Aujourd'hui, ma voisine a fait pipi sur des toilettes électroniques... Eva Scardapelle
AUTOMNE 2012 583 vues
Ma voisine Cécile est femme de ménage. "Par défaut" ajoute-t-elle systématiquement.
En général quand on lui pose la terrible question fatidique, qui vous définit en tant qu'être humain dans notre société : "que faites-vous dans la vie ?", elle dit qu'elle fait dans le "service à la personne". Comme elle dit : "ça fait plus classe". Sinon, apparemment, on aurait tendance à la prendre pour une demeurée. Elle se fait des idées, Cécile...
Cécile est payée à la prestation, c'est-à-dire que plus elle récure de cuvettes de WC, plus elle gagne d'argent.
Elle en a vu des abattants de toilettes. C'est fou la créativité qu'il peut y avoir en ce domaine : des noirs, des rouges, des roses fuchsia, des léopards, des zébrés, des transparents (pratique pour vérifier si vos excréments se sont bien évacués lors de votre dernier passage)... "La liste est longue" me dit-elle d'un air professionnel alors que je la croise dans l'ascenseur. Je veux bien la croire quand je vois les muraux de cagoinces exposés chez Castoche ou chez Le Roi Belin. Impressionnant, effectivement...
Cécile travaille depuis 2 ans pour Mr et Mme B. qui habitent une belle maison sur les hauteurs de la ville.
Bien sûr, quand elle s'est présentée pour la première fois, elle a omis de préciser qu'elle avait fait des études de sociologie, 3 ans pour être plus précis, en université, validées par un diplôme aussi utile que le serait une doudoune dans une valise en partance pour l'Afrique dans une soute à bagages.
"C'est plus drôle ainsi" me dit-elle.
Alors, convaincue par sa motivation à la tâche, Mme B. lui a expliqué comment dépoussiérer tous ses meubles. "Faites bien attention, mon mari adore les meubles relookés façon industrielle, il y tient beaucoup"... au cas où Cécile aurait eu l'idée brillante de les récurer avec un scotchbrite, il valait mieux le lui préciser.
Elle lui a expliqué également comment passer une toile sur les différents sols. Impliquée, Cécile a écouté avec attention, hochant la tête de temps à autre pour faire comprendre à son interlocutrice qu'elle avait parfaitement compris les consignes. On n'est jamais trop prudent.
Aujourd'hui, Cécile s'est rendue chez Mme B. comme à son habitude. Arrivée devant le portail, elle se fige. Un écriteau sur la barrière lui indique la présence d'un "chien très méchant". Cécile est surprise. A aucun moment, Mme B. ne lui a parlé de leur acquisition récente d'un quelconque animal. Elle hésite. Elle regarde dans le jardin : aucun animal ne déboule près du grillage en hurlant comme un loup, montrant des crocs aussi aiguisés qu'un couteau de boucher. Alors prenant son courage à deux mains, elle s'engage sur le sentier dallé. Il faut bien gagner sa vie.
A peine commence-t-elle à insérer la clé dans la serrure que Mr B. surgit en courant, agitant ses bras au-dessus de sa tête et hurlant : "n'entrez surtout pas !!"... ah... le très méchant chien est resté enfermé à l'intérieur. Un peu plus et Cécile risquait d'y laisser un bras ou une jambe.
Essoufflé, Mr B. arrive à son niveau :
On a oublié de vous dire, Cécile, on a fait installer une alarme, et elle est branchée. Un peu plus, et vous ameutiez tout le quartier...
Ah, je croyais que c'était pour le chien...
Quel chien ?
Bah celui de l'écriteau sur la barrière.
("qu'elle est stupide cette Cécile !") : Ah non, non, Dieu merci nous n'avons pas de chien. C'est juste pour faire peur aux voleurs potentiels.
Bon, je vous explique. Nous avons fait installer une alarme, dit Mr B. d'un air satisfait. Venez, je vais vous expliquer le fonctionnement, ajoute-t-il tout fier au cas où Cécile aurait envie de faire la même chose dans son F2 de la cité Rose où elle habite depuis 4 ans.
Voyez, là vous avez le boîtier de commandes. Là, dans chaque pièce, vous avez des cellules photo-électriques. En cas d'intrusion, les appareils prennent des photos immédiatement et les agents de sécurité de la société européenne Sécurisequedal nous appellent sur nos portables pour nous prévenir. Si l'intrusion est confirmée, ils peuvent même se déplacer ou appeler la police (qui n'a que ça à faire, c'est évident NDLR). Les photos et bientôt les vidéos sont envoyées sur l'Aïephone de ma femme. Elle voit en temps réel les voleurs. C'est vraiment génial.
