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Mémoire d'un amnésique

Christian Pluche

Christian Pluche

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L’impact des gouttes sur le métal de l’escalier de secours lui vrillait le crâne. Coincé entre deux poubelles renversées dans la cour, il gisait sur le sol, salement amoché. La pluie transperçait ses vêtements. Il vomit lourdement par saccades. Sa tête lui faisait mal, prête à exploser. Il sentait un liquide poisseux couler de son crâne. Cuir chevelu entaillé, la blessure était encore récente.

Il ne se souvenait de rien, la panique l’envahit. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Des douleurs dans tout le corps... et ce mal de crâne... La porte de secours du Yellow restait fermée. De l’intérieur, une musique étouffée lui parvenait, des rires et des éclats de voix aussi. Les grosses gouttes de cette pluie d’orage continuaient à exploser dans sa tête, mais cela n’avait plus d’importance, plus rien n’avait d’importance...

Envie d’une clope. Peut-être était-il sorti du Yellow pour en griller une ? La question tournait depuis son réveil à l’hôpital. S’il ne se souvenait de rien, il savait maintenant qu’il faisait partie d’une race en voie de disparition. Celle des fumeurs qui ont de l’humour. Il hésitait à bouger, à appeler une infirmière. Il sombra à nouveau dans un demi-sommeil, des voix venaient jusqu’à lui. On parlait dans le couloir, on s’interrogeait...
— Pas de papiers sur lui ?
— Rien inspecteur, aucun document, pas de smartphone, carte bancaire, montre ou liquide, rien. Ceux qui l’ont mis dans cet état lui ont tout pris et ils l’ont sacrément cogné !
— Pas de disparition signalée dans les dernières vingt-quatre heures non plus...
— Les médecins disent qu’il a de grandes chances d’être amnésique. Avec ce qu’il a encaissé le cerveau se met en mode « je déconnecte tout » pour échapper à la douleur trop insupportable...
Le flic anticipait la question de l’inspecteur et enchaîna :
— Ça peut durer des semaines, des mois ou dix minutes. Le cerveau est un organe capricieux...

Deux mois jour pour jour dans cette chambre d’hôpital. Ma sortie est prévue pour demain. J’ai la trouille. Je me souviens de tout, de chaque instant depuis ces deux derniers mois. Du nom de chaque membre du personnel soignant. Des visages, des habitudes. De ces deux flics qui m’ont interrogé en vain. De l’hypnotiseur venu à leur demande, de ses efforts pour me faire passer de l’autre côté de ce que je perçois comme un mur dans ma mémoire, celle d’avant mon passage à tabac. Mais rien, pas un nom, un visage, un détail. Les flics m’ont pensé un moment mêlé à une sale affaire, un crime, un braquage, un viol, une affaire de drogue. Ils m’en ont montré des photos d’affaires non-élucidées, des images bien dégueulasses qui m’auraient fait vomir : pas d’électrochoc comme ils l’espéraient. Ils ont laissé tomber quand j’ai éclaté en sanglots. Julie venait d’arriver, elle les a engueulés. Ils étaient pas fiers quand elle a parlé de torture morale... péteux qu’ils étaient.

Heureusement qu’elle était présente pendant ces deux mois. Elle venait trois fois par semaine et avec une grande douceur elle essayait de m’aider. On discutait de tout et de rien, elle cherchait des signes. Bénévole à l’association qui aide les victimes de violences urbaines, elle m’a soutenu. C’est pas vraiment mon type de femme, même si j’ai oublié ce qu’est mon type de femme... Trop sage, trop classique, une brunette qui vient de passer la trentaine, enfermée dans sa vie bourgeoise. Sur des rails. Julie s’est démenée pour accélérer les démarches administratives. Grâce à elle, j’ai des papiers temporaires, une identité que je me suis choisie : Romain Clarafond. Un nom pris au hasard dans la liste des communes de la région.

Une fois, Julie m’a dit que le Yellow, la boîte derrière laquelle on m’a trouvé n’est pas... c’est quoi le mot déjà ? Fréquentable, c’est ça. Drogue, prostitution et petits voyous, on trouve tout ça au Yellow. J’irai faire un tour là-bas, des souvenirs reviendront peut-être ?

Julie et son mari sont d’accord pour m’héberger dans la chambre de bonne, au-dessus de leur appartement. Quand elle m’a annoncé la nouvelle, je l’ai regardée avec une intensité qu’elle n’avait jamais vue et qui la fit rougir.
— Je suis peut-être quelqu’un de dangereux, de violent. Vous avez déjà tellement fait pour moi...
— C’est de bon cœur Romain. Ah, j’ai ça pour vous. Elle me tendit un petit carnet. On en a parlé à l’association. Pour noter vos rêves. L’inconscient peut vous permettre de passer de l’autre côté du mur... Des souvenirs vous reviendront peut-être en vous relisant...

