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 Science-Fiction

Année Zéro 

Donald Ghautier

Donald Ghautier

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53 voix


L’ordinateur de bord égrenait son compte à rebours : 3000, 2999, 2998… XXX réglait les derniers instruments de navigation, ajustait les paramètres techniques et préparait le vaisseau pour un atterrissage optimal.
Le manifeste ne laissait aucune place au doute quant à l’objet de la mission. Il ne restait plus qu’à trouver l’endroit précis, sur la seule base de croyances datées, de récits passés de bouche en bouche, d’interprétations imprécises d’un vieux livre créé de bric et de broc par des scribes anonymes. Bien que venu du XXXIVe siècle, XXX ne pouvait deviner le lieu exact des événements, parce que justement rien n’en prouvait la réalité, aucune preuve n’en attestait la réalité ; seuls de maigres indices permettaient d’émettre des hypothèses, fort aléatoires.
XXX termina ses réglages puis se cala dans son fauteuil. Il en profita pour se laisser aller à ses souvenirs, quand la Haute Autorité lui avait signifié sa mission.
— Vous êtes conscient de l’importance de votre voyage, avait commencé un Conseiller de niveau Quatre.
— Je crois, monsieur.
— Il ne s’agit pas de croire, justement, mais de prouver. Notre civilisation a rebondi, après des siècles d’errance et de faux-semblants. Vous, les XXX, en êtes devenus les symboles, ceux de notre avenir glorieux à travers les étoiles, au-delà de l’horizon, loin des croyances d’antan.
— Oui, monsieur.
— Nos prédécesseurs se sont fourvoyés, au nom de prophètes disparus dans les limbes de la mémoire collective. Ils se sont combattus pour un bout de désert, un morceau de parchemin ou une brique dans un mur. Leurs enfants ont remplacé l’épée ou le cimeterre par l’atome et les virus. Des générations ont vécu dans la peur de l’autre, la haine du voisin, le mensonge érigé en religion et propagé par des vieillards barbus, au nord et au sud, à l’est et à l’ouest.

XXX savait tout ça, comme chaque enfant de sa caste, celle des exécutants et des techniciens. Il avait été choisi parmi des milliers de XXX, après un processus de sélection particulièrement ardu, puis entraîné au voyage temporel, à la navigation multidimensionnelle, aux techniques de pilotage non relativiste, à un ensemble complet de savoir-faire indispensables pour remonter le temps. Il avait avalé des quantités d’informations sur l’Histoire d’avant, quand son espèce biologique s’affublait du nom d’Humanité, depuis son premier crâne brisé à coups de hache en silex. C’était le passé, révolu pour toutes les castes du monde des XXX, mais il fallait le connaître, le comprendre, avant de l’affronter.

XXX s’assoupit un instant. Son cerveau passa en phase subconsciente, dénuée des couches d’éducation et de conditionnement imposées aux XXX. Il profita de ce rare moment de liberté pour rêver.
Son univers intérieur s’afficha comme un ensemble de couleurs, d’abord sans relief puis avec des incidentes, des hauts et des bas, des creux et des bosses. XXX se retrouva dans un décor inconnu, multicolore, où d’autres individus paraissaient bien moins perdus que lui. Leur apparence, hétérogène et dénuée de logique, transgressait les plus élémentaires règles du système de castes. Certains cerclaient des bottes de paille, d’autres creusaient des tranchées dans le sol ; tous travaillaient en parlant, dans une langue pleine d’accents chantants telle une mélodie flûtée.
XXX tenta d’ouvrir la bouche, d’émettre un son, mais il n’en sortit rien d’autre qu’une sorte de frôlement, comme un bruit d’élytre, celui d’un insecte enfermé dans une cage de Plexiglas. Les autres le regardèrent bizarrement, sans montrer de signe agressif ou de contrariété.
XXX se sentit une singularité dans un monde illogique où la variété semblait la norme. Ce sentiment, inconnu des XXX depuis avant leur naissance, accentua son malaise, le stressa davantage au point de le réveiller.

L’écran affichait 1650 et continuait son compte à rebours. XXX s’essuya les yeux, étonné d’avoir pleuré durant son sommeil, puis se leva pour remettre de l’ordre dans sa routine, revenir aux fondamentaux de sa condition. Il procéda à quelques vérifications, ajusta deux paramètres, vérifia les constantes de navigation et jugea la situation sous contrôle. XXX termina le processus par la rédaction d’un mémorandum, une étape obligatoire dans tous les voyages hors des limites planétaires.

XXX à Haute Autorité
Point de départ : Luna 12, année 3366.
Point d’arrivée : Terre, Palestine, année zéro.
Dimensions prévues : Cinq passages hors temps, deux accélérations.
Incidents : Aucun.
Probabilités d’impact positif : 98 %.
Risques calculés : Faibles. Une dérive à l’est, d’un facteur inférieur au degré.

