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Sacrifice...

Gérard Aigle

Gérard Aigle

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12 voix

Aux aigles de Bonelli sur les rives hautes de l'Agly...
Chargez vous de son esprit !


Il était perdu dans sa surdité, dans une relation douloureuse et infidèle avec des voix et des sons appartenant à un monde dont il avait la conscience chaque jour plus certaine de s'éloigner . Inexorablement. Sa mémoire s'effilochait . Hébété, il avait parfois des instants fugitifs de gaité enfantine. Puis il sombrait de nouveau dans son absence erratique. Je le tirais par mes propos jusqu'au bord du réel devenu trop fort , trop lourd pour son esprit et pour son corps, je le sentais chanceler au bout de mes phrases. Son regard bleu transparent peinait à trouver le sens . Son corps faiblissait, son esprit s'engourdissait, il mourait doucement... Et je ne pouvais que vivre près de lui ma terrible impuissance.
Je lui rendais visite à l'hôpital où on l'avait conduit en soins intensifs. L'arythmie cardiaque le faisait parfois suffoquer et le plongeait ensuite, épuisé, dans de courtes périodes de sommeil durant lesquelles il divaguait . L'appareil respiratoire plaqué constamment sur son visage l'obligeait à garder bouche ouverte. Des râles s'échappaient par intermittences .
La chambre plongée dans la pénombre était pleine du bruit obsédant des appareils et du clignotement des lumières de contrôle. La lueur émise par l'écran de monitoring Le bruit des allées et venues du personnel médical dans le couloir, l'odeur aseptisée de la chambre, tout cela constituait un monde hors du temps qui s'écoulait.
Je l'ai quitté un soir de janvier avec comme à chaque fois un mélange d'angoisse et de soulagement . Dehors la nuit tombait dans le ciel clair balayé par la tramontane. Il faisait frais, le frais de la vie et du cycle des existences. J'ai frissonné. Dans la voiture qui était restée au soleil tout l'après midi, il faisait bon. J'ai mis la radio pour reprendre pied dans le réel. J'ai roulé dans la nuit tombée le long de la mer alors qu'il
vivait ses dernières heures seul. J'ai reçu un coup de téléphone à 3 h du matin .
Je suis retourné à la clinique sans être rentré chez moi. Son amie était déjà là; cela faisait 18 ans qu'ils étaient ensemble et qu'ils s'aimaient dans une grande et belle tendresse. Je l'ai prise dans mes bras. Elle m'a murmuré quelques mots
pleins de leur sagesse de vieux amants, une sorte de calme résignation, une patience orientale et plus qu'humaine... Une tristesse sans larmes . Le jour s'est levé au bout de quelques heures dans le silence fatigué des nuits de mort où tout est solitude. Elle m'a demandé si je pouvais rester avec elle , j'ai dit que oui et que je l'aiderais dans les démarches administratives. On nous a conduits dans une petite salle aux murs nus . On nous a apporté du café : le médecin de garde cette nuit, un interne espagnol, est venu pour nous dire quelques mots d'usage . Il a conclu ".....et puis dans la vieillesse, la mort fait partie du contrat. "

12 VOIX

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Lecrilibriste
Lecrilibriste · il y a
Ce sont de sacrés moments à passer et vous les décrivez avec beaucoup de tendresse et une grande justesse
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Gérard Aigle
Gérard Aigle · il y a
Merci avec un peu de retard pour votre lecture et votre commentaire
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Marie
Marie · il y a
Une situation vécue que vous rendez avec une sobriété, une tendresse et une retenue remarquables !
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Gérard Aigle
Gérard Aigle · il y a
Merci pour votre commentaire....
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Cannelle
Cannelle · il y a
C'est superbe. Tout en retenue. "la vie n'est qu'un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs" disait Montaigne
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Gérard Aigle
Gérard Aigle · il y a
Merci à vous Cannelle...
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Mamounette
Mamounette · il y a
Son esprit plane déjà haut , très haut au dessus des rives de l'Agly.....
Dieu que ce texte est beau ! Quelle écriture ! Merci.

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Dizac
Dizac · il y a
Pudeur et délicatesse pour raconter une fin de vie douloureuse. J'aime.
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte tout en retenue qui aborde la plus grande peur humaine avec beaucoup de tendresse et de dignité.
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