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Pour en finir avec la dictature de la surprise St Valentin 2017

Gérard Aigle

Gérard Aigle

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8 voix

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Elle m'avait dit , un soir du milieu du mois de janvier, juste avant de se coucher : " Pour la St Valentin , cette année , surprends-moi!" Le ton était à la fois celui de la gourmandise et de l'injonction définitive. Nous étions à un mois de sacrifier au rite et l'ampleur de la distance me laissait penser qu'elle y réfléchissait intensément et y attachait une importance peu commune. J'en fus immédiatement et profondément troublé.

Ce que je pris pour une revendication dans l'espace conjugal, éclatait inopinément après 20 ans de vie commune et 2 ans de préliminaires respectueux. Un total donc de 22 St Valentin que j'avais scrupuleusement observées. Chaque fois, il me semblait avoir fait preuve des qualités qu'on est raisonnablement en droit d'attendre d'un homme amoureux, tel qu'il est présenté dans l'imagerie populaire commerciale. J'avais toujours satisfait aux règles formulées par la pression médiatique : régularité dans les souhaits , sourire affectueux, petits cadeaux entre 150 et 300 euros selon les statistiques des chambres de commerce. Certes, je le concède, j'avais toujours tapé avec une certaine facilité, dans le bijou, même modeste, dans la lingerie fine, voire bourgeoisement coquine, surtout les premières années. Plus récemment, je m'étais, par souci de varier, essayé au bouquet de fleurs- des roses rouges bien évidemment!.
Ces deux dernières années, j'avais quand même mis le paquet selon moi! Dans une sorte d'apothéose Valentine, j'avais conjugué, en lien avec l'amélioration de ma situation professionnelle, petit bouquet de fleurs, petit bijou, d'accord mais bijou quand même, repas au resto à 30 euros par tête, vin et coupe de champagne en sus, suivi de séance de cinema à 22h et pour couronner tout ça, prolongation exceptionnelle sous les draps et...au dessus. Hein ! Ça avait quand même de la gueule ! Force aurait été, selon moi, de le reconnaître pour toute femme "lambda"raisonnable! Concrètement, il me semblait vraiment avoir atteint depuis 2015, dans le domaine de la St Valentin du moins, un niveau tout à fait convenable! Surtout si je le comparais, dans les discussions de cantines, aux expériences de mes collègues du bureau des Vérifications et de la Comptabilité . Alors comment faire mieux, comment surprendre quand on est à ce stade? Je vous le demande! Honnêtement?hein?
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Pendant plusieurs semaines, j'écoutais à table, avec avidité, les conseils, les trucs, les "joujoux extra" infaillibles que chacun de mes collègues étalait complaisamment avec, parfois d'ailleurs, des sous-entendus qui m'échappaient dans des rires graveleux .
Ça ne me fut pas d'une grande utilité et l'injonction de Françoise continuait de se heurter constamment aux parois capitonnées de mon cerveau : la surprendre était devenue une véritable obsession. Non seulement je devais faire preuve d'attentions, mais en plus la surprendre!

Si quelqu'un, d'ailleurs, était surpris en l'occurrence, c'était bien moi et avant l'heure ! Je dois dire en effet, qu'en temps normal, elle me posait dans son comportement usuel relativement peu de problèmes sur le plan du couple : goûts culinaire , hygiène domestique, sorties , vacances , fréquence des rapports , tout me convenait ou plutôt rien ne disconvenait. De plus, elle n'avait jamais émis la moindre observation sur le déroulé de notre vie et la qualité intrinsèque de celle ci! D'où pouvait bien lui être venu ce besoin , ce désir , ce goût de la surprise?
Durant quelques jours mon existence vira au cauchemar, partagé que j'étais entre les questions et l'absence d'émergence de solution. La surprendre? pourquoi donc à ce stade de notre vie de couple?Et surtout, surtout , comment ? Comment s'y prendre?
Lui offrir un chien? Je n'étais pas sûr du tout de l'effet et elle n'avait jamais manifesté contrairement à moi, d'affection particulière pour les animaux domestiques.
Lui offrir un livre dont le contenu bouleverserait sa vie? Elle ne lisait , en y réfléchissant bien, que des magazines féminins et des recueils de haïkus* qui , personnellement, me laissaient de marbre. Je m'étais rendu compte que les livres fondamentaux que je lisais et laissais traîner sur mon bureau ne l'intéressaient pas...
Lui offrir, une croisière Costa, un voyage extraordinaire ? À elle si casanière et sujette au mal de mer? allons ce n'était pas sérieux et je m'y étais déjà cassé les dents !
Le temps passait et aucune idée lumineuse n'éclairait le calendrier. Je ne me sentais pas de taille à relever ce défi absurde et l'angoisse finit par m'étreindre. La veille du jour fatidique, paralysé par mon incapacité à surprendre, j'en avais oublié jusqu'à l'élémentaire de la célébration. Pas de bijou, de bouquet, de réservation chez un toqué de province et de plus un effondrement conjoncturel de ma libido saisonnière, torturé que j'étais dans ma virilité par la déception que j'allais infliger à ma compagne et par conséquence à moi-même...
C'est alors, à quelques heures seulement du fiasco annoncé, que la lumière se fit et que la révélation descendit sur moi. Le problème que j'avais à résoudre n'était pas, finalement, dans l'injonction mais dans la personne elle-même qui l'avait formulée. De fait, si je me laissais aller à tenter une surprise , je m'exposais à louper mon effet dans un premier temps,mais surtout à induire dans un deuxième, si je réussissais, une réitération de cette revendication l'année ou les années suivantes. Une sorte d'escalade de la surprise, qui contribuerait au caractère marchand de la célébration de cette fête idiote! J'entrevis les affres des années futures, ma vie complètement gâchée par cette recherche de dépassement dans la surprise, l'angoisse à date fixe de ne pas réussir... L'enfer quoi!
C'était NON! Non et non!
Au bout de mon raisonnement j'éprouvais une certaine sérénité : l'avenir me parut enfin nimbé de calme car la solution était là, évidente , comme à chaque fois qu'il est question de l'avenir des hommes et du monde!
Je décrochais du râtelier du couloir, la Regmington à canons superposés pour vérifier le fonctionnement du percuteur. Je la chargeai et partis au rendez vous dont nous étions convenus, en sifflant la musique de Kill Bill : "bang bang..."

8 VOIX

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Cajocle
Cajocle · il y a
Ha ! Ha ! Bonne Saint Valentin !
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Mamounette
Mamounette · il y a
Mais c'est tout ce qu'elle mérite cette petite capricieuse!
Belle écriture et chute très réussie...

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Michel Allowin
Michel Allowin · il y a
"Hapiness is a warm gun. Bang Bang Tchou Tchou !!"
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Sonia
Sonia · il y a
J'adore votre style, la precision du vocabulaire. C'est cousu comme une jolie dentelle ! La fin m'a semblé cependant un peu violente, une grève de la saint Valentin eut pu suffire à mon etonnement. Mais peu importe, je trouve que vous êtes un grand auteur :-)
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SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Ah oui !! Quand même !! Je pense que, cette fois, la surprise va la laisser sans voix :D
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Aussi déterminé que le mien mais sans risque personnel ce "Valentin"!!
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