Bienvenue à la ferme Trente Mai
AUTOMNE 2012 270 vues
Sujet : LEOMYR, lis ce message s'il te plaît
Date : Mon, 6 fev 2012, 03:17 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Ce mail n'arrive pas par hasard sur la bal de ton avatar dans Wow. Il va certainement te
paraître étrange. Je t'assure qu'il ne s'agit pas d'une publicité. Ce n'est pas non
plus un de ces appels qui cachent en général une arnaque.
Lis ce mail avec attention. Il y a ici des choses très dures qui se passent. J'ai besoin
de l'aide d'une personne extérieure, à qui je peux me fier.
Pourquoi toi ? Tu n'es pas le premier joueur de Wow que j'essaie de contacter. C'est un
peu comme des bouteilles à la mer : j'en lance depuis quatre mois. Sans succès.
J'ai contourné la politique de confidentialité du jeu en ligne : j'ai besoin d'entrer
en contact avec un joueur occidental. Je me le suis permis pour une raison impérieuse. Je
te prouve que je suis déterminé : vois, je sais que tu es Gnome de l'Alliance, dans ta
cité de Gnomeregan. Tu es aussi Mage, et protégé par une Humaine guerrière. Son nom
est Caviel. Je sais aussi que tu as suivi un entraînement pour troquer ton bâton contre
une épée à une main. Tu peux aussi te téléporter. Etc.
Mais attention : là où je me trouve, moi je ne joue pas. En tout cas, pas dans les mêmes conditions que toi. Et ce que j'ai à raconter n'est pas virtuel.
J'attends une réponse de toi. Tu passes beaucoup de temps sur Wow. Il crée pourtant ici des souffrances que tu ne soupçonnes même pas. J'en suis une victime. Et j'ai besoin d'aide pour essayer de m'en sortir. Et mes camarades avec moi.
Réponds-moi, je t'en prie !
Semor
(je dois aussi utiliser un avatar)
Sujet : Re : LEOMYR, lis ce message s'il te plaît
Date : Wed, 15 fev 2012, 08:53 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
Semor
Ton mail m'a évidemment intrigué.
Mais je ne l'ai pas mis à la corbeille comme j'aurais dû le faire avec ce qui ressemble
à un spam. Voilà une semaine que je me fais violence pour résister à la curiosité.
C'est le jeu, je suppose...
Et bien sûr, je ne pense pas une seconde, vu ta démonstration, que j'aie figuré par
hasard dans ta liste de tentatives de contact. La bouteille à la mer : OK, j'accepte
l'idée. Mais je parie que tu n'as pas choisi de te laisser porter par n'importe que
courant marin.
Dis-m'en davantage.
Leomyr
Sujet : Merci infiniment
Date : Thu, 16 fev 2012, 01:20 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Tout d'abord, merci infiniment d'avoir répondu à mon appel. Et tu gagnes ton pari sur le
courant marin !
Sois rassuré. Nos échanges de mails restent confidentiels. Et sécurisés. Déjà, on a
échangé deux mails, sans qu'il se passe rien pour toi sur un plan technique. Ne
t'inquiète donc pas. Je n'oublie pas mon espoir de trouver quelqu'un de confiance. Et
puis il faut que ce soit réciproque, bien sûr. Ne laisse pas tomber avant de m'avoir lu
complètement. Cela prendra certainement du temps, les occasions me manquent.
Le première chose que je te demanderai, c'est de ne parler de ceci à personne. Il faudra
le faire plus tard : c'est bien mon objectif. Je ne sais pas encore quand. Ni comment.
En attendant, tu dois rester silencieux.
Pour que tu finisses de me croire complètement, j'ai encore quelques points à vérifier
auprès de toi : en dehors de ta passion pour Wow (tu y passes trop de temps, lol), dans
la vraie vie tu t'appelles Hugo. Tu as vingt-et-un ans. Tu es étudiant dans la ville de
N., en France. Tu fais partie du comité de jumelage de ta ville avec P., en Chine.
