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Marie Wouters

Marie Wouters

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134 voix

Je la connais à peine. Je l’ai rencontrée deux ou trois fois parce que nos maris sont amis, mais sans plus.

Dans les couloirs de l’hôpital où mes pas résonnent, je me demande ce que je vais bien pouvoir lui dire. Je repense à cette conversation que nous avons eue, il y a trois jours seulement. Elle s’inquiétait de ne plus le sentir bouger. Je lui répondais en riant de ne pas s’en faire, qu’elle allait avoir un enfant calme et qu’elle avait bien de la chance. Quelle idiote ! Je suis pétrie de honte à l’idée de lui avoir dit une chose aussi stupide. Si j’avais su. Si seulement je m’étais doutée.

J’arrive dans le service qu’on m’a indiqué. Gynécologie. Au moins, on ne l’a pas mise en maternité.

Je prends une grande inspiration avant de pousser la porte...

Elle a déjà de la visite. Elle est assise dans le fauteuil, près de la fenêtre, revêtue d’un peignoir. Elle parle au téléphone... « Ne t’en fais pas, Maman, ça va... Oui, je me repose, ne t’inquiète pas... À demain... Je t’embrasse. » Elle raccroche en ravalant de justesse un imperceptible sanglot et me présente sans attendre ses collègues de travail, assises sur le lit. Je ne me souviens ni de leurs noms, ni de leurs visages. Juste qu’elles lui ont apporté un cadeau. De la lingerie. Ou un pyjama, peut-être. Je ne sais plus. J’ai juste l’image de dentelles noires et de rubans rouges dans un papier coloré.

Elles expliquent qu’elles ont beaucoup hésité, qu’elles ne savaient pas quoi apporter, qu’elles n’ont pas l’habitude... Qu’est-ce qu’on offre en pareille circonstance, hein ? Elles sont terriblement mal à l’aise. Leurs phrases maladroites se perdent en détours et en points de suspension.

J’assiste à la scène en retrait. L’atmosphère est pesante. Les trois filles tentent de faire semblant de rien, parlent de mille futilités pour ne surtout pas évoquer le drame qui les amène là. Elle les regarde avec un sourire triste, l’air de dire « vous en faites pas les filles, je comprends ».

En arrivant, je n’avais aucune idée de ce que j’allais lui dire, de ce qu’il fallait dire dans ces cas-là, mais dans cette chambre d’hôpital qui respire la tristesse, je comprends clairement ce qu’il ne faut surtout pas dire. Je suis une mère. Je sais ce que c’est que de mettre un enfant au monde. Je connais cette souffrance, extrême, avec au bout la vie qui surgit et braille de tous ses poumons. J’ai vécu cette rencontre formidable, ce sentiment incomparable au creux de l’estomac lorsqu’enfin, deux petits yeux gris métal se plantent dans les vôtres. Qu’est-ce que j’aurais ressenti à sa place, si au bout de toute cette douleur il n’y avait eu que le vide et le silence ? Qu’est-ce que j’aurais envie d’entendre ?

Les jeunes collègues prennent congé. « Repose-toi bien, reviens-nous en forme... » La porte se referme. Nous voilà seules, face à face. J’ai froid. J’ai peur de mal faire.

Je ne veux pas être une de ces voix qui disent que c’est pas si grave, que ça aurait pu être pire, qu’il y aura d’autres occasions, d’autres enfants, et puis qu’il va pleuvoir demain et qu’on a hâte d’être en vacances... Je ne veux pas être une de ces voix qui minimisent la souffrance de l’autre comme si ça allait l’amoindrir vraiment. Comme si elle allait avoir moins mal si on faisait comme si... Non, je ne veux rien de tout ça. Je décide plutôt d’être une oreille tendue. Je me fais réceptacle.

Comment l’a-t-elle compris, je ne saurais le dire. Mais je vois dans ses yeux qu’elle le sait. Elle peut tout me dire. Elle n’a pas à craindre de me heurter. Elle n’a pas à me ménager ni à me rassurer... Elle n’a aucun rôle à jouer avec moi, aucun rang à tenir. Moi, la quasi inconnue, je suis extérieure à son histoire, je peux tout entendre. Alors elle se met à raconter...

Son ventre redevenu anormalement calme, l’inquiétude, le rendez-vous en urgence. Puis l’échographie, silencieuse. Les pas qui s’accélèrent autour d’elle alors qu’en elle, la vie s’est arrêtée de battre. Les regards compatissants des infirmières. Une main sur son épaule tandis qu’une autre lui tend des comprimés. La douleur, qui monte, lentement, par vagues successives. La peur qui l’envahit. Les heures qui défilent au rythme des contractions. Et enfin, les muscles tendus par l’effort, la délivrance. Et le vide après. Le silence. Assourdissant.

