Abdel, Claude et moi Hichem Ben-Taleb

Participant
Grand Prix Printemps 2012

Si tu peux considérer tous tes amis en frères sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi.
Tu seras un homme mon fils.

Kipling

Abdel Claude et moi sommes des amis de l’enfance.
Abdel n’aime pas que les gens l’appellent Abdallah.
On n’a jamais su pourquoi.
Abdel est très gentil curieux et malin de petite taille il a un don pour le jonglage.
Il se prépare pour le championnat de France, c’est un secret il ne l’a dit qu’à moi.
Bien que des fois en cours de gym il se laisse porter par l’ardeur et fait une brève démonstration de ses talents mais très vite la raison prend le dessus il arrête le ballon et d’un air fier il s’en va.
Abdel aime bien rigoler mais il sait que les études sont importantes.
Ses grands frères ont tous le Brevet des Arabes Calés.
Il y’en a même un qui travaille à la préfecture.
Abdel a une jolie maison dans la plaine près de mon hlm.
Il ne vient jamais nous voir c’est un terrain défendu pour lui, trop dangereux ; son frère Georges un jour nous avait traités de diables il avait dit à l’Hawari vous êtes des diables le beau soleil c’est le nom de mon hlm.
Il faut dire que M. Abdelkader l’Hawari lui avait assené un coup sur la tête par derrière selon les partisans de la plaine, par devant selon mes compatriotes locataires.
Cela restera un mystère.
Abdel ne venait pas à nous. Nous venions à lui.
On allait le voir, on jouait au tennis au stade, un stade qui s’appelait stade. Cependant nos rapports extrascolaires avec Abdel se limitaient aux tennis et aux devoirs chez lui.
C’était fascinant un arabe qui avait une maison. A l’époque, c’était quelque chose.
Sa mère nous donnait des gâteaux et des boissons américaines.
De dehors c’était une maison plain-pied. Tout ce qui y avait de plus français. Mais à l’intérieur, les tapis orientaux trônaient.
Abdel était en état de camouflage jusque dans sa résidence.
Abdel se posait de drôles de questions. Il avait entendu que les gens intelligents possédaient un front proéminant mais une question le tourmentait il y avait dans sa classe de terminale C un petit génie au petit front.
Je le voyais qui tournait désorienté sous le préau.
Il me disait : « t’as vu ? C’est bizarre il n’est pas grand son front. »
Je crois qu’Abdel était traumatisé par les posters de l’époque qui étaient dans les chambres d’élèves étudiants.
Les fameuses photos d’Albert Einstein ou il était écrit en caractère gras E=m*c2.
Le front d’Einstein c’est vrai laissait entrevoir une large protubérance exagérée par sa chevelure dégarnie sur le devant.
Le fameux poster en montage photographique présentait des éclairs qui sortaient de la boîte crânienne du physicien.
On se doutait que la théorie de la relativité était foudroyante et pourtant nous ignorions tout de son sens.
Abdel était un bon garçon il avait un an d’avance dans sa scolarité. Il imposait le respect mais je voyais qu’il n’était encore qu’un enfant.
Deux événements allaient faire de lui un homme mûr.
Le premier ce fût son ablation de l’appendice. C'est-à-dire en terme doctorants de l’appendice iléo-cæcal.
Claude et moi en bons camarades nous sommes allés lui rendre visite à l’hôpital. A peine nous avait-il vu que ce fut le rire l’on ne sait pourquoi. Puis le fou rire.
Il faut dire que Claude maîtrise l’art de la dérision de l’humour singulier et de la grimace.
Nous fûmes obligés de le quitter de peur que les points de suture n’explosent et que le contenu intestinal abdominal d’Abdel ne se déverse sur la rampe de son lit.
Abdel avait ressenti des douleurs prémonitrices avant que ne tombe le diagnostic. Ce mal était situé dans toute la partie du ventre que seule une radiographie avait pu deceler. Une simple formalité pour le chirurgien de notre hôpital de village.
Or, ce trouble enfantin cachait un grand malheur qui allait frapper le petit Abdel.
C’est ce qui acheva de faire de lui un homme.
Il allait faire de surcroît le grand saut dans le monde des adultes.
Il dut passer son complexe Œdipien de façon réaliste. Son père allait mourir.
Un brave homme son père. Aussi effacé que son fils. Il avait été décoré je ne sais plus de quelle guerre Indochine ou Algérie. Je sais seulement qu’il était apprécié par les sages de mon hlm.
Abdallah grandit. Il resta mon compagnon jusqu'à la faculté de médecine que je dus quitter précocement pour des raisons de cœur que mon absence de raison avait ignoré d’oublier.
Aujourd’hui les nouvelles d’Abdel disent qu’il est dentiste quelque part.
Où qu’il soit je le salue.

Claude était un homme enfant.
Au lycée, il travaillait déjà dans une pizzeria, le soir comme plongeur, le Week-end comme serveur.
Il était apprécié de tous pour ses talents de footballeur et sa tenue vestimentaire. Claude avait la ghetto super classe.
Des fois il exhibait une tenue sportive et d’autres fois il était en tenue de ville.
J’ai compris bien plus tard combien il avait du mérite et que même un enfant peut avoir le sens du sacrifice.
Claude lançait les modes et les feintes de football tout le monde essayait de l’imiter. Il savait tout de ce sport : qui jouait dans telle équipe ? Quelle équipe avait gagné tel championnat ?...
Sur Pelé et Beckenbauer il était incollable.
Claude était aussi un penseur, il aimait ma compagnie ce que Pascal disait le définit. En sommes, un corps sain dans un esprit sain.
Claude avait une vie retirée dans la cité. Il n’avait donné son intime amitié qu’à moi.
Il venait chez moi et j’allais chez lui. Il y avait son frère Jean Pierre plus âgé que nous. Chez Claude la télévision arborait plus de cent chaînes. Jean Pierre avait acheté une parabole ; l’un des premiers. Mais cela nous fascinait peu.
Nos jeux préférés étaient le Monopoly le Mistermind et le cambriolage de la bibliothèque de la maison des jeunes.
Je lui jetais les livres par la fenêtre et il les mettait dans des cartons.
C’est ainsi que l’on s’est constitué chacun un très beau rayonnage. C’est comme cela que je lus tout le répertoire d’Henri Troyat. Claude avait une drôle d’idée de la littérature.
Il disait : « les livres pour les cons sont pour moi et les livres politiques pour toi. » Il était déjà philosophe et moi je le soupçonnais d’un stratagème obscur.
Un jour, nous sommes tombés sur un livre de Magie noire, il nous impressionnait tellement que nous avions décidé de le cacher dans la cave de peur de faire rentrer le mal dans nos maisons. Nous jouions aussi à esprit es-tu là ? Impossible de se concentrer. Jean Pierre tapait sous la table nous jouions à nous faire peur en ce temps nous étions des guerriers aux armes de pierres et de bâtons. Les bleus étaient les seules blessures que nous connaissions. J’en profite pour dire à Pierre le directeur de la MJC que ce n’était pas les fantômes du grenier qui dévoraient les livres c’étaient Claude et moi.
Quand nous avions dix francs et que Claude ne travaillait pas c’était direction E-LECLERC on mangeait des chips et des glaces, nous étions heureux nous savions déjà que les enfants de l’autre coté de la mer ne l’étaient pas.
Aux dernières nouvelles Claude habite à Saint-Marcellin je l’ai vu en mille neuf cent quatre vingt dix huit il m’a dit : « putain, la vie c’est chaud ! » et il a éclaté de rire.
Où qu’il soit je le salue.

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