Semor
Sujet : Re : Merci infiniment
Date : Sun, 19 fev 2012, 14:21 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
P., c'est un piège ? Je n'ai pas raison ? Tu n'as pas pu te tromper sur le fait que c'est de la ville de D. qu'il s'agit, et non de P., hein ?
Je confirme tes informations, mais je commence à être carrément préoccupé de la manière dont tu les obtiens. Tu ne serais pas une sorte de hacker ? Il va falloir me convaincre sur tes procédés et surtout tes motivations. Comme tu sais, je suis en relation avec des Chinois, à qui je vais aller demander s'ils veulent bien se renseigner...
Car tu es bien en Chine, n'est-ce-pas ? C'est quoi ce mystère ? Parle. Où veux-tu en venir ? T'es qui ? T'as fait comment pour me trouver ? Quel rapport avec Wow ?
Sujet : Ne panique pas, je t'en prie
Date : Wed, 22 fev 2012, 03:44 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Pardon d'avoir tendu ce petit piège. Il faut que j'assure ma sécurité. Surtout ne dis rien à personne. De toute manière, tu n'en sais pas assez pour le moment. Je vais t'expliquer.
Tout d'abord, tu dois savoir qu'il y a encore peu de temps j'étais comme toi, étudiant.
A D. Dans une école d'électronique. Mon domaine, c'est justement la sécurité
informatique. Mais il n'y a pas que ça qui m'intéresse. Je me suis mis à être actif.
Dans un mouvement écologiste. Avec ce que je sais faire : en créant un blog. Mais un
blog dont il est impossible de remonter la piste. Un blog pour dénoncer sur le Web les
conditions sociales et environnementales de l'exploitation des terres rares dans mon pays.
C'était avec des camarades étudiants de la section minière de mon école.
On a fini par se faire repérer : un des camarades a commis une erreur. Il en a parlé
dans une mail à des proches. La suite n'est pas très originale. On ne sait pas si c'est
un de ces proches. Ou un agent de renseignement. Ou les deux. Toujours est-il qu'on est
remonté jusqu'à nous. Après, nous avons été « invités à boire le thé ». Par la
police politique du commissariat central de D. Il n'y a pas eu de procès. De simples
décisions administratives. Et ce placement, à D., toujours. Dans ce camp de
rééducation de l’État. Il paraît que c'est quatre ans maximum. J'ai cru comprendre
que pour moi, ça serait deux.
Pourquoi être entré en contact avec un Occidental ? Pourquoi à propos de Wow ? Eh bien pour tout autre chose que d'avoir été interné dans ce camp. C'est en fait ce qui s'y passe. Ici, il ne suffit pas d'être interné pour raison plus ou moins politique. En plus, il faut être aux prises avec des gardiens sans scrupules. Comme tout le monde, ils veulent aussi leur petite part de la croissance de mon pays. Leur part du gâteau. C'est ce qui me révolte : la nuit, on m'oblige, avec certains co-détenus, à jouer en ligne pendant des heures, pour faire du gold farming. Spécialement pour Wow, justement. Ils revendent ensuite les pièces d'or récoltées contre de l'argent, du vrai. Je veux que tu m'aides à dénoncer ces pratiques.
Pour le moment, j'aimerais que tu recueilles mon histoire. Et surtout les informations qui pourraient servir à bâtir un témoignage sur la manière dont ça se passe. Un témoignage à charge. Un témoignage relayé par un Occidental, qui joue à ce jeu et qui serait donc capable de me croire.
J'aimerais aussi que tu m'en dises un peu plus sur toi : j'ai besoin de te connaître pour pouvoir me confier moi-même.
Semor
Sujet : Re : Ne panique pas, je t'en prie
Date : Wed, 22 fev 2012, 23:07 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
Semor
Je commence effectivement à te croire. Mais je reste très perturbé par le fait que tu
sois parvenu à obtenir toutes ces information sur moi.
