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 Suspense

Aux premières loges 

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Transcription écrite du journal de bord de la Station spatiale internationale, enregistré par l’astronaute Aleck Anderson, commandant de l'ISS – responsable de la communication avec le centre de contrôle de mission de la NASA, à Houston. 

20 janvier 2017 – 7 h 25 CST 
L'inspection de l'ISS a débuté comme tous les matins à 6 h 05 et a duré une heure et douze minutes. Tous les systèmes sont opérationnels. Le bras robotique européen a été déployé et replié à deux reprises sans que l'on constate de dysfonctionnement mécanique. La réparation effectuée dans la journée semble avoir réglé le problème de friction au niveau du coude. Nous avons prévu de doubler les tests habituels pendant encore deux jours. 
Cette nuit, nos trois collègues Justine, Thierry et Anton ont débarqué sur Terre en utilisant Soyouz 1. Ici, nous avons tous les trois été soulagés d'apprendre que leur retour à la surface s'était déroulé sans encombres. Nous avons très peu dormi cette nuit en pensant à eux. Dans huit jours, nous accueillerons leurs trois remplaçants pour un briefing d'arrivée. C'est Helen qui s'en chargera. J'espère que les nouveaux apprécieront la belote. 

22 janvier 2017 – 21 h 20 CST 
Ayant terminé nos tâches à l'avance hier soir, nous nous sommes accordé un moment d'observation de la planète bleue dans la coupole du module Tranquility. Nous avons passé de longues minutes à examiner la naissance d'une tempête géante au large de la côte est des Philippines. Nous avons appris ce matin que les médias l'avaient nommée Isabella. Malgré ce joli prénom, la demoiselle menace dangereusement l'Indonésie et la Malaisie qu'elle va traverser dans la journée. Nous nous sommes réservé cinq minutes toutes les deux heures pour observer son développement. Le moral est bon, nos familles nous manquent et le bébé d'Ivane a fait ses premiers pas hier. Mais nos travaux nous occupent beaucoup et nous empêchent de trop y penser. 

22 janvier 2017 – 23 h 10 CST 
Dans la soirée, les communications avec le centre de contrôle de mission ont été coupées pendant plus d'une heure. Pourtant, étant donné notre position géographique à ce moment-là, la liaison avec les satellites européens aurait dû être optimale. La NASA nous indique qu'il y a eu un dysfonctionnement du TDRS en raison d’une panne du satellite français de communication STI 23. De ma propre initiative, j'ai interrogé l'historique des transmissions du satellite STI 23 sur la journée d'aujourd'hui. Son équipement de télécommunication est maintenant opérationnel et le satellite ne semble pas avoir enregistré le dysfonctionnement dans son journal de bord. Nous espérons obtenir plus d'explications de la part du centre de contrôle de mission. 

27 janvier 2017 – 07 h 42 CST 
Les opérations de maintenance et nos travaux respectifs nous ont pris beaucoup de temps cette semaine. Nous attendons avec impatience l'arrivée de l'expédition 39 pour nous seconder. Un ingénieur de plus ne sera pas de trop pour tenter de régler les multiples problèmes de transmission que nous avons eus ces derniers jours. Je n'ai pas encore considéré utile d'informer le cosmonaute Ivane sur la fréquence des coupures avec le centre de contrôle de mission de la NASA. Je ne lui ai pas demandé s'il avait les mêmes problèmes pour joindre le centre de contrôle russe et lui ne m'a pas non plus interpellé à ce sujet. Le moral est bon mais nous sommes tous épuisés. 

27 janvier 2017 – 22 h 06 CST 
Ivane m'a informé il y a quelques minutes de la possibilité d'un retard du décollage de Soyouz 1 depuis Baïkonour à cause de perturbations météorologiques. Ce soir, j'ai dû sermonner Helen, car elle ne respectait pas ses horaires de maintien en condition physique.  

27 janvier 2017 – 23 h 04 CST 
Le décollage de Soyouz 1 a été annulé. Le centre spatial de Baïkonour s'attend au maintien des mauvaises conditions météorologiques pour les prochaines vingt-quatre heures.  

30 janvier 2017 – 12 h 13 CST 
Les communications avec le centre de contrôle de mission ont de nouveau été coupées pendant plus de trois heures ce matin. Cette fois, l'équipage en a été témoin. Helen devait recevoir un appel de sa famille depuis la Virginie. Ivane demeure silencieux quant à ses relations actuelles avec le centre de contrôle russe. Nous sommes tous très inquiets pour la sortie extravéhiculaire prévue demain. Si les communications se coupent de nouveau, nous serons tout seuls dans l'espace. Plusieurs organes du pont doivent être inspectés et il est prévu d’en remplacer certains. Le pilotage du centre spatial Johnson est indispensable au bon déroulement de ces opérations de maintenance. 

