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Les nuits fraîchissent, les araignées rentrent, ce soir on fera du feu dans la cheminée. Les vacances, c’est déjà loin. On entre dans une période de l’année qu’on n’aime pas trop, en général. Qu’est-ce qu’on va faire à Noël, eh oui, on y pense déjà, au moins ça occupe l’esprit.

Et là, pan ! qu’est-ce que je vois au-dessus des maisons, un soir d’octobre en rentrant la voiture au garage ? Le Père Noël dans son traineau, avec tous ses rennes, au moins dix. Un Père Noël pur jus, dans son uniforme tout rouge, avec de la moumoute blanche sur les bords, avec son gros ventre et sa grande barbe blanche. J’ai le temps de voir tout ça en me disant « tiens, le Père Noël... déjà ?! ». Pourtant il trace, à toute vitesse, le Père Noël, il doit déjà voir les toits d’Aguercy.

Je dois m’y prendre à deux fois pour faire entrer le Scenic dans le garage, parce qu’une question me tracasse : est-ce que j’en parle à Cécile ? Elle va d’abord croire que je rigole, puis va me demander si ça va, si j’ai bu, fumé...

Ou bien elle va croire que je déraille. Faut dire, depuis quelque temps, je raconte que je perds la boule, par moments ; je l’ai dit à Cécile, à des collègues de travail, à d’autres, je crois.

Au toubib aussi, et ça, c’est une erreur. Il a eu l’air de prendre ça au sérieux, quand je lui ai expliqué qu’il m’arrivait de descendre au sous-sol chercher un outil, me rappeler qu’il fallait aussi prendre du vin et remonter avec une bouteille, sans l’outil. Il m’a demandé combien j’en remontais par jour (des bouteilles)... Puis, le malentendu dissipé, il m’a parlé de fatigue cérébrale, ça arrive à mon âge (soixante), m’a prescrit des comprimés ; n’a pas prononcé le mot magique : Alzheimer.

Si Cécile me traite, parfois, avec un peu d’agacement, et, plus souvent, avec une sollicitude discrète que j’ai mis du temps à remarquer, c’est, je crois, que je commence à l’inquiéter par certains comportements. Il est vrai que j’en suis à brancher une veilleuse pour bébés sur la prise en face du lit, dans notre chambre. Alors, si je lui dis que le Père Noël est passé par chez nous ce soir, et que ça m’intrigue parce qu’on n’est qu’à mi-octobre... En plus elle serait contrariée parce qu’on n’a pas eu le temps de lui écrire, je la connais, Cécile. Non, décidément, autant garder ça pour moi, en espérant qu’il repassera quand même à Noël, le Père Noël.

Petit, j’avais peur des araignées. Une phobie sans doute. Quand les nuits fraichissaient, qu’on avait fait du feu dans la cheminée le soir, alors les araignées rentraient, c’est comme ça que disaient les adultes. Et moi dans mon lit, dans le noir, j’avais peur. Et comme le Père Noël n’apportait des jouets qu’aux enfants sages, et que les enfants sages n’ont pas peur de la nuit, du noir, ni des araignées, j’ai gardé pour moi mes peurs et mes cauchemars.

Alors j’estime qu’à soixante ans j’ai bien le droit de m’offrir une petite revisite de mon enfance, et j’emmerde ceux qui ne seraient pas d’accord. Mon enfance, elle a été plutôt heureuse au demeurant, hormis ces frayeurs nocturnes. A vrai dire, dans ma classe, j’ai été un des premiers à ne plus croire au Père Noël. J’ai pourtant continué à cacher mes peurs ; allez savoir pourquoi je n’ai pas fait confiance à mes parents. Je n’ai pourtant jamais eu à me plaindre d’eux.

Dire que tout le monde cesse de croire au Père Noël en grandissant ! Avec l’âge de raison, on perd le sens des réalités. On dit par dérision : « Il croit au père Noël ». On dit aussi : « Il faut le voir pour le croire ». Eh bien moi je l’ai vu, le Père Noël, un soir d’octobre, et donc j’y crois de nouveau, après une vie de mécréance... Qu’est-ce que ça va changer dans cette vie ? Vais-je lui écrire avant Noël, dois-je lui demander des cadeaux ? Quand je pense que j’ai dépensé des fortunes dans les magasins de jouets pendant toutes ces années, alors qu’il suffisait de continuer à faire confiance au vieux barbu pour gâter les enfants !... Aussi, pourquoi il se montre pas plus souvent, le vrai je veux dire, pas un père mal déguisé, que les enfants reconnaissent en trois secondes. Il doit être timide, et ça, on ne m’enlèvera pas de l’idée que ça lui fait du tort.

Les nuits fraichissent et cette année je me suis payé une boîte de poudre insecticide - insectes rampants et araignées, bio. J’en ai saupoudré de
longues trainées blanches dans toute la maison, le long de toutes les cloisons. C’est bio, on peut en mettre sur les plantes et ça ne fait pas de mal aux animaux, à part les insectes. Alors Cécile n’a rien dit, jusqu’à ce que j’essaie d’en verser dans la gueule du chat pour voir si c’était vrai ; j’étais intrigué par le concept « poison / uniquement pour les insectes / bio». Mais il n’était pas d’accord, le chat, il a été méchant avec moi et m’a griffé la main, et j’ai eu mal.

Et Cécile était fâchée. Elle m’inquiète un peu, ces temps-ci. Elle a des réactions bizarres, quelquefois. Elle change. L’âge peut-être (soixante aussi)...

191 VOIX

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Demens
Demens · il y a
Un peu inquiétant le gars... Drôle et loufoque, j'aime.
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Gabriel
Gabriel · il y a
Un plaisir de lire ce texte sur l'âge et cette petite pente que l'on descend doucement, avec lucidité, parfois... C'est bien écrit, sobrement, avec justesse et efficacité. Mes votes!!
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Miraje
Miraje · il y a
En tant que miraJe, je ne peux qu'apprécier ☺☺☺
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Thara
Thara · il y a
Des réflexions qui s'imposent dans la tête de cet homme, peut-être que c'est l'âge...
+ 4 voix !
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Marie No
Marie No · il y a
Un texte très réussi, à la fois doux et inquiétant, et très bien écrit !
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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Il est touchant cet homme. L'univers dans lequel il évolue a une douce saveur d'enfance. +5
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Artemiss03
Artemiss03 · il y a
Touchant, subtil, frais. A voté ! A l'occasion, poussez les portes de mon univers, j'ai notamment un "gamin' qui demande qu'on l'aime. Merci
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Le glissement irrésistible, on s'enferme dans son monde. Texte touchant. Mes votes.
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Plotine
Plotine · il y a
Avant le fatal retour à l'enfance il y a le merveilleux temps du retour à l'adolescence, pendant lequel on fait des choses très amusantes, comme écrire des histoires ! Bonne continuation cher collègue !
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Merlin28
Merlin28 · il y a
Bon alors ça me rassure (même si j'ai 47 ans) je ne suis la seule à oublier les choses (c'est aussi pour ça que j'écris)... je n'aime oas les araignées et je crois en la magie de Noël (en la mague tout cout d'ailleurs)... merci Mathieu pour votre soutien
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