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Oderint dum metuant

Antoine Cupial

Antoine Cupial

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80 voix

— Tu veux vraiment savoir ce qu’elle a dit ?

En guise de temps de réflexion, Louis prit une grande inspiration qui mourut en soupir.

Il revit la femme et son doigt accusateur pointé vers lui crânement une heure plus tôt. Son bras frêle s’était abattu vers lui d’un coup, à la façon de Macquet, le champion de javelot. Dans son souvenir encore frais, elle ressemblait à une vieille femme, avec des cheveux gris et des traits tirés, mais elle ne devait pas avoir quarante ans.
En sortant de chez elle, elle avait d’abord crié d’horreur à en déchirer les tympans de tous les hommes présents. Un cri primaire comme l’enfant qui vient de naître, aussi sincère et vrai que son absolue nécessité. Que faire d’autre en cet instant ? Elle tomba à genoux devant la dépouille de son fils, un gamin de vingt ans qu’ils pensaient terroriste. Les pleurs vinrent ensuite, mêlés de quelques mots inarticulés qui traduisaient la surprise et l’incompréhension. La mère resta là de longues secondes, abattue, puis ses larmes séchèrent comme par enchantement.
Alors, elle fut debout dans l’instant avec son tablier rougi du sang de son enfant. Ravalant sa colère et sa rage comme on remballe ses affaires à la va-vite, elle s’approcha des soldats français qui virent en sa détermination une menace. Par instinct, par réflexe ou pour se donner une contenance, ils posèrent tous la main sur la crosse de leurs fusils. Alors, elle se figea à deux mètres du responsable de l'opération et le désigna du doigt.
Le visage de Louis était transformé par l’adrénaline. Mâchoires serrées, regard d’acier pour mieux impressionner l’ennemi, il semblait avoir rajeuni. La femme lui avait alors parlé en chaoui sur un ton étonnamment chantant, presque mielleux, tandis que ses yeux déterminés témoignaient de sa haine indicible. Elle acheva sa diatribe sur un sourire de dents gâtées qui ressemblait à une bravade. La sueur coulait sur le visage de Louis mais il jugea que s’essuyer à cet instant passerait pour un aveu de faiblesse. Dans la vie poisseuse des soldats, certaines secondes sont béantes comme des blessures de guerre, elles suintent pour l’éternité.
Enfin, dès lors que la femme revint vers le corps à terre et qu’elle reprit ses jérémiades, tout le monde se détendit...

À présent, le paysage de l’Aurès défilait à bonne allure dans les pupilles azurées de Louis. Le chauffeur du camion entamait la piste qui ramenait le bataillon à quelques kilomètres de la ligne Morice et à l’arrière du véhicule qui brinquebalait, les hommes faisaient circuler des cigarettes de troupe dans un silence religieux. L’un d’eux sortit Louis de sa rêverie en lui tendant un paquet.

— Dis-moi ! répondit-il enfin tout en prenant une clope.
Ahmed, l’un des deux harkis embarqués avec eux pour l’opération, prit encore quelques secondes pour se remémorer le plus justement les propos à traduire.
— Elle a dit quelque chose comme... « Honte à toi, sale Français, je te maudis toi et ta famille pour la fin de tes jours, que tes enfants meurent à leur tour, chien galeux. Tu seras le dernier à porter ton nom. Mektoub. C'est écrit. »
Louis prit un air exagérément contrit.
— C’est pas gentil...
Les soldats échangèrent un regard pour sonder l’intention de leur commandant et ils s’esclaffèrent en décelant un léger rictus à ses lèvres. C’était la première fois qu’ils riaient de la journée et cela leur fit le plus grand bien. Comme une douche régénérante, leurs plaisanteries tombèrent en cascade pour laver les tensions occasionnées par leur mission. Encore cinquante kilomètres et ils pourraient se mettre au lit avec le sentiment du devoir accompli.

De son côté, Simone avait attendu Louis en trompant son inquiétude par la préparation minutieuse d’un dîner inhabituellement copieux, jusqu’à ce que Bertin, le jeune radio, vienne lui annoncer en douce selon ce qui avait été secrètement convenu entre eux que le bataillon était sur le retour.
Simone avait fait dîner les enfants, les avait couché rapidement sans lire d’histoire, puis elle s’était enfermée dans la salle de bain pour se pomponner.