31 janvier 2017 – 22 h 53 CST
Hier, Helen et moi avons passé plus de six heures dans l'espace pour l'inspection du pont. Nous avons réalisé, avec votre assistance, toutes les opérations de maintenance prévues dans le carnet de mission. Au moment de notre retour vers le sas numéro 3 du module Harmony, nous avons observé une puissante lueur au niveau de la surface de la Terre, à la verticale de ce qui nous a semblé être l'Europe de l'Ouest. Nous n'avons reçu aucune précision de votre part sur l'origine de cette illumination extraordinaire. Environ trente-cinq minutes plus tard, toutes les communications avec le centre de contrôle de mission Johnson ont été brusquement interrompues. Depuis hier soir, nous n'avons plus aucune liaison avec la NASA. C'est la plus longue coupure que nous avons eue jusqu'ici. Helen et moi sommes très inquiets.

03 février 2017 – 10 h 12 CST
Même sans communication avec la Terre, j’ai décidé de poursuivre l’enregistrement du journal de bord. Je veux pouvoir rendre compte du moral de l’équipe. D’une manière générale, je dirige l’ISS comme à mon habitude, je fais tout pour que les horaires et les programmes soient respectés et que les missions de chacun soient suivies comme si tout était normal.
Toutefois, depuis deux jours, nous ne cessons de discuter de cette lueur que nous avons vue et nous sommes persuadés qu'il y a un lien avec la perte de communication avec Houston. Hier, pour la première fois, Ivane a parlé d'une possible explosion. Rien d'autre n'est visible depuis l'espace qu'une explosion nucléaire, selon lui. Nous nous perdons régulièrement en conjectures et cela ne participe pas à nous rassurer. Je m’inquiète beaucoup pour Helen qui, de nous trois, semble être la plus affectée par cette situation. 

07 février 2017 – 09 h 55 CST
Ivane passe de plus en plus de temps avec nous dans la partie américaine de l’ISS. Hier, pour la première fois, je lui ai fait part de nos problèmes de communication avec Houston. À ma grande surprise, il m’a avoué ne plus avoir de liaison avec le centre Roscomos depuis presque deux semaines. J’ai alors compris qu’il avait inventé l’histoire des perturbations météorologiques à Baïkonour pour ne pas nous inquiéter. En réalité, il n’a jamais eu de nouvelles du décollage de Soyouz 1 et de l’arrivée de l’expédition 39. La NASA ne nous avait rien dit. Je ne sais plus à qui faire confiance désormais.

10 février 2017 – 11 h 21 CST
Ce matin, j’ai trouvé Helen en larmes dans le laboratoire Destiny. Après avoir réuni l’équipage, j’ai annoncé la suspension immédiate des travaux pour la partie américaine. Ivane va poursuivre son programme normalement de son côté. Il dit qu’il a besoin de s’occuper l’esprit. À vrai dire, je comprends et je respecte sa décision. La solitude et l’incertitude commencent à peser sur notre moral. Nous espérons tous une réparation rapide des systèmes de communication.

20 février 2017 – 17 h 30 CST
Aujourd’hui, cela fait tout juste un mois que nos collègues Justine, Thierry et Anton ont été débarqués. Un mois que nous sommes seuls dans l’ISS. Cela fait également vingt-quatre jours que l’expédition 39 aurait dû embarquer et vingt jours sans aucune communication avec la Terre.

26 février 2017 – 14 h 47 CST
Helen s’est lancée dans la reprogrammation du TDRS de la station. Elle avait dans l’idée de modifier la fréquence de réception pour tenter de capter d’autres sources de communication. Théoriquement, son idée était excellente. Depuis l’espace, il devrait être possible de capter les ondes radio décamétriques qui se propagent à très haute altitude. Mais cela n’a rien donné. Les seules ondes radio captées étaient tellement faibles qu’elles pourraient très bien être de simples bruits de fond. Helen est devenue folle de rage lorsqu’elle l’a compris. Elle a insisté pour qu’Ivane reproduise la même expérience avec le système russe LIRA pour écarter la possibilité d’un dysfonctionnement du TDRS. Les résultats d’Ivane ont malheureusement validé les nôtres. Nous sommes tous des scientifiques, mais aucun d’entre nous n’a osé se lancer dans une interprétation de ces faits.