Tu dois savoir que les éditeurs de Wow réprouvent pourtant totalement la pratique du
gold farming. Et la plupart des joueurs aussi. Toutefois je sais que ça existe : il y a
forcément une demande. Moi j'ai pas besoin, je passe beaucoup de temps devant l'ordi et
je récolte suffisamment de pièces d'or ! OK, c'est pas la gloire, face à ce qui
t'arrive. J'ai encore du mal à réaliser l'existence de cet échange de mails, mais
après tout, même si c'est une farce de mauvais goût, je veux bien qu'on se parle un
peu. On verra bien.
Je pense que ce genre d'activité, déjà douteuse, et en outre conduite de manière
illégale, c'est abject. C'est vrai, quoi. Tu dois réaliser je suppose que ce n'est ni
plus ni moins que de l'esclavage. C'est ainsi que je le perçois vu d'ici. Tu peux me
faire confiance. Ta situation m'interpelle terriblement.
Ce qui t'arrive là-bas n'a aucune chance de se produire ici. Dans mon pays, la vie est de
loin plus facile, c'est un lieu commun de le dire... En ce qui me concerne, c'est sûr.
Mes parents paient mes études et louent pour moi un appartement sous les toits, en centre
ville. A y regarder de plus près, je méprise un peu ce côté bourgeois, mais c'est
ainsi. J'en fais partie. J'ai le confort, l'accès à tout ce dont j'ai besoin, une vie
sociale bien remplie, du moins quand je ne joue pas à Wow. Je suis une formation
supérieure réputée de qualité. Mes parents, ma faculté m'ouvrent toutes ces
portes-là. Je suis bien obligé d'admettre que pourtant, je me laisse un peu aller à la
facilité. On me reproche de me traîner dans mes études, de faire le minimum et que ça
ne me conduira pas à grand chose. C'est pas faux, je dois dire. Mes études à Sciences
En même temps, je m'intéresse beaucoup à la Chine. Ça tu sembles l'avoir découvert
facilement. Je m'appuie sur le réseau familial. Encore une facilité. Cela dit, j'aime
bien ces rencontres dans les soirées avec les gens influents du coin. C'est comme ça, en
tout cas, que je me suis retrouvé dans le comité de jumelage entre N. et D. Mon idée
est de me retrouver dans un échange d'étudiants. Je suis des cours de chinois et je
rencontre du monde autour de la Chine.
Ce qui me motive avec ton pays, c'est d'imaginer qu'un jour, après les études, j'aurai
peut-être l'occasion d'y jouer ma partie. Il n'y a pas que le côté exotique. Notre
vieille Europe est en train de péricliter, c'est là-bas qu'il y a du pognon à se faire,
ici c'est cuit.
Mais putain, je me laisse emporter par ma petite personne. Je suis peinard à me défoncer dans mon addiction au jeu, et toi tu me tombes dessus avec ton histoire de camp. Mais toi, c'est quoi ce camp ? T'as fait comment pour me trouver ? Ça, j'aimerais vraiment une réponse. Et une réponse satisfaisante, hein ?
Leomyr
Sujet : Comment je t'ai trouvé
Date : Sun, 4 mar 2012, 00:37 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Pardonne moi pour ces délais parfois longs dans mes réponses : je ne choisis pas les moments où je peux écrire discrètement.
Ton analyse de tes motivations sur l'avenir en Chine me semble un peu simpliste. Heureusement, enfin j'imagine, c'est certainement plus complexe. Mais je n'ai guère de temps pour ce type d'échange, j'en ai bien peur, et je regrette de ne pouvoir m'étendre.
Je ne rentrerai pas dans les détails de ce qu'il faut faire pour outrepasser les
sécurités informatiques des sites de jeu. Tu as compris que ça se faisait. Et que je
m'y entendais. Il a été plus difficile ensuite de chercher des joueurs dont l'adresse IP
était dans un pays occidental. J'ai commencé par envoyer des mails un peu au hasard de
ces IP. C'était une erreur. Ils n'ont rien donné. Les gens ont peur ou s'en foutent de
ce qui peut se passer à l'autre bout du monde. Si ça se trouve, je suis même tombé sur
des « clients » de mon gardien du camp.
