Au Mali j’ai retrouvé oh ma li ma liberté MiCha
PRINTEMPS 2012 2497 vues
C’est aujourd’hui que mon amie part au Mali...Allongée sur le sol, c’est la seule pensée qui me vient à l’esprit. Je sens le goudron sous mes paumes écorchées, un goût salé dans la bouche, j’ai dû me mordre la lèvre sous le choc. Visage inondé de larmes, plus d’humiliation et de colère que de réelle douleur. La course, les doigts serrés sur le guidon, les freins puis le dérapage et le vol plané. Un crissement de pneus sur le gravier derrière moi et une voix inquiète d’abord, pleine de sollicitude ensuite « Ça va ? ». Plus de peur que de mal. C’est mon orgueil qui souffre le plus. Je ne bouge pas, je sais qu’elle ne s’avancera pas, elle a horreur du sang. Elle vomit dès qu’elle en repère la moindre goutte et je compte bien là-dessus pour qu’elle ne s’approche pas et ne remarque pas mon subterfuge. Elle rit de ne me voir esquisser aucun mouvement, elle a deviné que je boudais « Allez chochotte, lève toi, c’est pas grave ».
C’est aujourd’hui que mon amie part au Mali...Pourquoi faut-il que cette idée m’effleure en cet instant précis ? La fraicheur du carrelage apaise la douleur de ma joue tuméfiée. Il m’a frappée. Encore. Puis il est parti sans même jeter un regard au corps recroquevillé sur le sol de la cuisine. Alors, je m’étale, je me répands, je louche sur les joints de ciment pour y déceler une crevasse et tenter de m’y glisser. Je me sens molle et lourde. J’essaie de ne pas pleurer, je voudrais ne pas pleurer mais crisper les paupières pour empêcher les larmes de couler me fait un mal de chien, ça me lance jusque dans l’oreille. Alors tant pis, une larme de plus ou de moins, ça change quoi finalement ? S’il était encore là, il trouverait le tableau parfait, sans aucun doute. « Allez chochotte lève-toi, c’est pas grave » Mais je n’ai plus dix ans, je ne fais plus de course à vélo depuis belle lurette et mon amie part au Mali aujourd’hui...
A contrecœur, je m’étais relevée sous l’injonction amicale, j’avais frotté mon pantalon (déchiré, maman allait crier, c’est sûr), examiné mes égratignures et reniflé un grand coup « C’est bon, t’as gagné ». Aujourd’hui, je perds à nouveau. Ma dignité. Mais je lui obéis ; mon amie, même à distance, a toujours eu le chic pour me secouer. Je plie les genoux, je pousse sur mes fesses et je parviens à m’adosser au pied de la table, son arrête me scie la colonne vertébrale mais je ne bouge pas, j’ai les jambes tendues et je contemple mes pieds avec l’impression qu’ils se trouvent à des kilomètres de distance, séparés de mon corps. Je suis incapable de faire mieux pour l’instant, on s’en contentera. Ma pommette palpite, je tâte ma joue avec précaution, du bout des doigts, je n’ai pas besoin de me regarder dans un miroir, je sais par habitude qu’un beau bleu est en train d’y fleurir. Ma main descend vers mon cou et fébrile, je saisis les perles de mon collier, une à une, celles en verre d’abord, rondes et lisses, puis celles en argent, plus petites, irrégulières. C’est devenu un tic, je ne compte plus le nombre de fois où j’effectue ce geste, où je le fais glisser entre mes doigts, cela me réconforte. Ce collier, il ne me quitte plus
« Pardon madame, elle est tombée en essayant de m’éviter. C’est de ma faute ». La générosité incarnée, mon amie, depuis toute petite. Combien de fois n’a-t-elle pas couvert mes incartades, combien de fois n’est-elle pas intervenue pour me sortir du mauvais pas où je m’étais encore fourrée ? Tous mes mauvais choix, mes décisions à l’emporte-pièce, les ennuis dans lesquels je fonçais tête baissée et jamais un « Je te l’avais bien dit ». Juste, « Allez chochotte, lève-toi, c’est pas grave ». Jamais elle ne m’avait donné l’impression de la décevoir, je ne décevais que moi. Et aujourd’hui mon amie part au Mali.