9 mars 2017 – 09 h 07 CST
Toutes nos tentatives pour joindre la Terre et les autres satellites se sont soldées par des échecs. Cela fait plusieurs jours que j’y pense, alors, après la séance de sport quotidienne, j’ai demandé à Helen et Ivane de procéder à un inventaire général de nos ressources en nourriture. Si nous conservons les mêmes habitudes de consommation qu’aujourd’hui, nous tiendrons tout juste un mois de plus. Mais nous aurons des problèmes pour stocker nos déchets organiques bien avant cela. Normalement, le vaisseau cargo européen ATV, qui est censé nous ravitailler en nourriture et en eau et ramener sur Terre nos déchets, aurait dû nous rejoindre il y a déjà plus de dix jours.

Après une longue et rude discussion avec l’équipage, j’ai décidé de rationner la nourriture afin que nous puissions tenir deux mois au lieu d’un. La totalité de la nourriture se trouvant dans la partie américaine, Ivane a dû se conformer à ma décision, non sans exprimer son désaccord.

Cette nuit, j’ai rêvé de ma femme et de ma fille. Nous étions dans notre appartement à Boston. J’ai pu les serrer dans mes bras l’espace d’une seconde. Et puis, l’instant d’après, je me trouvais dans la chambre de ma fille, empruntant les traits fins de son visage, l'extrême exiguïté de son petit corps. Je voyais le monde avec ses yeux. La porte était fermée, des ombres terrifiantes se dessinaient sur les murs et tournaient autour de moi. Je ne pouvais plus sortir, j’étais enfermé dans le noir et j’étais terrorisé.

16 mars 2017 – 19 h 12 CST
Helen et moi avons passé plusieurs heures dans le module Tranquility à observer la croissance d’une sorte de tempête d’une taille extraordinaire. Sous nos yeux, une gigantesque masse de nuages noirs s’est étendue comme une onde à partir d’un point central situé du côté non visible de la Terre. Avec une vitesse incroyable, elle a ensuite recouvert la quasi-totalité de la planète, plongeant la coupole d’observation dans l’obscurité. Pour Ivane, ce phénomène concorde avec sa théorie d’une explosion nucléaire. Mais cela pourrait être une collision avec une météorite ou une éruption volcanique géante que je m’en foutrais complètement. S’il y a des survivants, ils ne voient certainement plus le soleil désormais. Les plantes, les arbres, les animaux, tout va mourir à petit feu. C’est une catastrophe comparable à la disparition des dinosaures, l’extinction de tout un écosystème. Et si de la race humaine il ne restait plus que nous trois, tournoyant autour de la Terre comme un musée ambulant de l’humanité ?

21 mars 2017 – 15 h 48 CST 
Depuis la grande tempête, rien n’est plus pareil dans l’ISS. Nous errons dans la station sans objectif. Nous avons mis fin aux séances de sport, la dernière activité qui rythmait nos journées. Mais sans espoir de retourner un jour sur la Terre, à quoi bon se maintenir en bonne condition physique ? Helen ne cesse de dire que nous mourrons en apesanteur et je crois de plus en plus qu’elle a raison.

Ivane a bien sûr stoppé ses travaux. Il passe le plus clair de son temps dans la partie russe de la station et ne vient plus nous voir que pour récupérer sa ration de nourriture. Nos relations avec lui se sont beaucoup altérées ces derniers jours.

26 mars 2017 – 11 h 02 CST 
Cinquante-quatrième jour sans aucune communication avec la Terre.

Helen, Ivane et moi faisons partie des meilleurs. Nous avons été choisis parmi des milliers de postulants grâce à notre condition physique, nos connaissances théoriques étendues, et aussi en partie grâce à notre stabilité mentale et à notre capacité à réagir sereinement en situation de grand stress. Nous faisons partie des rares êtres humains dotés d’un cerveau capable de compartimenter, de ranger les informations dans des boîtes différentes en fonction de leur nature. Pendant nos deux années d’entraînement à l’école de la NASA, on nous a appris à parfaire cette capacité. La première chose qui nous a été demandée, c’est de nous construire mentalement des boîtes dans lesquelles nous rangerions plus tard les informations reçues de Houston, les discussions avec l’équipage, et les pensées pour nos familles.