Après avoir fait son rapport, le commandant Louis De Chalvan rentra dans son appartement au mess des officiers. Il quitta ses galons et son uniforme pour redevenir un mari aimant et un père attentionné.
Sa femme était rayonnante et le dîner délicieux. Louis avait fait venir par bateau de Marseille, un petit bijou en or de chez Bornand, pour fêter les vingt ans de leur rencontre. Ils partagèrent alors quelques coupes de champagne, du gazouz comme disaient les musulmans. Ces instants de volupté paraissaient insolents en ces terres, improbables dans cette vie qui les menait d’un théâtre de guerre à un autre. Pourtant, lors de cette soirée, leur soirée, rien d’autre ne comptait plus que l’amour et le plaisir d’être deux.

Avant de regagner leur lit, Louis fit un tour par la chambre de ses enfants qui dormaient à poings fermés. Catherine, dix ans, avait été conçue pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il était en poste en Allemagne et Marie, quatre ans, était le fruit d’une permission pendant l’Indochine où Louis fut légèrement blessé. Il avait fait une fille à chaque guerre, comme si le foutre et les bons sentiments pouvaient dissoudre le sang et le chaos des armes.
En se penchant pour embrasser ses femmes, les images de la mère au tablier ensanglanté lui revinrent comme une gifle. Il fut ébranlé par cette coïncidence qui sonnait comme une révélation : en tant que fils unique et avec deux filles à marier, il serait en effet le dernier à porter le nom des De Chalvan.
Pour déjouer la malédiction et contredire le mektoub, il décida qu’à trente-neuf ans il n’était pas trop tard pour devenir papa d’un troisième enfant. Et cette fois d’un garçon, naturellement. Il rejoignit aussitôt Simone qui l’attendait au lit.

Neuf mois plus tard naquit un enfant de la guerre d’Algérie, un délicieux bambin joufflu que Simone s’empressa d’appeler Sylvie.

en compét' !

80 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Untrucbadour
Untrucbadour · il y a
Crispant comme récit. C'est bien relaté. J'ai écrit un texte sur la guerre du Vietnam, "Sister morphine" lors du concourt "court et noir". Très différent du votre. Mais la guerre, c'est ce qu'il y à de pire, non ?.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un cocktail peu commun de réalisme (on ne peut guère mieux d'écrire les états d'âme d'un soldat, gradé ou pas lors d'un conflit sauvage comme la Guerre d'Algérie), de drame (la mort du "terroriste", la douleur et la haine de sa mère) et de légèreté (la prédiction funeste qui se réalise mais pas dans l'horreur comme on s'y attend : une petite Sylvie,comme prime de permission, le drame est relatif !). Ce récit a toutes les couleurs de la vie (et de la mort), qui, comme le disait Trenet, est un grand partage.
On vous l'a certainement demandé cent fois mais que signifie le titre ?

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Brennou
Brennou · il y a
Pourquoi mettre un D à son nom ? Il est belge ?
De toute façon, d'ici son prochain galon, il a le temps de faire un fils. Il suffit de s'y mettre !

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Flo Chap
Flo Chap · il y a
Le Mektoub c'est le Mektoub ahaha!!! Une prédiction à l'allure de menace qui s'avère finalement vraie, de la plus douce des façons. Mes votes, tous.
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Chantane
Chantane · il y a
bon moment de lecture
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Annie Conord
Annie Conord · il y a
D'un drame on parvient à la fin à sourire, un tour de grand huit joliment écrit.
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Valérie Labrune
Valérie Labrune · il y a
Un récit intelligent sur la guerre, ses massacres, ses drames humains, vite effacés par de bons sentiments qui vont reconstruire ailleurs ce qui a été détruit chez ceux qui se trouvaient du "mauvais" côté. Le parallèle est cinglant. Reste alors une prophétie...
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Du drame, de la tension, de la légèreté et du rire aussi dans un contexte douloureux. Une très belle écriture !
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Iméar
Iméar · il y a
Antoine Cupial
Antoine Cupial · il y a
Je le ferai avec plaisir ! Merci et à bientôt !
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Maggydm
Maggydm · il y a
Trois filles d'accord, mais du bonheur quand même... même si un nom de famille s'éteint... mon soutien.
Si vous le souhaitez, ma page et mes lignes sont à découvrir. Bonne journée

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