"Un aïphone ? Quelle chance a Mme B.!" pense Cécile, qui doit se contenter de son Samchung Chat445.
Cécile peine à retenir un sourire. Elle espère que Mr B. n'oubliera jamais de désactiver l'alarme... notamment quand il viendra avec la jeune femme bonde qui l'accompagnait il y a 8 jours dans ce restaurant où Cécile faisait ce jour-là un extra à la plonge. Il serait dommage que les photos de cette belle blonde atterrissent sur l'aïphone performant de Mme B. en temps réel. En cas de divorce qui garderait le chien imaginaire de Mr et Mme B. ?
Cécile se dit que Mr B. a eu bien raison de se lancer dans un tel investissement. En effet, des objets précieux envahissent la maison : un écran plat dans toutes les chambres et le salon, une console de jeux, un ordinateur portable, un frigo rouge (par conséquent rare), et une dizaine de peintures d'un illustre inconnu aux murs. Il vaut mieux être prudent. Le préjudice pourrait etre sans précédent... la perte financière terrible...
- Mais vous n'avez pas tout vu ! dit Mr B. de sa voix tonitruante, qui sort brutalement Cécile de sa profonde réflexion.
Mr B. saisit Cécile par le bras et dans un rictus, l'emmène vers les toilettes du rez-de-chaussée. Une tonne de questions afflue de manière fulgurante au cerveau de Cécile : "Y a t-il aussi une cellule photo-électrique dans les toilettes, au cas où le voleur eut une envie pressante ? Il n' y aurait-il pas quand même un chien tapi dans l'ombre de la cuvette, les babines retroussées qui l'attend pour la dévorer ? Mr B. ne voudrait-il pas la violer, lui qui lui reluque toujours le cul lors de la prise des clés ?"
La délivrance vient rapidement : d'un coup sec, Mr B. ouvre la porte des WC fraîchement refaits. "Voyez, nous avons également installé un WC électronique !"
Effectivement, Cécile ne reconnaît plus l'endroit qu'elle a récuré des dizaines de fois. Le sol est noir, les murs tout gris, la chasse d'eau est intégrée au mur comme dans les toilettes du centre commercial des Docks où il lui arrive de faire des prestations de dépannage. Un endroit tellement chaleureux...
Mr B. se penche vers les cagoinces suspendus, regardant Cécile. Ses yeux trahissent une excitation démentielle comme si la belle blonde allait lui tailler une bonne pipe. "Regardez, la cuvette et l'abattant se baissent tout seuls quand vous avez fini. C'est formidable."
Pour la convaincre, Mr B. fait une démonstration. Il s'assoit, puis se relève. Il commence à pousser l'abattant qui finit sa course pour se remettre en place, seul. Impressionnant... On arrête plus le progrès... "Bon, il faut quand même continuer à tirer la chasse, il ne le fait pas tout seul, ça aurait coûté encore plus cher"... "Dommage" pense Cécile. En effet, cela lui aurait évité parfois de désagréables surprises quand elle vient les nettoyer...
"Ca nous a coûté bonbon" dit Mr B. les mains plantées sur les hanches comme s'il venait de poser la dernière pierre de la Grande Muraille de Chine... "Mais, c'est vraiment formidable, comme ça elle est toujours fermée. Donc attention Cécile, ne forcez pas sur la cuvette, sinon vous casserez le mécanisme, c'est bien compris ?"
Cécile hoche la tête positivement. Elle ne voudrait pas contrarier Mr B. qui manifestement a préféré investir ses économies dans son WC plutôt que dans une destination de rêve au soleil. "C'est vrai qu'entre les deux, il n'y a pas photo" pense-t-elle.
"Bon, je vous laisse à votre ménage Cécile. A bientôt !" dit Mr B. en s'en allant.
Cécile attend que Mr B. démarre sa voiture. Elle ne résiste plus à l'envie qui la tenaille. C'est décidé, aujourd'hui, elle va faire pipi sur des toilettes électroniques privées pour la première fois de sa vie... une expérience unique au-delà de tout ce qu'elle pouvait imaginer pour cette journée qui sera à marquer d'une croix rouge dans son calendrier...