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Rencontre à la supérette

A. Kardelune

A. Kardelune

72 lectures

60 voix

J'ai beau lever les bras, je suis trop courte pour poser ce foutu carton au dessus de l'armoire. Comme je veux me débrouiller seule, je monte sur une caisse et m'étire en équilibre jusqu'au bout des doigts pour poser le paquet. Je redescends de mon promontoire, je tourne la tête vers la fenêtre ouverte. C'est là que je le vois, dans l'appartement d'en face, de l'autre côté du boulevard. Il me semble grand et fort dans sa tenue de sportif.
Mon corps se réchauffe et presque immédiatement surgit une boule au ventre. Il est trop beau pour moi. Je m'enferme dans la salle de bain. Je fixe le miroir avec mes yeux gris en forme d'amendes et je me dis que le bleu va mieux avec les cheveux blonds. Mes cheveux, parlons-en ! Je les veux courts et c'est la guerre avec ma mère. Elle veut que je les garde longs jusqu'aux fesses. Pour l'instant, ils sont longs. Je remonte mes seins puis les laissent retomber. Je renouvelle l'opération plusieurs fois de suite pour mieux évaluer. Je me demande ce qu'il en penserait. Tout est petit chez moi. Tout ce qui est beau semble traverser le miroir. Je retourne dans ma chambre plutôt déprimée mais je reste obnubilée par la fenêtre. J'y jetteun œil toutes les deux minutes et je ne me lasse pas. Dès qu'il apparaît, je suis en extase. Je crois qu'il se prépare à sortir.
Maman m'interdit de traverser le boulevard. Elle dit que les gens du côté impaire sont infréquentables. Personne ne sait d'où ils viennent ni comment ils vivent. Ils sont dangereux, ils parlent mal ; Bref, ce sont des voyous qui ne respectent rien. Je cherche une stratégie pour sortir de l'appartement. Je prétexte quelques achats de fournitures scolaires et ça marche.
Tout le quartier va à la supérette. Elle se situe sur le rond-point, au bout de l'avenue, et fait figure de passage artificiel entre deux mondes fantasmés. Une fois sur le trottoir d'en face, un groupe de garçons vient à ma rencontre. Ils commencent à me parler, à me demander ce que je viens faire par ici, à me dire qu'ils me trouvent jolie. Ils me draguent ouvertement mais avec tellement de maladresse que je ne réponds pas à leurs avances. Je cherche à passer mon chemin et leur drague lourde emplie d'irrespect finit par des insultes. Le paradoxe c'est qu'ils dépassent les limites mais pour une fois, je me sens exister aux yeux de quelqu'un.
J'arrive finalement au supermarché et je le cherche dans les rayons. Je l'ai vu entrer, je sais qu'il est là. Je suis rongée par la peur de le rencontrer, de l'effleurer, peut-être de lui parler, juste croiser son regard, et à la fois, ça m’excite. Il est là avec son sac à dos sur les épaules. Il achète des gâteaux et des barres de céréales. Je passe près de lui en essayant d'attirer son attention mais rien ne se passe. J'ai le cœur qui bat, une petite tension au niveau du plexus, une légère frustration.
Je me trouve derrière lui à faire la queue pour payer. La caissière est une amie de ma mère. Elle me sourit. Personne n'ouvre son sac au passage en caisse, mais à lui, elle le demande. Comme je trouve la situation injuste, je demande des explications, je m'étonne à prendre sa défense. Il se tourne vers moi me gratifiant de son plus beau sourire. Je suis aux anges. Néanmoins, il s'exécute sans broncher, avec indifférence, comme par habitude. Il paye et sort.
À ma grande surprise, il m'attend à la sortie du magasin. Je me sens sotte devant lui d'avoir réagi avec autant de naïveté. Pourtant, il commence par me remercier et me propose de faire un bout de chemin ensemble. Nous nous arrêtons au square. Assis sur un banc, nous discutons, nous nous racontons un peu et baissons petit à petit nos armures. Nous n'avons plus peur de s’abîmer. Il me plaît. J’émets un soupir. Je me surprends à lui caresser le visage. Il est doux. Il m'étreint comme pour me sauver du naufrage. Dans un désir brûlant, nous passons le reste de la journée à nous rouler des pelles.

En compét

60 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Elle_Abrazo
Elle_Abrazo · il y a
Joli texte, tout simple et bien ficelé. Contrairement à ce que pensent certains auteurs qui ont commenté votre texte, je dirai que oui ! on peut écrire comme on parle. D'ailleurs votre texte est seulement parfois dans un registre moins soutenu parce qu'il est le reflet de la langue propre à son narrateur et ce mélange de registres me paraît bien réussi. Bonne chance et au plaisir de vous relire :)
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Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Amour de jeunesse à la supérette !
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un texte très enlevé, du langage parlé qui termine écrit. C'est déroutant, mais pourquoi pas ? Même si c'est encore un peu tôt pour briser les codes. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Marie
Marie · il y a
Patrick a très bien dit ce que j’ai ressenti à la lecture de votre texte si vivant : juste un petit réglage de niveaux de langages, on n’écrit pas comme on parle. Très prometteur !
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A. Kardelune
A. Kardelune · il y a
Merci Marie
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Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
"Nous passons le reste de la journée à nous rouler des pelles"... sur le plan "littéraire", vous auriez pu faire un petit effort et dans le même temps (non, ce n'est pas du Macron)... votre texte m'a beaucoup plu et la fin m'a fait marrer (je ne suis pas non plus à l'abri). Une écriture féminine, jeune et pleine de vie. Mon vote
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A. Kardelune
A. Kardelune · il y a
Le plaisir et le rire sont essentiels. Merci Patrick
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette rencontre de l'autre côté ! Mes votes ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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A. Kardelune
A. Kardelune · il y a
Merci Keith, je vais vous lire de ce pas. bonne journée !
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
merci beaucoup, A. Kardelune !
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Passer de l'autre côté de la rue, et hop ! Le conte de fée !
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est en aussi cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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A. Kardelune
A. Kardelune · il y a
Oui, ça existe il paraît !
J'irai vous lire avec plaisir. Merci

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Partner
Partner · il y a
Super la supérette.
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Rtt
Rtt · il y a
eh bien voilà qui est fait ce qui est petit est si fragile et si joli le plus souvent!
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Ah ! L'amour !
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A. Kardelune
A. Kardelune · il y a
l'inépuisable amour !
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