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« La dernière fois que j’ai vu Marie, c’était en fin de journée, hier, dans le bureau que nous partageons depuis cinq ans. Elle était exaltée comme jamais. Elle préparait ce voyage depuis des mois. À la machine à café, elle ne parlait plus que de celui qu’elle allait retrouver. À 17 h 30, quelques heures avant de s’envoler, elle trépignait d’impatience. Même quand la chef de service est passée, elle n’a pu se calmer. J’ai bien cru que la mère Chapuis allait lui coller des heures supplémentaires, à faire séance tenante. Mais non. Rien. À croire que la responsable du service comptabilité était subitement devenue psychologue ? À moins qu’elle n’ait senti les effluves âcres du malheur planer au-dessus de ma chère collègue ? »

« Marie ? Bien sûr, je l’ai appelée hier vers 18 heures. Comme tous les jours. Ma fille, j’y tiens bien plus qu’à ma pauvre carcasse. Je n’allais certainement pas m’abstenir de lui téléphoner tandis qu’elle s’apprêtait à quitter la France pour une contrée aussi lointaine. Elle était très pressée, ma puce. Elle avait omis d’acheter les babioles qu’elle comptait lui offrir. Ça semblait si important pour elle. Je n’ai même pas tenté de la raisonner. Après tout, à sa place, j’aurais été aussi empressée. Je l’ai laissée parler vite puis raccrocher après un temps record : vingt-huit secondes. Je crois que c’est l’un des appels les plus courts de notre histoire. Aujourd’hui, j’espère que ce n’est pas le dernier. »

« Marie Mansart, la locataire du quatrième étage, est apparue dans l’immeuble pendant que je sortais les poubelles, comme tous les jeudis, vers 19 heures. Elle avait un sac Tati. Je les connais bien, ceux-là. J’en ai une collection incroyable. Faut dire qu’avec mon salaire de gardienne d’HLM, je n’ai pas vraiment les moyens de faire des folies ailleurs. Alors vous pensez, quand je l’ai croisée hier, cette petite toujours polie et serviable, encore plus gaie que d’habitude mais très pressée, je n’ai pas pu m’empêcher de lui faire un brin de causette. Enfin, elle partait, s’enthousiasmait-elle ! Elle allait le retrouver ! Le lendemain ! Et dire que… Non, mon Dieu, pas Marie Mansart ! Pas cette boule d’énergie joviale qui égaye l’immeuble. Si vous existez, inversez les rôles et prenez plutôt ce vieux ronchon du rez-de-chaussée qui, à quatre-vingt-huit ans, est toujours prompt à me chercher des noises ! »

« Cette fille, oui, je la connais. Elle vient tous les jours acheter des cigarettes ici. Elle est passée hier. Un paquet d’américaines, qu’elle a pris, la jolie. Comme d’habitude. Vers quelle heure ? Je ne sais plus. En fin de journée. Ah ! oui, elle avait un gros sac. Elle m’a dit qu’elle partait. Le retrouver. C’est là que j’ai été un peu déçu. Je la croyais célibataire et j’avoue m’être imaginé des trucs. Pourtant je sais bien que je n’ai pas les moyens d’une telle donzelle. Avec tout ça, je ne lui ai même pas souri en lui rendant la monnaie. Je m’en veux. Si ça se trouve, elle ne reviendra pas. Si ça se trouve, la concierge dit vrai. Si ça se trouve… »

« J’ai chargé cette personne dans mon taxi à 21 heures. Direction Roissy. Non, elle ne m’a pas parlé. Je me souviens d’elle parce qu’elle était belle ET souriante. C’est rare, vous savez. On ne s’imagine pas à quel point les belles filles sont peu aimables. C’est d’ailleurs à cause de ça que j’ai épousé ma Simone. Pas très jolie mais souriante. Et puis au lit ! Si vous saviez ! Ce qui n’est pas forcément le cas de la fille d’hier soir. N’empêche, j’aurais bien tenté ma chance. Mais dès que j’ai vu, dans le rétroviseur, son regard dans le vague, j’ai tout de suite compris qu’elle était amoureuse. Pour ça, j’ai toujours eu le coup d’œil. Et je respecte l’amour ! De toute façon, y’a ma Simone qui m’attend tous les soirs à la maison. Pas comme cette belle très recherchée. »