C'est après que j'ai eu l'idée de passer par les jumelages. En commençant par ceux de
D. avec la France : j'ai davantage confiance qu'avec les villes américaines. Les Chinois
et les Français n'ont pas trop l'air de s'aimer. Mais les Français n'aiment pas plus les
Américains. Moi non plus. Les autres pays, c'est un problème de langue pour moi. En
France, je me suis dit que j'aurais peut-être davantage de chance de tomber sur quelqu'un
de plus sensible à mon appel, question respect des droits de l'homme. Comme chacun se
retrouve fiché un peu partout sur le Web, il m'a été facile de trouver des listes de
personnes inscrites dans les jumelages. Le reste n'est que recoupements avec les registres
des joueurs de Wow.
Tout ceci m'a pris plusieurs mois : je dois rester très discret et je ne peux opérer qu'à petits pas. J'ai effectué ces recherches la nuit, en parallèle de l'activité de gold farming. Je t'en dirai plus à ce propos une prochaine fois.
Garde bien tous mes messages, on ne sait pas ce qui peut arriver.
Semor
Sujet : Re : Comment je t'ai trouvé
Date : Sun, 4 mar 2012, 10:29 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
Semor
Parle moi du camp dans lequel tu es détenu. J'ai du mal à comprendre comment une simple activité d'opinion t'a conduit là où tu es. Ce genre de chose m'est assez incompréhensible avec mes propres critères d'appréciation et les valeurs d'ici.
Leomyr
Sujet : Une petite histoire
Date : Mon, 12 mar 2012, 04:14 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Ce qui m'arrive n'est pas totalement un fruit du hasard. Quelque part, je n'ai pas tiré
les enseignements de mon histoire familiale.
Cette histoire ne peut commencer que dans les coulisses des événements du « 35
Mai ». Enfin, pour utiliser le petit code amusant. Tu as dû l'entendre dans tes cours
de géopolitique. Mes parents étaient étudiants à l'époque des événements de
Tian'anmen, en 1989. En France, vous fêtiez les deux cents ans de votre Révolution. Dans
mon pays, la jeunesse tentait de s'ouvrir sur l'extérieur. Le monde découvrit tout à
coup que la Chine existait toujours. Qu'elle ne s'était pas dissoute dans ses conflits
entre nationalistes et communistes. Que la période de la guerre froide l'avait rendue
plus forte. Et qu'elle émergeait soudain de décennies d'absence dans les consciences
occidentales elle était demeurée cachée derrière les rideaux de fer, le Grand bon en
avant et la Révolution culturelle... Cette redécouverte fut brutale et marquée par une
violence inimaginable pour vos démocraties, avec ses images de chars d'assaut fondant sur
les manifestants. L'Empire du Milieu refaisait surface.
Au cours de l'été qui suivit, mes parents disparurent de la capitale. Pour
réapparaître l'année suivante loin d'elle, à D., justement. Ils ne m'ont jamais
raconté ce qui s'était passé. Mais ils n'ont jamais non plus caché que cette période
de leur vie avait bien eu lieu. C'est d'ailleurs dans ces circonstances qu'ils se sont
connus. Et c'est à ce moment-là que j'ai été conçu. A la lumière de ce que je vis
aujourd'hui, je crois bien que maintenant je saisis assez clairement ce qu'ils ont dû
vivre. Je comprends mieux leur discrétion. Ou leur pudeur. Ou leur horreur.
Depuis cette époque, ils ont toujours mené cette petite vie provinciale. Elle a servi de
décor à mon enfance. Ils avaient été envoyés à D. pour travailler à l'usine
d'aviation militaire. Ils y sont encore. Ce sont des cadres modestes de l'entreprise, qui
a su à la fois s'attacher leurs compétences tout en les gardant à l’œil. Pour la
vie. Ce sont des employés modèles. Ils sont bien évidemment très assidus aux réunions
politiques internes organisées par le complexe industriel.