Mais cela ne suffit pas. Pour envoyer quelqu’un dans l’espace, le cul posé sur deux cents tonnes de carburant, et lui demander de rester enfermé dans une cage de métal avec cinq autres personnes, sans aucune intimité, il faut qu’il soit capable d’enfouir le plus profond possible ses besoins et ses envies personnels et d’éviter que ses émotions ne lui fassent prendre de mauvaises décisions. En un mot, séparer l’émotion de l’information. En résumé, pour aller dans l’espace, il faut ressembler le plus possible à l’idée que nous nous faisons d’un robot.

Mais après deux mois sans nouvelles de Houston et dix jours sans apercevoir la surface de la Terre, les superhommes de l’espace sont redescendus de leur piédestal, et sont redevenus des enfants, faibles, en colère, et terrifiés. Après quinze ans à dormir d’un sommeil de plomb, je me suis remis à faire des cauchemars, à me réveiller en sueur, haletant, comme un gosse.

27 mars 2017 – 10 h 50 CST
Hier j’étais un peu déprimé. Après une bonne nuit de sommeil, j’ai repris du poil de la bête. Ce matin, j’ai pris la décision la plus difficile de ma vie. Alors que nous avons tous visiblement perdu beaucoup de poids depuis quelques jours, j’ai décidé de diminuer encore les rations quotidiennes de nourriture. Sans surprise, Helen et Ivane ont tous deux très mal réagi. J’ai pourtant tenté de leur expliquer qu’ainsi nous pourrions peut-être tenir jusqu’en juin et que cela augmenterait nos chances que quelqu’un sur Terre organise une opération de secours. Mais rien n'y a fait. Je crois que je suis le seul à croire encore aux miracles.

20 avril 2017 – 12 h 13 CST
Hier, une violente dispute a éclaté entre Ivane et moi au moment de la distribution de nourriture. Il n'arrive pas à accepter que les Américains soient les seuls à gérer le stock de nourriture. Il veut absolument décréter l'état d'urgence afin que le code de gestion de l'ISS soit invalidé. Seul un accord entre les deux centres de contrôle de mission et le commandant de l'ISS est en mesure de décréter l'état d'urgence. Sans aucun contact avec la Terre, théoriquement, je suis le seul à pouvoir le décider. Mais je m'y refuse. Le code de l'ISS est le seul repère qu'il nous reste avec toute cette merde qui nous tombe dessus.

24 avril 2017 – 08 h 54 CST
C’est le jour de mon anniversaire. Malgré mes appels à l’interphone, personne n’est venu pour le fêter avec moi. Exceptionnellement, je me suis autorisé à doubler ma ration quotidienne, car je me sens particulièrement faible en ce moment.

02 mai 2017 – 14 h 35 CST
Nous nous engueulons à chaque distribution de ration. Nos relations empirent de jour en jour. Helen et Ivane me rendent responsable de leurs problèmes de santé. Le manque de nourriture nous affaiblit tous terriblement et provoque des spasmes incontrôlables, des diarrhées, et nous plonge dans une profonde dépression. Parfois, rien qu’en fermant les yeux, je peux m’imaginer dans mon jardin, sentir l'odeur du barbecue, assis en face d’une gigantesque assiette de saucisses. La famine est la pire des tortures.

17 mai 2017 – 17 h 15 CST
J’ai dû ordonner fermement la sortie dans l’espace d’Ivane pour vider les stocks de déchets organiques. Le seul moyen de le faire manuellement en l’absence de l’ATV est de déverrouiller les trappes de vidange depuis l’extérieur et de tout éjecter dans l’espace. Ces trappes se trouvant du côté russe de l’ISS, seul Ivane était en mesure de réaliser l’opération. Ivane se sentait trop faible pour une sortie extravéhiculaire, je ne peux pas lui en vouloir. Mais je suis le responsable de l’ISS et je dois savoir être ferme lorsque c’est nécessaire.

À son retour, j’avais la main sur la commande d’ouverture du sas. Il m’a demandé de lui ouvrir et j’ai eu une terrible hésitation. En le voyant à travers le hublot, je me suis dit que si je le laissais dehors nous aurions une bouche en moins à nourrir. Helen aurait cru à un accident et personne ne l’aurait jamais su. Nous aurions pu tenir jusqu’à la fin de l’été sans la ration d’Ivane.

Je m’en veux d’avoir eu ces pensées. Je crois que l’isolement et le manque de nourriture me rendent cinglé. Je n’arrête pas d’imaginer que je vais peut-être mourir de faim et cette possibilité me terrorise.