XXX signa son rapport puis l’enregistra. Il se cala ensuite dans son fauteuil et attendit la phase d’accélération, premier passage dans le temps cible.
Dans le vaisseau, tout était automatisé, des conditions de vie propres à l’habitacle en passant par les fluctuations de la coque, prérequis indispensables pour la sécurité du matériel et de l’équipage.
La pression changea de façon imperceptible, la composition de l’air se modifia, la luminosité baissa d’intensité. XXX se sentit partir dans une sorte de torpeur, signe de son passage en stase intermédiaire, un état de conscience où l’homme devenait chrysalide et se débarrassait de ses dernières peurs avant de plonger dans le temps.
XXX sombra dans l’infiniment profond, un absolu sans rêves ni souvenirs embarqués sur son écran cérébral. Il subit la plongée gravitationnelle, le changement de dimension, sans ressentir la moindre douleur alors que sa matière devenait exotique, fondée sur une biologie très éloignée de la physique traditionnelle en cours sur la Terre et aux alentours. S’il avait perçu les modifications de son corps, l’explosion de ses quarks, XXX aurait crié dans l’espace devenu autre chose, sans étoiles ou planètes, à l’attention d’oreilles improbables et de peuplades indigènes qui ne le voyaient pas.

XXX vécut deux accélérations successives, un record dans l’histoire du voyage temporel, du moins dans les annales officielles. Le temps ne compta plus, ni pour lui ni pour le vaisseau, le haut ne remplaça pas le bas, la profondeur devint obsolète, Dieu arrêta de jouer aux dés.
Revenu dans son univers physique, dans un état proche de l’initial, à la variable temps près, le vaisseau lança la procédure de sortie de stase, ouvrit la chrysalide et permit au nouveau XXX d’émerger.
L’ordinateur de bord effectua lui-même les mesures, sans l’aide d’un pilote trop fatigué par son périple à travers les dimensions, puis corrigea sa trajectoire d’entrée sur la planète Terre afin d’arriver dans les meilleures conditions, sans bruit et sans fureur. Enfin, dans le strict respect de la procédure, il enregistra un mémorandum, à destination de son équipage humain et de sa hiérarchie.

Vaisseau à XXX, à Haute Autorité
Impact positif à 99,7 %.
Point d’arrivée confirmé : Terre, Palestine, Bethléem, année zéro.
Incidents : Aucun. L’équipage composé d’un XXX a survécu sans dommage notable.
Risques constatés : Nuls. La dérive initiale a été amendée.

Dans le ciel de Palestine, ce jour précis, les habitants relatèrent une suite de phénomènes inexpliqués. Un scribe de Cisjordanie regroupa des témoignages dans une sorte de gazette locale à destination des plus fortunés et de leurs érudits.
Au début de cette fameuse journée, des paysans ont vu dans le ciel des lumières très brillantes. Plus tard, aux alentours de Bethléem, ils ont constaté un réchauffement ambiant. Selon eux, l’air piquait la peau et les yeux, de plus en plus fort. Se mouiller le visage ou s’enduire de matière grasse ne changeait rien.
Les animaux ont commencé à se comporter bizarrement. Puis les premiers signes de folie sont apparus : le bétail s’est échappé des enclos, les enfants se sont mis à crier, les mères à pleurer, les hommes à se battre entre eux. La bataille s’est transformée en curée, comme si une voix intérieure leur ordonnait de tuer tout ce qui vivait dans les environs. Les rares survivants parlèrent de tueurs aux yeux fous, de paroles célestes dans une langue inconnue, de maisons incendiées et de roulements de tonnerre au loin.
Le gouverneur de Palestine, alarmé par ces témoignages, isola le territoire incriminé, contingenta le risque de contamination aux quelques survivants, de jeunes fermiers de Bethléem. Il déclara l’état d’urgence, interdisant de publier des nouvelles sur des événements similaires dans toute la région, et fit donner la garde contre les rares opposants qui voyaient en ce phénomène la manifestation du divin contre l’occupant romain. Quelques langues furent coupées, des gens écartelés, puis tout rentra dans l’ordre, comme Rome l’avait ordonné.

XXX rédigea son dernier rapport, pour la postérité. Il avait mené à bien sa mission, en échange de sa propre existence, mais ne pouvait pas revenir dans son temps initial parce que c’était le prix à payer pour avoir servi son espèce.

XXX à Haute Autorité
Lieu actuel : Terre, Palestine, Bethléem, année zéro.
État de la mission : Achèvement complet. Tout le territoire impliqué est pacifié, le père et la mère sont neutralisés, l’enfant n’a pas survécu.
Incidents : Peu nombreux. La population locale s’est comportée comme prévu, leurs gouvernants ont fermé les frontières et isolé le périmètre.
Risques calculés : La civilisation occupante devrait se maintenir encore quelques centaines d’années avant de s’effondrer sous le poids de sa propre décadence. Les peuplades locales vont reprendre le contrôle de la zone pendant quelques dizaines d’années, sous forme de potentats tribaux, avant de tomber à leur tour sous la domination d’une puissance coloniale. Le risque est faible que cette dernière invoque un quelconque prophète pour imposer son modèle, si nos autres missions dans la zone se concluent de la même manière.

XXX enregistra son mémorandum. Il se souvint de sa dernière discussion avec son instructeur, avant de partir en mission.
— Pourquoi devons-nous, tous les missionnaires, rédiger des rapports alors qu’ils ne peuvent vous parvenir et que vous n’existerez plus ?
— Parce que c’est la procédure, XXX. Sans règlement, nous ne sommes rien d’autre que de grands singes savants, des animaux préoccupés par leur seule survie, des prédateurs à peine plus intelligents que les autres.
— Mais notre mission, si elle réussit, va modifier le passé et donc le futur. Il n’y aura plus de castes, d’ordre établi, de vie sur la Lune et de civilisation mécanisée.
— C’est ça l’idée, XXX : donner une seconde chance à notre espèce, en repartant de zéro.