Mes parents ont pu, dans cette ville universitaire et avec un peu d'oubli du passé, me
A la maison, le ton était plus libre. Dans leur deux-pièces d'une tour d'habitation, j'ai eu droit, en tant que seul enfant et fils, à une éducation tout en nuances. Une éducation versée dans le respect de l'ordre des choses et des dangers qu'il y a à vouloir le contrarier de manière trop ostensible. Mais aussi une éducation empreinte d'une certaine dose d'ironie et de pensée libérée. Une attitude contestataire privée, en quelque sorte.
Mes parents m'ont toujours mis en garde contre moi-même. Car en fin de compte, j'ai fini par endosser leur propre révolte. Par vouloir poursuivre leur rêve, en repartant de là où ils l'avaient laissé. Et en y mêlant les miens. C'est là que j'ai merdé, avec mes camarades étudiants et notre blog. Je reste évidemment convaincu du bien-fondé de cette lutte. Mais ceci est une autre histoire.
Ce message est déjà bien long, je risque de me faire repérer, d'autant que nous sommes soumis au rendement. Ces connards nous fixent des objectifs chiffrés pour amasser les pièces d'or ! C'est le douzième plan quinquennal chinois !
Semor
Sujet : Que faire ?
Date : Mon, 12 mar 2012, 16:47 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
Semor
J'admire le fait que tu sembles garder de l'humour dans cette épreuve. Je ne sais pas
comment tu envisages que je t'aide.
Maintenant, il faudrait je pense que tu m'expliques plus dans le détail comment ce trafic
est organisé.
Je conserve précieusement tes messages. J'ai d'ailleurs commencé à en constituer un dossier. Ton témoignage doit absolument être publié, par quelque moyen que ce soit. Il faut interpeller l'opinion. Ou tout du moins celle des jeux massivement multi-joueurs. Je fais également des recherches Web pour mieux comprendre les camps de rééducation d'Etat. Et cette non moins pitoyable question du gold farming, même par les workshops officiels qui foisonnent dans ton pays.
Leomyr
Sujet : Re : Que faire ?
Date : Tue, 13 mar 2012, 04:14 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Ouais, l'humour c'est pour tenir. Objectivement, les gardiens sont parfaitement ridicules avec leurs grands airs de businessmen. On pourrait en rire, mais le problème c'est qu'ils sont réellement dangereux.
Voilà comment les choses se passent. Je vais essayer d'être précis et concis à la
fois, pour que mes explications soient justes et probantes.
La journée, la vie du camp tourne autour du travail de production. Il est supervisé par
des contremaîtres qui sont bien davantage des gardiens de prison. Personne n'a le droit
de parler. Sauf pendant les trois pauses réparties sur la journée de douze heures. Le
matin avant le travail et le soir après le repas, nous sommes conviés à des séquences
de redressement politique et moral. Je ne me plains pas : le travail auquel on nous
contraint ici est un travail d'atelier. On fabrique des stylos-billes. Un véritable
double-jeu : prison et travaux forcés. Ou alors petite entreprise bien sous tous
rapports, avec son autonomie économique. Rien à voir j'imagine avec ceux qui se
retrouvent dans des usines sidérurgiques ou chimiques, des fermes ou des exploitations
minières.
Sur cette situation-là, il n'y a rien qu'on puisse faire. Ça se produit à une échelle
tellement grande. Alors que les camps de rééducation de l’État n'existent pas !
La seule chose qu'on puisse dire sur ce quotidien, c'est qu'il est facile de repérer
parmi les prisonniers ceux qui ont été « priés » d'aller « à la ferme », comme
on dit entre nous, la nuit précédente. En revanche, c'est la suite qui est
intéressante.
