon bout de chemin, plus qu’il n’avait prévu. Il sortit, de sa besace en cuir de chèvre, sa gourde métallique remplie de vodka et en but une grande gorgée. Il en mit ensuite un peu dans sa main et la frotta vigoureusement sur le museau de son compagnon pour le réchauffer. A l’arrêt, le silence était pesant, il amplifiait chaque bruissement de feuille morte, Vadim se sentait observé, il chargea les cinq cartouches dans son fusil et reprit sa route sans tarder. La nuit tombant, la fatigue se faisait de plus en plus sentir. Il décida de bivouaquer sur une plaine : il n’y avait pas beaucoup d’arbres pour le protéger du vent, mais il avait une bonne visibilité tout autour de lui, qui lui permettrait de réagir rapidement, au cas où un ours aurait envie de venir lui chatouiller les orteils pendant la nuit. Il accrocha la longe de son animal à un arbuste et décrocha la grande sacoche de vivres de la selle. Le froid tomba soudainement, le vent glacial affola la végétation. Alekseï l’avait souvent mis en garde contre les terrifiantes meurtrissures du blizzard. Il attacha son gilet de mouton, sortit sa chapka du sac ainsi qu’une tranche de viande séchée qu’il dévora, une grosse couverture verte qu’il mit sur ses épaules et un morceau de pain dur pour sa monture. La neige se mit à lui fouetter le visage, la température chutait de plus en plus. Il s’empressa de ramasser quelques morceaux de bois avant que le sol ne lui permette plus d’allumer quoi que ce soit. La lune était pleine.
Il était accroupi, emmitouflé dans sa couverture, près du maigre feu qu’il avait réussi à allumer. Sa main gauche ne lâchait pas son fusil. De temps à autre, il bougeait tous ses membres pour que le froid ne les engourdisse pas. Il luttait pour ne pas s’assoupir, dormir c’était la mort assurée. Il avait en tête les visages d’Olga et Alekseï, mais n’arrivait pas à se remémorer le moindre souvenir, toutes ses forces étaient au service de son corps qui ne devait pas s’ankyloser. Un bruit sourd, lourd, vint rompre le silence ambiant.
Il se retourna, fusil à la main, et se dirigea lentement jusqu’à sa monture. Au sol, une grosse tache sombre, son mulet s’était effondré. La lumière émise par la lune lui permit de voir que sa langue était sortie, il ne respirait plus. En passant la main sur son encolure, il comprit que sa bête avait été attaquée, une large plaie béante s’y trouvait, son sang s’en échappait abondamment. Soudain, il entendit un bruissement de feuilles derrière lui. Il tira à la hâte, un coup, deux coups... cinq coups, à l’aveugle. Michna reconnut le bruit de l’arme qui l’avait dépossédé de sa compagne, ce son était gravé à jamais dans sa mémoire. Tout redevint silencieux, Vadim était assis près du mulet sur le sol, son fusil sans munition à la main. Il espérait avoir tué l’agresseur. Il sentait une présence, deux petits points verts symétriques apparurent au loin, ils se rapprochaient lentement. Vadim savait ce que c’était, il fit tous les efforts qu’il était encore capable de faire pour ne plus bouger, c’était sa seule chance face à un loup. Le feu s’éteignit, les yeux de la bête disparurent.
Michna prit le temps d’observer sa proie, il savait qu’il avait gagné. Ce soir, il y aurait festin. Il releva ses babines pour laisser jaillir ses crocs, avant de se jeter sans pitié sur l’assassin.