19 mai 2017 – 07 h 10 CST
Je ne me suis jamais senti aussi seul de toute ma vie. J’ai l’impression de perdre complètement la tête. Helen me regarde avec les yeux d’un animal apeuré et ne m’adresse presque plus la parole. Elle s’enferme toute la journée dans le module Tranquility. Je ne sais pas ce qu’elle y fait, mais je commence à penser qu’Ivane et elle vont bientôt tenter quelque chose. Je sais qu’ils me haïssent parce que je les affame.

Je dois à tout prix me protéger, rester en vie le plus longtemps possible et espérer des secours. C’est tout ce qu’il me reste.

20 mai 2017 – 18 h 23 CST
À travers le hublot du laboratoire Destiny, j’ai pu constater que la tempête faisait toujours rage en bas. La Terre est totalement invisible. On ne distingue plus qu’une gigantesque boule de fumée noire baignée par la lumière du soleil. C’est magnifique. J’attends avec impatience l’arrivée de Soyouz pour que les trois astronautes de l’expédition 39 puissent voir ça.

23 mai 2017 – 03 h 21 CST
Je n'arrive pas à dormir. J'entends des cris effroyables et des plaintes. Je ne sais pas d'où ça peut venir, mais ça me glace le sang. Je me suis enfermé dans le module Leonardo pour ne plus les entendre.

23 mai 2017 – 11 h 54 CST
J’entends des hurlements qui résonnent dans la station nuit et jour. Je sais que c’est la faim et le manque de sommeil qui me donnent des hallucinations. Parfois, je vois même ma femme au détour d’un module. Au lieu de flotter dans l’air comme nous tous, elle est assise, les jambes croisées et ses grands yeux noirs sont fixés sur moi. Souvent, elle pleure en silence, et je crois que je sais pourquoi.

Les hurlements dans ma tête m’empêchent de fermer l’œil et la faim me tiraille sans arrêt. Je suis de plus en plus souvent pris de spasmes qui durent plusieurs minutes.

26 mai 2017 – 01 h 02 CST
Comment peuvent-ils laisser un astronaute seul dans l’espace ? Comment peuvent-ils me faire ça ? Je m’appelle Aleck Anderson, je suis américain. Je suis un père et un mari. Je vous en prie, laissez-moi rentrer chez moi.

Je te déteste, je te déteste, je te déteste, je te déteste.

Je t’en supplie, laisse-moi rentrer chez moi.

30 mai 2017 – 22 h 17 CST
Helen a enfin cessé de hurler comme un goret. Je suppose qu'elle est finalement morte de faim dans le module Tranquility.

Que lui est-il arrivé ? J'en sais foutre rien. Bordel. Pourquoi s'est-elle enfermée dans le module ? J'en sais rien, j'en sais rien !

Quelle conne ! Quelle conne !

Ivane est introuvable. Pendant un moment, j'ai eu peur qu'il ait voulu voler Soyouz 2 pour rentrer sur Terre, mais la navette est toujours arrimée à la station. C'est mon dernier recours. Même si je dois traverser une foutue mer de flammes et brûler vif à l'ouverture du sas, je rentrerai. Je rentrerai sur Terre plutôt que mourir ici.

14 juin 2017 – 02 h 45 CST
Ma santé mentale m'inquiète de plus en plus.

J'ai des visions terribles qui reviennent sans cesse. Je vois Ivane dans sa combinaison spatiale. Il est dans l'espace, tout seul, je peux voir son visage à travers le hublot du sas numéro 4. Il agite frénétiquement les bras et hurle en silence derrière la vitre. Moi, je le regarde avec des yeux vides. Ma main relâche doucement la commande d'ouverture du sas. Et Ivane tape de toutes ses forces contre la paroi alors que je m’éloigne. En sortant du module, je croise le regard terrifié d'Helen. Elle m'a vu. Elle m'a vu tuer Ivane alors je l'enferme dans le module Tranquility. Elle hurle et se débat tellement que je suis obligé de l'assommer. Son corps inerte flotte devant la coupole de verre. Le sang s'échappe de son front en de minuscules perles écarlates qui planent tout autour de son visage.

Derrière elle, la tempête planétaire fait rage. Je décide de lui donner son nom.

