Sourire

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Cette année les dieux ont oublié les hommes.
La terre se crevasse en mottes compactes, des cubes réguliers aux sillons profonds comme la main. Si sèche que le soc, en l’entamant, dégage une cendre couleur cinabre. Les grains de poussière valsant dans les tourbillons de la bourrasque mènent les plus solides à la folie. À leur tour, ils entrent en transe, derviches tourneurs pour l’éternité.
Plus une seule racine à grignoter ou alors enterrée si profond qu’on ne peut l’en extraire tant le sol est calleux. Il faut se résigner à oublier le festin, toute ratatinée que fût cette manne. Gratter, gratter encore jusqu’au sang des ongles arrachés à force d’y croire.
À la surface, seules ont résisté quelques herbes jaunies, courbées, fanées, hésitant encore à s’étendre pour toujours. Un rudiment de fierté qui les fait, elles aussi, osciller au gré du vent chaud.
Les buffles sont morts. Un matin, ils ont refusé le joug, s’allongeant sur le flanc pour ne jamais se relever. Un épuisement aux antipodes de la paresse. Ceux-là n’avaient jamais connu le repos. Tirant, marchant de leur pas de forçat, creusant pour nourrir le village, sans jamais regimber. La faim et la soif ont eu raison de leur belle endurance et du cuir lustré qui brillait au zénith. Autrefois.
Le soleil brûle les épaules aguerries des anciens et craquelle les jeunes peaux cuivrées. Les enfants au ventre gonflé de rien, quand ils sont encore en vie, n’ont plus la force de jouer. Ils observent de leurs yeux chassieux où s’amassent les mouches, leur père devenu inapte à les tenir debout. Les nourrissons meurent dans les bras de leur mère incapable de verser la moindre larme qui pourrait arroser la terre. Toutes les sources sont taries. Même l’amour viendrait à manquer.
Devant ce spectacle, Aba se désole plus que les autres. Lui, le chef de village si fort, si courageux, est impuissant à secourir son peuple, ceux qui ont toujours cru en lui. Il a prié les esprits des ancêtres, supplié le chaman, mêlant danses et mélopées, mais ni les uns ni les autres n’ont su faire pleurer les dieux pour irriguer la terre. Faire renaître le torrent sauvage qui nourrissait les hommes. Lorsque les femmes y lavaient le linge en chantant et les enfants s’éclaboussaient dans l’arc-en-ciel des gouttelettes de cristal.
La cascade est d’abord devenue rigole. Puis flaques éparses. C’est aujourd’hui un fossé d’argile sans la moindre trace d’humidité.
L’impitoyable soleil continue de darder ses rayons de feu dans un ciel arrogant d’azur. Un océan de bleu à donner le vertige. Les calaos se sont tus, leur plumet jaune d’or ne séduit plus personne.
Mais le plus affligeant, c’est de regarder s’éteindre Kouly, étendue sur la natte bariolée. Libellule si menue et si frêle. Sa femme, son amour. Un visage en forme de cœur, des paupières ourlées de plumes et un sourire à répandre le bonheur comme on dispersait les graines, les jours de récolte, pour conjurer le sort. Que l’année prochaine soit florissante.
L’ovale du visage est émacié, aiguisant les os des pommettes parcheminées, prêtes à craquer. Les seins ronds et pleins se fissurent en pendant tristement. Le sourire de la jeune femme s’est enfui avec l’ultime goutte d’eau, lorsque Kouly a compris.
Aba aussi a compris. L’arrondi du ventre de sa femme le nargue, reproche muet. Le chef de la tribu, le mari de Kouly a usé son dernier filet de salive pour hydrater les lèvres de son aimée mais aujourd’hui sa bouche est si desséchée qu’il ne peut lui susurrer son amour. L’amour qu’il porte à son épouse et au fils qu’elle met tout son cœur à couver.
Aba se souvient. Le mariage avait été le plus beau de la région. Au village on avait festoyé durant trois jours et trois nuits de danses, de chants et de ripaille. De rites initiatiques aussi pour les adolescents devenus hommes. Au son lancinant des tam-tams se mêlaient les clameurs dans toute la vallée.
Aba et Kouly étaient fiers alors. Prêts à mener la tribu vers un avenir fécond. Bâtir une famille et offrir un jeune chef pour succéder à Aba. Plus tard.
La honte ajoutée aux espoirs déçus accable le jeune homme.
À ressasser ses regrets, seul au chevet de Kouly, il est sourd à l’agitation du dehors. Les cris des anciens et les rires des enfants réjouis. Le coup de tonnerre aussi, puissant, sorti des entrailles de la terre. Les femmes, s’arrimant les unes aux autres, sortent déjà les jarres pour récolter le précieux nectar.
Le ciel couleur ardoise est strié de zébrures de diamant, le vent a tourné, arrachant sans vergogne piquets et étais, décoiffant les habitations de chaume. L’air est si dense que les hommes distinguent à peine les ombres, à l’exception des éclairs qui inondent les visages de stupeur et de joie. Frayeur ancestrale et bonheur d’être en vie.
Les calaos lissent à nouveau leur plumet jaune empoussiéré.
Aba apparaît sur le sentier. Prélude au rideau de pluie sur le point de s’abattre, la première goutte chaude s’écrase sur son crâne. Une onction, un hymne à la vie.
Il entend alors un cri déchirant les ténèbres. À cet instant il ne sait s’il est de Kouly ou de son fils. Ce soir, les dieux sont revenus au village.

66 VOIX


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Fantomette
Fantomette · il y a
Ah! cette pluie si précieuse dans certains endroits, j'ai connu çà, mon vote; Si cela vous dit, je suis en finale avec "Soleil de la saint Valentin" peut être à bientôt
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Ancre
Ancre · il y a
J'ai senti également cette première grosse goutte chaude.Une fin heureuse après une description sans concession de la vie qui s'estompe. Tant que l'encre de nos stylos ne sèchent pas...
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Sourire
Sourire · il y a
C'est vrai, Ancre, la comparaison entre la pluie et notre inspiration me plait bien. Si elle n'est pas aussi vitale, elle nous apporte beaucoup de bonheur.
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Chablik
Chablik · il y a
Un souffle puissant dans votre écriture en attendant l'orage salvateur.
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Décar
Décar · il y a
Beau texte, belle écriture
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Emerillon
Emerillon · il y a
Superbe texte au don de poésie et d'évocation rare. Merci pour l'espérance.
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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Très émouvant ! On tremble pour cette tribu et on espère avec elle . . . mon vote ! Et je vous invite sur ma page pour découvrir " Un bon plan" pour la Saint Valentin . . .
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Magalune
Magalune · il y a
C'est superbement écrit/décrit. A la fin de ma lecture, j'avais presque chaud !
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Sourire
Sourire · il y a
C'est bien, par les temps qui courent !...Merci
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une très belle écriture pour décrire ce terrible phénomène qu'est la sécheresse extrême et l'effet délétère qu'elle produit sur la faune, la flore, les corps et les esprits. Et une empathie pour les victimes de cette catastrophe que vous savez nous communiquer.
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Yann Jean Eon
Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon
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Alain Adam
Alain Adam · il y a
Mon vote solidaire et enthousiaste. Vite, un verre d'eau!
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Sourire
Sourire · il y a
Comme vous dites "donnez lui à boire " dit-il se tournant vers cet homme...
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