Vers minuit, on fait troquer aux joueurs leur combinaison orange contre un jean et un
tee-shirt. Tout cela extrêmement discrètement, sous la menace de sévices si on se fait
remarquer. Il y a quelque temps, un gars du nom de Tsai Chen s'est mis à crier. Depuis
qu'il est revenu, quelques jours après, il ne prononce plus un mot. Nous sommes une
trentaine chaque soir. Deux nuits sur trois pour chacun. On nous conduit ensuite à une
sortie latérale du camp. Le camp est en fait situé en pleine ville : dès le mur
d'enceinte démarrent des locaux d'activités. L'un renferme un cyber-café qui donne de
l'autre côté sur la rue. On y pénètre par derrière en longeant les murs des
bâtiments. A cet endroit, ces mouvements sont totalement invisibles depuis l'espace
public : le local du cyber-café n'a évidemment pas été choisi au hasard. On y
pénètre, toujours en silence. L'opération ne prend que quelques secondes. Les grilles
sont baissées, toutes les issues sont solidement verrouillées et toutes les ouvertures
sont colmatées. On allume alors le local. Une vaste pièce éclairée par des néons, des
tables alignées avec sur chacune un poste informatique. Les machines sont en veille. Il
fait déjà une chaleur à crever, avec les machines. Là, on nous enlève les colliers en
plastique qui nous attachent les mains. Rapide, efficace, pas cher. Chacun s'assoit. Et
c'est parti pour cinq heures de jeu. Je ne te raconte pas, tu connais et tu pourras
Je te laisse après ce long message.
Semor
Sujet : Suite
Date : Thu, 15 mar 2012, 02:08 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Leomyr
Je poursuis mes descriptions du début de la semaine.
C'est depuis la salle du cyber-café que j'arrive à envoyer ces mails. Les gardiens impliqués ne sont pas des pros de l'informatique, ils ont du mal à faire la différence entre les écrans. Mais il faut rester vigilant, au cas où ils somnoleraient moins que d'habitude. Il y en a un chaque nuit.
C'est le gardien-chef Fu qui mène la danse. C'est lui qui a monté le business avec le gars du cyber-café. Celui-là, il s'appelle Dewei. C'est d'ailleurs à peu près tout ce que je sais de lui. Ce n'est pas tant qu'on cherche à nous cacher quelque chose : le mépris dans lequel nous sommes tenus, leur certitude quant à leur impunité dans leur petit trafic ne les conduit pas à être prudents quand ils parlent affaires. Dewei, on ne le voit qu'à l'ouverture, mais c'est toujours un autre acolyte qui fait la fermeture. Celle-ci, c'est la même chose à l'envers, vers 5 h du matin. Réveil à 6 pour le travail, le « vrai ».
Ce qui est dur, bien sûr, c'est la privation de sommeil. J'ignore si les autorités du camp sont impliquées. Mais quelque part, ça doit arranger tout le monde d'avoir des détenus cassés nerveusement et physiquement. Je tiens un peu mieux que les autres : j'ai l'habitude de toujours de veiller et de travailler sur les ordinateurs très tard. En réalité, je m'épuise également. Je n'aurai peut-être pas la force de poursuivre encore longtemps ces échanges.
Je ne t'avais pas encore dit. Mes parents ne sont certainement pas informés par les
autorités de ce qui m'arrive. Il n'est pas non plus exclu que mes activités n'aient pas
ravivé les blessures du passé. Peut-être eux aussi connaissent des complications, pour
leur emploi, leur logement, voire pire.
Il m'est facile de transmettre des messages sur ta bal, en toute sécurité. Cependant tu
es de l'autre côté de la planète et personne ne surveille ton ordi. En revanche, je ne
peux pas entrer en contact avec eux. Leurs mails sont probablement surveillés. Je ne te
donnerai pas non plus le moyen de les joindre. Mais je suis inquiet pour eux.
Tchen.
Sujet : Re : Suite
Date : Fri, 16 mar 2012, 00:53 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
Semor. Ou Tchen,
Je sens chez toi que les choses deviennent encore plus difficiles. Il serait peut-être
temps d'agir pour dénoncer ce trafic. Voilà ce que je propose de faire mais je souhaite
avoir ton accord.