Au fond de moi, je sais que je ne me souviens pas d’avoir parlé à Ivane après sa sortie dans l'espace pour vider les réservoirs de déchets organiques. Je n'ai pas le moindre souvenir de lui passant le sas numéro 3, enlevant sa combinaison et râlant sur la mission que je lui avais confiée. Il ne cessait de se plaindre du manque de nourriture et voulait absolument invalider le code de l'ISS. Il voulait tout foutre en l'air. Il nous aurait tous mis en danger avec des idées pareilles. Je me souviens d’avoir lâché la commande d'ouverture, de l'avoir regardé fixement et de m'être finalement détourné de lui. Je me souviens de l'avoir laissé mourir tout seul dans l'espace. Et Helen, pourquoi diable a-t-elle débarqué à ce moment-là ? Elle m'a supplié d'ouvrir le sas et de laisser Ivane revenir. Mais même si j'avais accédé à sa demande, aucun des deux ne m'aurait pardonné mon geste. Ils m'auraient peut-être enfermé quelque part, ils m'auraient peut-être tué. Helen hurlait, gémissait, pleurait, implorait. Elle me mettait face à mes responsabilités de commandant et d’être humain. Elle me renvoyait une image de moi que je ne pouvais supporter. Alors je l’ai tuée elle aussi, à petit feu, de la pire manière qui soit. Et ce sont ses cris que j’ai entendus résonner dans la station pendant plus d’une semaine, avant qu’ils ne cessent, définitivement.
Quoi qu’il arrive après ça, je ne pourrai plus jamais me regarder en face.

25 juin 2017 – 19 h 21 CST
Je voulais donner une sépulture décente à Helen. L'envoyer dans l'espace enroulée d'un linge, par exemple. Lorsque j'ai ouvert le sas, l'odeur dans le module était insoutenable. Ses défécations flottaient partout autour de moi. La pauvre n'avait plus que la peau sur les os et son visage était déformé par les hurlements et la douleur.

Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour survivre. C'est mon instinct qui m'y a poussé. Comme pour ces rugbymen obligés de manger leurs morts après le crash de leur avion dans les Andes. Ils ont fait ce qu'il fallait pour vivre.
Mes réserves de nourriture sont presque épuisées. Je n'ai aucun espoir de survivre beaucoup plus longtemps. Mais la chair d'Helen est restée bien trop longtemps à température ambiante. La viande est faisandée. Si je la mangeais, je mourrais d'intoxication alimentaire en quelques jours.

Alors j'ai fait ce que j'avais prévu de faire. J'ai enroulé le corps d'Helen dans un linge et je l'ai enfermé dans le module Harmony avant d'ouvrir le sas numéro 3. J'avais oublié de décompresser le module alors le corps a été aspiré dans l'espace et a disparu en quelques secondes. Ce n'est pas du tout le cérémonial que j'espérais. Je n'ai pas trouvé quoi que ce soit de gentil à dire.

Ensuite, j'ai pleuré sans m'arrêter pendant plus d'une heure. Jamais je ne me suis senti aussi vivant.

02 Juillet 2017 – 13 h 10 CST
Je consacre la plupart de mon temps à préparer Soyouz 2. J'ai beaucoup de mal à me concentrer, alors j’utilise le temps nécessaire à lire toutes les procédures. Je prends des notes pour me souvenir de tout. Si je ne le faisais pas, je risquerais de lancer les moteurs sans avoir préalablement désamarré la navette.

J'ai rassemblé la totalité de nourriture qu'il me reste, c'est-à-dire environ de quoi tenir trois ou quatre jours. Je pars demain.

03 juillet 2017 – 15 h 36 CST
Je m’appelle Aleck Anderson, commandant de l’ISS, père de Marie Anderson, époux de Suzanne Anderson, dans l’espace depuis plus de huit mois, sans nouvelles de la Terre depuis cent cinquante-trois jours.

Je m'apprête à tenter un atterrissage sur Terre à l'aide de la navette Soyouz 2. Je sais que le pilote automatique va me conduire dans l'océan Pacifique, à plus de trente kilomètres des côtes américaines et que je n'ai aucune idée de la façon dont je vais rejoindre la plage. Je ne sais même pas si je parviendrais à traverser la tempête vivant ou si mon corps ne va pas fondre au premier contact avec l'atmosphère radioactive.

Demain, je serai peut-être le premier être humain sur Terre à survivre à l'ère postapocalyptique. Ou alors, s'il y a des survivants, j'attends de voir leurs têtes lorsqu'ils contempleront Soyouz 2 en flammes traverser l'obscurité de la masse nuageuse, tel le char incandescent du dieu Thor.