Romain n’a pas fait de commentaires particuliers quand Julie lui a fait visiter la chambre, remis du linge et les clés. Il a bredouillé un « merci » à peine audible avant de refermer la porte. Il se contempla longuement dans le miroir. L’espoir qu’un infime détail réveillerait sa mémoire l’habitait toujours. Les marques de coups s’estompaient et il découvrait chaque jour un peu plus de son visage. Sa photo était passée dans les journaux. Personne ne s’était manifesté. L’envie d’une clope lui traversa l’esprit.

Première nuit dans cet immeuble du 6e arrondissement lyonnais. Le carnet à portée de main, un stylo à côté. Je n’ai pas gardé un souvenir de mes rêves, si j’ai rêvé... Juste le sentiment diffus d’un univers hospitalier, pas celui des deux mois précédents. Des lumières, le bruit des bistouris : j’ai été opéré. Pas de cicatrices visibles, je le sais, je me suis assez observé dans le miroir. Chirurgie esthétique alors ?

Balade avec Julie au Parc de la Tête d’Or. Elle a tenu à m’accompagner. Toujours pas envie d’une clope. Deux mois que je tiens...

— Grâce à vous Julie, une nouvelle vie commence pour moi... même si je ne sais pas ce que je vais en faire. Je vous dois beaucoup, vraiment.

Malgré leur proximité, il n’arrivait pas à dépasser ce vouvoiement.

Cinquième nuit. 2 mars 2017. Un rêve comme un flash. Ce visage dans le miroir n’est pas le mien. Bar du Yellow... Une mallette remplie de billets... Une femme au bar, impossible de voir son visage... Romain note avec fébrilité ces bribes. Demain il passera au Yellow. Ne pas en parler à Julie, elle s’inquièterait.

Huitième nuit. 5 mars. J’étais un habitué du Yellow, j’en suis sûr. À cause de cette fichue mallette, il fallait prendre le large ou se cacher. Chirurgie esthétique pour rester à Lyon. Mais où est cachée cette mallette ?

Onzième nuit. 8 mars. Son mari est en déplacement. Julie est restée cette nuit. Est-ce que je parle dans mon sommeil ?

Vingt et unième nuit. 18 mars. Julie me rejoint aussi souvent qu’elle peut. Elle culpabilise, c’est la première fois qu’elle sort de sa vie bien rangée. Nous nous tutoyons et j’ai recommencé à fumer, elle aussi. Je sens que les souvenirs continuent à revenir par fragments.

Vingt-deuxième nuit. 19 mars. L’arroseur arrosé, je sais maintenant ! Un nouveau visage grâce au scalpel habile d’un chirurgien dont j’ai acheté le silence, deux petites frappes devaient me passer à tabac. On devait me retrouver inanimé, derrière le Yellow, je devais simuler l’amnésie pour démarrer ma nouvelle vie. Mais ils ont eu les poings trop lourds et j’ai vraiment perdu la mémoire. La mallette est toujours au Yellow... demain je la récupère et... Romain Clarafond sombre dans un profond sommeil jusqu’au lendemain matin.

Réveillé par un rayon de soleil qui traverse la chambre, il glisse sa main sous le traversin pour noter son véritable nom... mais le carnet a disparu. Il entend un bruit de pas lourd dans l’escalier... Julie... La mallette...

998 VOIX


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Dora
Dora · il y a
Vous nous tenez en haleine. Bravo! Mon vote
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Ganga
Ganga · il y a
Yes! Le noir vous va bien!
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Ganga !
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Gabrielle Egger
Gabrielle Egger · il y a
c'est bien ficelé, bravo mon vote
@micalement
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Merci Gabrielle !
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Marie-France Ochsenbein
Marie-France Ochsenbein · il y a
Bravo et intéressant, mes votes.
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
J'avais rapidement deviné la fin mais ce polar est tout de même un thriller réussi.
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André Page
André Page · il y a
Bravo Christian, mes votes.
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JHC
JHC · il y a
re:) bonne chance Christian!
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Doigts croisés... merci JHC !
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Johanna Dupré
Johanna Dupré · il y a
voila j'ai voté, tu es en finale BRAVO j'aime ce que tu as écris...
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Touché et ravi que cela vous plaise ! Merci encore !
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LBC
LBC · il y a
Un bon suspense, mes votes et bonne chance !
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Fantomette
Fantomette · il y a
Bravo pour ce suspense jusqu'au bout+5 et bonne chance
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