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Une si longue absence

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Gouelan

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Tu es là assise dans un fauteuil que je crois reconnaître. Je suis face à toi dans cette chambre d’hôpital sans comprendre cette barrière qui flotte entre nous.

Un gouffre d’absence. Cela me semble si loin, si douloureux. Comme des jours éteints. Goutte à goutte de néant. Sablier de silence. Comment ai-je pu t’oublier tout ce temps ?

Tu es différente, étonnamment plus jeune. Tes cheveux rasés, autrefois bouclés de poivre et sel, ont repoussé en une chevelure lisse et brune. La blancheur de ta peau tranche avec les souvenirs qui se cachent dans un coin de ma mémoire. Où est passé ton teint soleil, tes yeux pétillants, tes rides de sourire ?

Tes doigts surtout n’ont plus la même rondeur, ni la même odeur, de ceux d’une femme à la main verte, semant et binant dans son potager, pour remplir les placards de confitures et de bocaux de toutes les couleurs. Pourquoi sont-ils devenus si fins, si blancs, presque transparents ?

Tu sembles pianoter un jeu étrange sur cette table à roulettes, aussi lisse que ton visage. Que veulent me dire ces doigts qui dansent plus légers qu’une aile ? Je ne comprends pas ton langage.

D’ailleurs je crois que tu ne me vois pas. Ton regard me traverse, il n’en retient rien. C’est troublant.
Je ne suis plus. Pour toi.

Par la fenêtre je vois des enfants qui jouent dans la cour. Est-ce que tu les entends courir comme la vie ?
Une pensée me surprend parmi ces mots qui volent à travers la pièce, comme des fantômes. Tu n’as jamais vu tes petits-enfants. Tu devrais m’en faire le reproche. Pourquoi ne dis-tu rien ?

Et je pense encore, comme pour réveiller la peine qui murmure, comme pour combler le vide.
Ils portent en eux une trace de toi. Ils portent aussi ton absence. Je ne sais pas dire qui tu es dans mon cœur. Je ne sais pas montrer qui tu aurais été dans leurs premiers pas. Si tu les rencontrais maintenant, penserais-tu te voir comme dans un miroir ? Ou un souvenir de moi, enfant.

Une profonde tristesse s’empare de moi. Pourquoi cette absence, pourquoi cet oubli de toi, cet oubli de toi et moi, cette vie comme un livre aux pages manquantes, aux pages qui s’écrivent sans ta présence, aux pages qui mentent ? Un roman troué, des chemins oubliés, d’autres sentiers inventés pour avancer. Pour apaiser. Le cœur se serre plein d’épines.

Et puis je comprends.
Vingt-huit ans ont passé depuis que tu n’es plus. Je n’ai rien pu faire pour te retenir. Les mots n’ont pas dit, les gestes n’ont pas osé. « Je t’aime Maman » s’éternise dans le silence.

Dans combien de rêves viendras-tu encore me rendre visite ? Es-tu une étoile qui vient effleurer ma nuit ?
Je ne sais pas.

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Luce des prés · il y a
Je découvre et j'aime beaucoup ce texte plein d'émotion !
Je vous invite à découvrir mon haïku printanier, si ça vous dit...

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Paule Ha · il y a
Une maman c'est unique et on se rappellera toute notre vie notre vécu avec mille souvenirs...chacun a sa souffrance et cette absence est inconsolable,,
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Fantomette · il y a
Magnifique+5, pourquoi ne pas l'avoir mis en premier, un peu plus je le loupais bonne chance
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Isabelle Lambin · il y a
Mon retour extrémiste pour déposer mes votes. Bonne chance à vous, Gouelan :o)
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Malau.j · il y a
Un vide irremplacable, mais la vie de nouveau dans les rêves...
Bonne continuation!

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Jarrié · il y a
Je corrige ''ma si longue absence'' avec grande émotion ,merci pour ce moment.
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Jean Jouteur · il y a
Vous me faites revivre des moments à la fois si durs et si doux... J'ignore si je dois vous remercier où vous en vouloir...
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Louisa · il y a
Hommage poignant d'un fils à sa mère partie, Mais qui revient en rêve moment de partage étrange de beau.
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Maninred · il y a
Un hommage émouvant que l'on découvre en fin de texte. On voyage dans un réel un peu étrange avec d'étranges reproches et des changements qui prennent progressivement tout leur sens. Bravo. Je suis aussi en finale avec un sonnet... si ça vous dit...
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Djany · il y a
une mère c'est comme le lierre (même si on le coupe toujours il repousse) mes 5 Votes
si vous avez quelques secondes à me consacrer mon TTC http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/juste-avant-2

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