Tout d'abord, comme je te l'ai déjà dit, j'ai constitué un dossier intégrant ton
témoignage et quelques explications générales sur Wow et le gold farming.
Je propose de le communiquer à Marc, mon enseignant-référent à la faculté de Sciences
Po. C'est un type bien, à l'écoute de ses étudiants. Il aura j'en suis sûr des
suggestions pour faire « sortir » ton témoignage.
Je propose également d'en faire état à un camarade étudiant, un Chinois, que je
fréquente un peu dans le comité de jumelage. Il est ici dans le cadre d'un échange de
boursiers. Il s'appelle Lu Hang et il est issu d'une famille d'industriels dans la région
de D. Peut-être, lui ou sa famille, ont-ils un réseau de connaissances utile à
dénoncer ce trafic dans ta ville.
Enfin je sais qu'il y a à D. un consulat de France. Toujours par le biais de Lu Hang,
peut-être pourrait-on leur faire prendre connaissance de ce qui se passe.
Hugo
Sujet : Esclavage à D.
Date : Thu, 5 avr 2012, 20:08 +01.00GMT
De : Hugo
Pour : Lu Hang
P. J. : Gold_farming.odt
Bonjour Lu Hang
Je t'ai parlé lors de notre dernière rencontre à l'exposition culturelle, de ton
compatriote emprisonné dans un camp de rééducation de l'Etat à D., qui est rentré en
contact avec moi par l'Internet.
La nuit, des gardiens ont organisé un trafic avec un cyber-café voisin pour faire du
gold farming (je t'ai expliqué, mais redemande moi si besoin). Ce sont les prisonniers
qu'on contraint à jouer.
Comme convenu, voici un dossier en fichier attaché qui présente le témoignage de Semor
(c'est son pseudonyme).
Vois, comme tu me l'as gentiment proposé, comment ce témoignage, par l'intermédiaire de
tes relais, pourrait atteindre le consulat de France à D. ou, mieux encore, comment tu
pourrais obtenir des renseignements sur la meilleure manière de le faire émerger en
Chine.
Bien à toi
Hugo
Sujet : Que se passe-t-il ?
Date : Sat, 7 avr 2012, 9:33 +01.00GMT
De : Leomyr
Pour : Semor
Tchen
Je m'inquiète beaucoup de l'absence de réponse de ta part depuis déjà trois semaines.
Craignant qu'il ne te soit arrivé quelque chose, j'ai mis en œuvre ce que je proposais
dans mon dernier message. Enfin, en partie : j'ai voulu commencer par mon camarade Lu
Hang.
Je ne te cache pas qu'il s'est montré très septique, tant sur ton témoignage que sur la
possibilité d'une intervention officielle. Il a pourtant accepté volontiers de
s'impliquer et de faire des démarches à D. Il m'a promis d'être extrêmement prudent et
de ne pas envoyer de mails. Je n'ai pas de retour de lui pour le moment.
Si tu parviens à lire ce message, je t'en prie réponds-moi vite.
Hugo
Sujet : Re : Que se passe-t-il ?
Date : Sun, 8 avr 2012, 04:56 +08.00GMT
De : Semor
Pour : Leomyr
Hugo
Aïe. Je lis à l'instant le message que tu viens d'envoyer, et la « récolte »
s'arrête dans quelques minutes. Je ne vais pas m'étendre.
Je t'avais alerté sur le fait qu'il était dangereux pour moi de parler de ce
témoignage. Et qu'il fallait tout d'abord qu'on assure nos arrières. J'espère que ton
ami Lu Hang est fiable.
Plutôt que la recherche d'un relais local (je me méfie de tout le monde), je pensais à
une ONG de défense de droits de l'homme. Comme HRW ou AI. Ils sont actifs en Chine. En
les interpellant directement moi-même, mais aussi par ton intermédiaire, je pensais
qu'on pouvait leur faire porter un témoignage, renforcé par le tien. C'est finalement
bien ça qui m'a conduit vers toi.