La dernière fois que c’est arrivé, elle n’a pas ri (la contusion était pourtant devenue presque invisible, un peu de jaune au milieu des taches de rousseur), elle n’a pas dit « Allez chochotte, c’est pas grave. ». Elle a simplement dérogé à son habituel devoir de réserve. « Tu devrais le quitter tu ne crois pas ? Porte plainte au moins. Il finira par te tuer ». Ca m’a pétrifiée, plus que les mots prononcés, son air grave et l’absence de la sempiternelle plaisanterie entre nous. J’ai répondu « Tu as raison », elle m’a crue « Allez chochotte lève-toi, c’est pas grave » Ensuite, elle m’a annoncé qu’elle partait habiter au Mali...
Porter plainte, la bonne blague. Et puis quoi encore ? Faire mes valises, quitter mon boulot, mes amis, changer de ville et de vie pour ne pas qu’il me retrouve. Comme dans ce film avec Julia Roberts. On a bien vu comment ça finit ! Me cacher dans un refuge pour femmes battues (pudiquement appelées femmes en difficulté, politiquement correct oblige), exhiber mon intimité à des assistantes sociales impuissantes mais bourrées de bonne volonté, fouiller ma conscience, mon inconscient, mon subconscient avec un psychanalyste de bazar pour remonter aux racines de la maltraitance et trouver les raisons de ma passivité ? A quoi cela me servira-t-il ? De plus, les flics, ils s’en moquent éperdument. Des plaintes pour violences conjugales, ils en ont plein les placards ! Classées sans suite... Ah ça oui, il en existe des campagnes de prévention, et le numéro de téléphone d’urgence « SOS Femmes Battues » s’affiche en lettres géantes dans les abribus. Il paraît que le gouvernement en a fait une de ses priorités. Mais sur le terrain, c’est une autre histoire. Le policier qui tape votre déposition vous observe avec un mélange de pitié et d’incompréhension. Les voisins font semblant de ne rien entendre (tant que le grabuge ne les empêche pas de regarder « Koh-Lanta ») et vous disent bonjour en détournant le regard. Les plaintes sont retirées sans un bruit. « C’était la première fois, vous savez Monsieur l’Agent.
Tiens, je devrais peut-être lui demander de me rapporter un pistolet. Au Mali, ça doit bien se trouver. Et pour pas cher...Je ricane. Comme si j’étais capable de viser et de lui tirer dessus. Il n’y a qu’au cinéma que la pauvre héroïne battue, lèvre fendue et visage ensanglanté trouve le courage d’appuyer sur la gâchette et de mettre en plein dans le mille. Il paraît que pour sauver sa vie, on est capable de tout. Mouais, j’ai des doutes. En tout cas, en ce qui me concerne. J’ai pensé un moment au couteau, j’en avais même glissé un sous le matelas pendant plusieurs semaines. Ca ne l’a pas empêché de continuer de me frapper, il n’était même pas au courant, jamais le couteau n’a quitté sa cachette. Ou aux cours d’auto-défense. Mais j’ai laissé tomber l’idée, je n’en ai pas la force. On a beau dire, des baffes tous les jours, ça vous démolit. Peut-être pas physiquement (les plaies et les bosses, on finit par s’y habituer. Le fond de teint et les antidouleurs aussi). Mais moralement, je n’existe plus. C’est aujourd’hui que mon amie part au Mali...
Elle ne s’est jamais aperçue de la supercherie. Elle s’est toujours trompée sur mon compte, depuis le début, depuis cette course à vélo. Lui seul a vu ma vraie nature. En fait, je suis vraiment une chochotte, incapable de me relever. Et moins encore de tenir debout par mes propres moyens, sans aide ni béquilles. Sans coups dans la figure. D’ailleurs, il ne cesse de répéter « Y’a que comme ça qu’t’avance ! »
Je suis toujours assise par terre et je tripote mon collier. Par la fenêtre de la cuisine, un coin de ciel bleu et les traînées fugaces d’un avion. Celui pour le Mali a déjà dû décoller...