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Monsieur le président, je ne veux pas la faire

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Diorite

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Cette tranchée qui court dans les champs, je suis un de ceux qui l’on creusée. Au mois de juin, c’était l’été, nous avons retourné la terre, déraciné l’herbe et les fleurs, creusé encore plus profond pour circuler au dessous du niveau du sol en files invisibles. Nous avons emménagé, en creusant encore un peu, des alcôves le long des tranchées, des petits logis humides recouverts de toits de troncs d’arbres, au sol recouvert d’herbes sèches, des tabourets de bois posés dessus, la radio de campagne accrochée à un pieu de bois enfoncé dans la paroi d’argile et de là le fil qui s’en va vers le poste de commandement en suivant la tranchée qui n’en finit pas.
La guerre avait mal commencé. Tant de jeunes soldats aux pantalons garance et aux galons rouges étaient tombés les premiers jours de la guerre dans la mitraille en partant à l’assaut bêtement en terrain découvert que l’état major avait décidé de nous enterrer.
Les autres avaient fait pareil. Quand le vent portait, nos entendions leurs bruits de pioche et les mots incompréhensibles qu’ils se disaient. Cette double rangée de tranchée, c’est le front. Immobile.
Immobiles nous aussi, dans l’attente d’un ordre pour sortir au grand jour, éblouis par le soleil, courir vers l’ennemi, s’emparer de ses tranchées, tuer ses occupants, au fusil, pistolet, baïonnette et s’installer chez lui... Les guerres se gagnent, mètres par mètres, tranchées par tranchées ont expliqué les chefs.
Ce soir, il fait froid, il a plu, je patauge dans l’eau, lui aussi, là bas, celui que je dois tuer, à moins que ce soit lui qui le fasse, il fait nuit noire. Je veille. Que faisons-nous là, enterrés comme des taupes, loin de la vie humaine, de notre petit écheveau d’existence, de notre famille, nos amours, déguisés en soldats dans cette tragédie inutile ? Je sais bien qu’après cette guerre les ennemis d’hier s’embrasseront, reconstruiront le monde déchiré et oublieront les morts inutiles dont je serai, probablement. Les animaux se combattent, mais ce sont des combats individuels, des affrontements de hordes, l’homme, lui, avec son intelligence, décide de massacres sans fin, sans raison, sans limites. Mais bon dieu, pourquoi ne pas arrêter tout ça. Comment est-il possible de décider de poursuivre, de prolonger, de justifier une pareille chose ? Pourquoi les églises ne se lèvent-elles pas pour arrêter ces tueries de masse, ordonner qu’on ferme ces abattoirs de campagne où tombent les hommes, les milliers, les dizaines de milliers d’hommes. Pour rien. On ne les mange pas, les hommes, alors, pourquoi ?
En face ce sont des hommes comme moi, obligés de quitter leur maisons, leurs familles, dressés pour me tuer, sans savoir pourquoi. Tout ça, c’est bien beau, mais si j’en rencontre un, si je ne l’embroche pas, c’est lui qui le fera. Voila le cœur du problème ; je me trouve face a face avec un jeune homme aux traits d’enfants, engoncé dans son habit de tueur de trachées, d’escaladeur de talus, de sauteur de barbelés, ce matin, il s’est rasé, sa peau est claire, il a bu son café avec deux sucres peut être, il a écrit à sa fiancée, il a collé l’enveloppe avec sa salive, il a plaisanté pour ne plus penser avec d’autres comme lui, entassés dans la tranchée, il a sauté sur le talus après avoir bu une rasade d’alcool, il a couru, en hurlant de peur, pour me faire peur, il a sauté dans ma tranchée, et maintenant il est perdu, avancer, occuper, tuer, ses yeux bleus scintillent de terreur, nous sommes face à face, lui, c’est l’allemand, mon frère de là bas, moi je suis le français qu’il doit tuer, dans ses yeux passent des nuages, il hésite, moi aussi. Qui va tuer le premier, qui aura son nom glorieux gravé sur le monument, qui aura une citation à l’ordre de la nation ? Quelle nation, mon frère affolé ? Tu as peur de mourir, tu as peur de tuer, l’alcool te grise un peu, mais devant toi, tu as la vie, ton double qui te regarde. Si tu l’effaces des vivants, tu ne t’en remettras jamais, on t’oblige à être un animal pour défendre tu ne sais quoi. Non et non, tu ne tueras pas. Tu rêves un instant à un déjeuner sur l’herbe où toi et lui chanteriez la même chanson. Les ordres fusent, les cris, les hurlements, le souffle des bombes, le bruit sourd des corps qui tombent montent de toutes parts, même si tu vas mourir à sa place, tu ne le tueras pas, tu es un homme pas un chien, un loup, un animal. Et moi en face, j’ai bien perçu l’hésitation, j’ai vu vaciller ses yeux bleus, trembler ses mains. Je ne ferai rien, je ne le tuerai pas, tant pis si je meurs de ses mains...
Je n’ai pas eu à le tuer. L’adjudant l’a abattu dans le dos. Il m’a regardé méchamment et a poursuivi sa besogne, plus loin, le long de la tranchée qui n’en finit pas. Le silence est tombé, qui a gagné, qui a perdu, combien sont morts, allemands ou français dans cette tranchée, cette guerre du moyen âge ? J’attends, assis sur le tabouret, un blâme, une condamnation, une exécution. Je m’en fous, je préfère être tué pour avoir protégé la vie. A mes pieds, l’enfant allemand dort pour toujours. Dans le sang de sa poitrine baigne un paquet de lettres ficelées.

En compét

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Raginel · il y a
Le thème me parle et la construction du texte est remarquable. Mes voix, qui s'ajoutant aux autres ...
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Kristy · il y a
Beau texte.
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Klelia · il y a
Bel hommage à ces combattants des deux camps... mais pas à la bêtise humaine !!
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Brunoh · il y a
oui, ca crève l'écran
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Tokamak · il y a
“ On ne les mange pas, les hommes, alors pourquoi ? “ j’aime beaucoup !
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Alicette · il y a
émouvant
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Guy Bellinger · il y a
Un très beau texte, qui exprime avec une sensibilité sans pathos la révolte suprême, celle du refus de tuer malgré les circonstances qui, non seulement vous y autorisent mais vous y obligent.
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Philippe Barbier · il y a
triste , mais un texte remarquable, (vous pouvez si vous le voulez bien regarder mon texte "A VINGT ANS DANS LA TOURMENTE".)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'horreur et la stupidité des guerres à travers les yeux de deux hommes citoyens de la même humanité.
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