On ne m'a pas fait jouer ces derniers temps : il y a eu une inspection du camp qui a
obligé les gardiens et en particulier Fu, à se montrer exemplaires. Ils se sont faits
discrets, histoire de ne pas attirer l'attention sur leur petit trafic. L'activité
nocturne s'est donc interrompue. Sois rassuré, elle a repris de plus belle.
J'espère que tes contacts sauront apprécier la pertinence d'une éventuelle intervention
de leur part, par rapport au risque que ça remonte à des oreilles hostiles.
De mon côté, je lancerai dès que possible ce que je viens de te dire : je te tiens au
courant.
Tchen
Sujet : Appel à l'aide
Date : Mon, 23 avr 2012, 12:49 +01.00GMT
De : Hugo
Pour : Marc
Marc
Vous avez dû me trouver très confus ce matin quand j'ai essayé de vous relater cette
étrange histoire qui se déroule à D., en Chine. C'est pourquoi je complète mon
explication avec ce message.
Je préfère tout d'abord vous livrer l'ensemble du dossier et vous laisser y réfléchir.
Je suis extrêmement préoccupé par l'absence de nouvelles de Tchen. Il devait rapidement
m'en donner et cela fait deux semaines que je le relance sans réponse. Il en est
d'ailleurs de même de mon camarade du jumelage Lu Hang, impossible à contacter. Tout cela
n'est pas normal.
Je ne bouge pas de chez moi, sortir me terrifie. Appelez-moi, ou mieux, je souhaite que
vous veniez ici, chez moi. D'habitude vous tenez vos conférences de cadrage avec vos
étudiants dans votre bureau de la fac, mais dans cette circonstance précise j'espère
que vous comprendrez mon désarroi. Et que vous accéderez à ma demande.
Bien respectueusement.
Hugo
Sujet : Re : Appel à l'aide
Date : Mon, 23 avr 2012, 16:21 +01.00GMT
De : Marc
Pour : Hugo
Hugo
J'ai bien reçu votre message. Je souhaiterais urgemment en reparler de vive voix avec
toi. Est-ce que je peux passer ce soir à ton domicile comme tu le proposes, à partir de
19h environ ?
Il me semblerait bien plus prudent que nous soyons seuls, sans ton ami Lu Hang en tout
cas.
Marc
TELEX*TELEX*TELEX*TELEX
*
D., 22 AVRIL 2012, 10:53
COMMISSARIAT CENTRAL
brigade de protection de la sécurité intérieure
*
ATTN M.LE CDT CAMP DE D.
*
CC M.LE CDT CAMP DE K.(R.A. TIBET)
ALPHA.CONCERNE LE DETENU TCHEN
BETA.ORDRE TRANSFERT TCHEN AU CAMP DE K.(R.A. TIBET)
GAMMA.MOTIF:ACTIVISME WEB
DELTA.ACTIVITE DU CAMP DE K.: EXTRACTION TERRES RARES
EPSILON.EXECUTION ORDRE TRANSFERT SANS DELAI
SALUTATIONS
*
TELEX*TELEX*TELEX*TELEX
Sujet : Article
Date : Fri, 27 avr 2012, 18:31 +01.00GMT
De : Marc
Pour : Hugo
P. J. : Article_gold_farming.pdf
Hugo
Voici l'article que mon contact Dominique, de notre quotidien régional N.-M., a rédigé
sur la base du dossier que nous lui avons préparé, suite à notre entretien de mardi. Il
m'a fait comprendre que son rédacteur en chef était d'accord pour une publication
rapide. Il devrait paraître dans l'édition de dimanche, aux pages International.
Il propose le titre suivant, mais tu sais que le choix ne dépend pas de lui et sera fait
au dernier moment : « Jeu de rôles et esclavage en cyber-Chine ».
C'est notre première pierre.
Courage.
Marc