Elle me demande mon avis, « tu crois que j’ai eu raison de ne pas vouloir le voir ? » Je n’en sais rien. Bien des années après, je n’ai toujours pas la réponse à cette question. Elle me parle des photos qu’ils ont faites et qu’elle pourra regarder lorsqu’elle se sentira prête. Elle me parle des dispositions qu’ils ont prises pour l’enterrement, du prénom qu’ils ont choisi de lui donner, des démarches pour qu’il figure sur le livret de famille. Elle parle aussi de ses points de suture, des contractions qu’elle a encore par moments, des médicaments qu’elle prend pour arrêter la montée de lait, pour arrêter la vie qui monte en elle envers et contre tout. Elle parle enfin de la forteresse de tristesse dans laquelle s’est enfermé son mari... Tant de choses si douloureuses. Comme fait-elle pour supporter ça ?

Elle m’explique qu’elle a du mal à se faire à l’idée que tout est fini. Que chaque fois qu’elle entend des pas dans le couloir, elle s'attend à ce qu'on ouvre sa porte pour venir lui mettre son petit ange affamé, criant, vivant, dans les bras.

Dehors, la nuit est tombée. Ses yeux se perdent un moment dans les reflets des néons sur les vitres... Il est temps que je rentre retrouver ma marmaille.

Quand je me penche pour l’embrasser, elle me prend la main :
— Merci Sophie de m’avoir écoutée. Je me sens plus légère maintenant. Peut-être même que je vais réussir à dormir ce soir.

Je referme la porte sur un sourire embué de larmes et m’empresse de quitter l’hôpital. Mon cœur pèse des tonnes.

134 VOIX


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Sellig
Sellig · il y a
Un sujet difficile mais très bien amené avec de bonnes observations sur les comportements humains. J'ai apprécié cette écriture fluide, avec les bons mots au bon moment. Je suis nouveau sur ce site, si vous avez un peu de temps, et à bientôt sur d'autres textes. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/annee-2161-stupeur-sur-la-ligne-f112
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Cannelle
Cannelle · il y a
Très belle écriture. Toute en sensibilité. Vous avez mon soutien (61)
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Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci pour ce 61ème vote. Sans doute le dernier avant la clôture du concours...
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Sylvie Bédéo
Sylvie Bédéo · il y a
Bouleversant, touchant sans être dramatique, un ton juste. J'ai voté.
Dans un autre registre je vous laisse découvrir "Post mort t'aime". http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/post-mort-t-aime
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Lise 97
Lise 97 · il y a
C'est à la fois violent et très doux... J'ai paniqué, inspiré, absorbé, et expiré...
Poignant et touchant
mon vote
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Chantal Mabon
Chantal Mabon · il y a
Se taire peut-être parfois...mais ton écriture est toujours aussi douce et agréable et les mots coulent très purement et humblement. Bravo Marie.
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Marie Wouters
Marie Wouters · il y a
Merci beaucoup Chantal ! Bises
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Maud
Maud · il y a
Merci de la visite chez mon petit Touareg ! :-))
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Maud
Maud · il y a
Bravo pour ce texte ! savoir se taire.... l'écoute est souvent nécessaire et réconfortante, je le sais bien dans mon travail en pédopsychiatrie et parfois des "merci"..... j'ai un petit haïku en finale il s'appelle "Touareg" si le cœur vous en dit il sera ravi de votre visite...
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Pierre-Eric Grossi
Pierre-Eric Grossi · il y a
Je crois que Naïade a déjà tout dit avant moi. Mon vote. Si vous le souhaitez, j'ai moi-même un texte en finale des poèmes, je vous invite à venir me lire et à soutenir le texte s'il vous plait : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/trajectoire
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Naïade
Naïade · il y a
Empathie, humanité... La pureté, la beauté de ceux qui sont réellement présents au monde, à l'autre.
Merci Marie pour cet intense et sublime partage. Cette histoire qui nous prend aux tripes, bien sûr, la qualité des sentiments mais aussi et surtout, ce regard "éveillant" qui nous appelle à plus d'attention et de présence "vraie", vivante et authentique.
Merci.

Désolée pour le racolage mais ces finales c'est aussi, il faut l'avouer l'occasion de nouveaux et parfois enrichissants partages, de découvertes (ce fut le cas pour moi, ici). Votre avis ne me déplairait pas (alors si vous n'aimiez pas : soyez sans indulgence :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/desir-d-elle-orchidees-palpitantes-1 et si vous aimiez...
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Patricia Besson
Patricia Besson · il y a
j'ai beaucoup aimé et lu cette histoire pleine d'émotion écrite avec délicatesse et pleine d'amour malgré la tristesse qui ressort de ce texte... Bravo vous avez mon vote
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