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Marseille 1966

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Maya Bellamie

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Allongée sur mon lit, je cherche le sommeil. La nuit m’enveloppe comme un buvard humide.
Le soir tombe sur ma mémoire, il est tard. J’ai reçu ce matin cette lettre de France.
L’enveloppe ouverte est restée sur la table. Papier blanc dans le noir au silence brisé. Je l’ai lu et relu, saveur amère de l’encre sur mes lèvres asséchées.
Il est tard. Pas assez sans doute pour M. Levy, le voisin du dessus qui arpente ma tête. Pas assez non plus pour la pluie qui bat les carreaux comme pour laver tous les rêves. Je voudrais être cette goutte d’eau qui glisse sur la vitre. Qui glisse dans l’oubli pour laisser couler le néant.
Il est tard pourtant et je ne dors pas. Cette lettre...
L’oreiller est frais sur mes tempes. L’air bouillant de mes souvenirs. Et un prénom, le sien, Max. Max après ces années.
Cette page noircie qui me ramène à lui. Qui me replonge dans cet été. Marseille 1966. Je ne pleure pas pourtant.
Il est tard, allongée dans mon lit, je fixe le plafond, vide et noir. Le sommeil me fuit. Mes paupières se ferment. Mais mon esprit s’agite.
Marseille, été 1966. Max, son rire sur la plage, l’odeur des embruns. Rester un moment avec lui, déguster ce moment. Ne pas rouvrir les yeux, croire qu’il est encore là peut-être jusqu’à sentir ses lèvres dans mon cou.
Je l’avais rencontré par hasard, par erreur, comme se font toujours les plus beaux rendez-vous. La vie vous sourit parfois sans qu’on sache pourquoi. Accoudée au comptoir, ce matin-là, j’avais commandé un café. Devant le percolateur, j’avais reçu le sourire de Max. Oublié mon café. Je m’étais assise dans un coin, chaise en bois, nappe à carreaux, entre verres de pastis et rires gras. Juste à le regarder me sourire. Il respirait la vie et la force de la jeunesse. Le petit bar s’animait de sa seule présence, ma vie s’agrandissait autour de lui. Ce jour-là, je l’avais attendu jusqu’à la fermeture. Il m’avait entraînée dans la nuit salée de Marseille.
Tiens, M. Levy a dû aller dormir. Son pas s’est éteint sur ma tête. Le vent fait claquer les volets. Je grelotte sous la couette épaisse.
Marseille été 1966, il faisait chaud. Un mois de vacances loin de ma famille, loin d’Israël, presque une évasion. Une pension de famille réservée avec une amie. Puis Max, les nuits dans la petite chambre qu’il louait au-dessus du bar. La peau claire de Max, son corps tout en muscles contre mes seins dorés. Mon premier corps d’homme. Ma chair qui s’embrase sous ses baisers. Un mois de passion. De jeunesse et d’insouciance.
Ma torpeur se perd dans l’odeur de Max. J’aimerais dormir maintenant, rêver de lui peut-être. J’ai soif. Mon verre est vide, il me faudrait me relever. Mais cela serait pour de bon renoncer au sommeil. Si j’allume, je sortirai tout à fait de ma douce langueur. Je veux le retenir une dernière fois.
M. Levy a des problèmes de prostate. La chasse d’eau chuinte au-dessus de ma tête. Je lui ai dit cent fois de la faire réparer. Il me faudra à nouveau appeler la copropriété. Dans la chambre de Max, le lavabo fuitait. Ce tic-tac de la goutte qui s’écrase sur la faïence me rendait folle, Max se moquait de moi. J’aimerais les entendre à nouveau, aujourd’hui, ces gouttes d’eau qui sonnaient dans la nuit, précieuses comme des gouttes d’or.
Marseille,été 1966. Je suis morte, cet été-là. Quand ils nous ont séparés, quand ils m’ont ramenée chez moi. Père avait appris. Je n’ai jamais su comment. Peut-être par cette amie un peu trop délaissée...
Cinquante ans et une lettre plus tard, Marseille est toujours là. Je ne me suis jamais mariée. J’ai attendu Max toute ma vie. Je ne l’ai jamais retrouvé. Je n’ai pu en aimer un autre. Je suis si veille maintenant.
Cette lettre, la dernière que je recevrai, la première trace de Max. Son avis de décès. Je vais le rejoindre bientôt.
La pluie a cessé. Le jour se lève, M. Levy prend sa douche. Allongée sur mon lit, je pleure enfin.

786 VOIX

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Kiki · il y a
trop tard pour voter mais j'avoue que je comprend que vous soyez finaliste. BRAVO
Si vous avez l'occasion d'aller lire les poèmes les cuves de Sassenage je vous invite pour une visite guidée du lieu. MERCI d'avance

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Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale Maya
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Belle finale...
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Pascal Depresle · il y a
Cette finale regorge de bons textes. Vous en faites partie.
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Kro · il y a
Bonne chance !
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Maya Bellamie · il y a
merci
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Klelia · il y a
Très beau texte sur la nostalgie du premier amour...
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Soseki · il y a
RE: Bonne chance pour cette finale !
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Nikita · il y a
L'amour a contre courant...dommage oui dommage. Il mérite vraiment le maximum de points ce joli texte
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Maya Bellamie · il y a
Dommage oui parfois merci à vous
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Alixone · il y a
Un nouveau soutien pour vous... Bonne chance pour la finale...
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Maya Bellamie · il y a
Merci
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Automnale · il y a
J'avais beaucoup aimé cette histoire d'amour... C''est donc avec plaisir que je réitère mes 5 voix...
Bonne chance, Maya...

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Maya Bellamie · il y a
Merci
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