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 Arts Suspense

À quoi pensez-vous ? 

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32 voix


La lumière s’éteignit dans la salle de projection de l’Office national de préservation des œuvres d’art, dirigé par le professeur Jougla. Quelques toussotements et raclements de gorge accueillirent l’apparition de l’image tridimensionnelle d’une statue de nymphe en marbre. Jougla alluma son pointeur laser qui balaya le plafond à la manière de la visée d’un sniper.
— Il s’agit bien du marbre grandeur nature attribué à Auguste Rodin, acquis par l’hôtel Biron, le mois dernier. Comme nous l’avons vu il y a quelques jours, il fait l’objet d’un signalement pour des tâches de couleur vert foncé à marron, apparues sur certaines parties…
Le faisceau laser transperça l’hologramme aux formes généreuses et sensuelles qui tournait lentement sur lui-même.
— Mince ! (Le vieil homme émit un petit gloussement.) Excusez-moi, je suis né à une époque où les présentations se faisaient sur des écrans matériels. Mathilde, vous voudrez bien piloter l’image depuis votre tablette, je vous prie…
Une voix s’éleva depuis le dernier rang pendant qu’il s’approchait de la projection 3D :
— Je suis connectée.
Il reprit.
— Nous constatons trois endroits distincts : sous le sein droit et la pointe du mamelon. (L’image zooma jusqu’à donner à la généreuse poitrine une dimension gigantesque avant de revenir à la normale.) Sur le haut de la cuisse gauche, et plus précisément au pli de l’aine, remontant un peu sur le pubis. (Nouveau zoom.) Et pour finir… sur les fesses.
L’image tournoya une dernière fois avant de disparaître pour faire place à une vue d’ensemble. La statue se trouvait dans une allée de gravier ocre. À l’arrière-plan se découpait le célèbre Penseur de Rodin, superbe athlète de métal, qui était une des œuvres les plus connues de l’artiste.
— Avons-nous le résultat des analyses demandées ? De quel type de champignon s’agit-il ?
Le professeur joignit les mains dans son dos en souriant.
— Paul, ce n’est pas un champignon…
Mathilde s’exclama, le coupant au milieu de sa phrase :
— C’est une moisissure !
— … ni une moisissure.
Plusieurs sourires accueillirent la petite rebuffade que venait de subir l’effrontée. Le silence se fit, Jougla ménageait ses effets.
— C’est… du bronze ! Des traces de bronze.
La salle s’emplit d’exclamations de surprise et les participants commencèrent à discuter entre eux dans un brouhaha qui montait en intensité.
Paul Marty interpella le directeur du département, forçant la voix pour se faire entendre, avec son bel accent toulousain :
— Professeur ! Nous savons que cette nymphe a été taillée dans un unique bloc de marbre. Elle n’est pas faite de plusieurs parties assemblées, comme ça se fait parfois, avec des tiges de métal. Comment de telles traces ont-elles pu arriver là ? Ce ne peut pas être par ruissellement : elle est loin des bâtiments et je doute que les toits de l’hôtel Biron soient constitués de plaques de bronze. Est-ce que les petites statues que l’on voit dessus le sont ? (Il se ravisa.) Mais de toute manière, elle est beaucoup trop loin…
Son dernier mot, prononcé « loingue » ravit l’assistance.
— Du vandalisme ? (Les visages se tournèrent vers Simon, un jeune homme discret aux cheveux en bataille.) Il arrive que des déséquilibrés s’en prennent aux œuvres d’art…
Paul le coupa comme s’il le réprimandait :
— Dis, t’en vois souvent des dingues qui montent sur un piédestal d’un mètre pour frotter du bronze sur des statues de marbre ? Si c’était un fou avec une barre en bronze, il aurait tapé, il l’aurait pas frottée avec, putain !
Le « putaingue » final déclencha l’hilarité générale, mis à part celle de Mathilde, occupée sur sa tablette tactile.
Sur l’estrade défilaient, espacées de deux secondes, les images des parties de la nymphe tachées de vert : le sein droit, l’aine gauche, les fesses, le sein droit, l’aine gauche…
Mathilde réfléchissait avec intensité. Le sein droit, l’aine gauche…

Soudain un souvenir torride enflamma sa mémoire. Les couloirs de l’institut un soir d’hiver ; les luminaires trop faibles et espacés pour donner autre chose qu’une clarté diffuse, comme si la lumière n’était elle-même qu’un léger brouillard. Des pas derrière elle.
Des pas qui se rapprochent.
Un pas qu’elle connaît bien. Paul…
Elle ralentit sans en avoir l’air, feignant de ne pas l’entendre arriver.
Paul, son amant chéri la rattrape et se saisit d’elle.
Son corps se plaque contre le sien. Elle sent son bas-ventre contre ses fesses…
Et ses mains… Ces mains fortes et tendres qui la cherchent, l’attrapent.
Sein droit, aine gauche. Comme la nymphe…
Si la nymphe a été saisie comme Mathilde, qui est son Paul ?

Il n’est peut-être pas si loin ! Elle va le trouver !

Mathilde fait un zoom arrière pour voir la statue dans son environnement. L’allée de gravier remonte jusqu’à un autre piédestal, bien plus fameux… Le Penseur
Vers où plonge son regard ?
L’image virevolte. Vue en enfilade, zoom avant… Vue de côté, zoom arrière. Stop !
Le Penseur regarde la nymphe. Son horizon jadis sans but s’est orné depuis peu de la sensualité féminine la plus pure.
Sein, aine, fesses… Traces de bronze.
Le Penseur est une statue de bronze.

Dans la salle silencieuse, les regards sont posés sur Mathilde qui se rend compte qu’elle vient de parler à haute voix.
— Oui, Mathilde, Le Penseur de Rodin est effectivement en bronze… (Le professeur se tourne vers l’hologramme de la tête du Penseur, figée en très gros plan, avant de revenir à elle.) Et alors ?
Elle panique… Elle balbutie, bafouille…
— Eh bien… Heu… On n’a qu’à faire des prélèvements sur ses mains… (Jougla fronce les sourcils et l’encourage à continuer d’un geste accompagné d’un mouvement d’épaules empreint d’incompréhension.) Eh bien, le sein, la cuisse… Si on trouve du marbre sur ses mains, on saura que c’est lui !
Des dizaines de paires d’yeux s’écarquillent en même temps.

Mathilde aurait pu se sortir de cette situation délicate si elle avait simplement dit « Je plaisante ! » à ce moment-là.
Hélas pour sa carrière, elle hurla ces mots à pleins poumons lorsque l’hologramme du Penseur lui fit un clin d’œil complice.