« Cette jeune femme est arrivée à l’heure au guichet. Vous savez, ces vols long-courriers obligent à être à l’enregistrement trois heures avant le décollage. Donc ça devait être vers 21 h 30, heure française. Non, ce n’est pas moi qui l’ai reçue. C’est ma collègue. Mais là, elle est en congé. Je me souviens qu’elles se sont disputées. La voyageuse avait un problème. Lequel ? Je ne sais pas. Oui, oui, la DRH va la contacter. Ne vous énervez pas, madame. »

« C’est incroyable ! Au prix où sont les billets d’avion, avoir affaire à autant d’incompétents, quelle plaie ! Marie aurait eu un problème à l’enregistrement, c’est sa mère qui vient de me le dire par Skype et personne ne sait rien. Ma femme est dans cet avion et aucune information ! Faut que j’aille en France, je ne peux pas rester ici à ne rien faire. Là-bas, j’en saurai davantage. Non, ma Marie ne peut pas… Mon Dieu, je vous en prie. Pas elle. Pas maintenant. »

« Je suis rentrée directement de l’aéroport. J’ai passé la porte de mon appartement, désespérée. J’ai déposé mon sac dans un coin, ouvert l’armoire à pharmacie de la salle de bain, pris deux Lexomil, bien décidée à dormir. Avec le décalage horaire, je n’ai même pas appelé Vincent. De toute façon, comme dit maman, les mauvaises nouvelles ça devrait au moins attendre des heures décentes. Je me suis allongée sur le lit, emmitouflée dans la couette et j’ai éteint en pensant à cette conne au guichet, à sa voix d’hôtesse de l’air clouée au sol. En une minuscule phrase de quatre mots, elle a ruiné mon bonheur. À cause de ce maudit oubli, je me retrouvais seule, loin de Vincent et surtout de Julián. Grâce aux somnifères, je me suis endormie jusqu'au lendemain soir. À mon réveil, la radio m’a annoncé la terrible nouvelle. Je l’avais échappé belle. Aucun survivant sur le vol Paris – Buenos Aires. J’ai appelé maman pour la rassurer. Je n’avais pas pu embarquer, mon passeport est périmé. Entre deux sanglots de soulagement, ma mère a hoqueté que Vincent, mon époux, venait d'arriver. Avec Julián. Cet enfant du bout du monde, depuis tant d’années désiré. Notre petit garçon. Enfin adopté. »

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Maryse
Maryse · il y a
Chacun son destin ... Marie... Juliàn... et les autres ...
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Alouette
Alouette · il y a
Bravo pour votre écriture ! Et le texte est très touchant, j'ai beaucoup aimé ! Étant plutôt sensible, je trouve que la fin apporte un sacré lot de soulagement (incroyable comme quelques paragraphes peuvent être prenants) ! Merci pour cette lecture !
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci Alouette pour ce commentaire très apprécié ! C'est un vrai plaisir de faire plaisir et c'est tant mieux si j'ai réussi. Bien à vous.
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Alouette
Alouette · il y a
N'hésitez pas à faire un tour sur ma page, votre visite me fera plaisir également, si vous en avez le temps !
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
J'irai dès que possible. Promis !
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Alouette
Alouette · il y a
A tout bientôt alors, l'un de mes écrits est en compétition dans une tout autre catégorie (en avant sur ma page) si cela vous intéresse ! Belle journée pleine de soleil !
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JPB
JPB · il y a
Pourquoi aller chercher les choses lorsqu'elles viennent à vous. L'être humain est toujours pressé mais si il savait !!!
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci pour votre lecture attentive et curieuse. :)
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Gladys
Gladys · il y a
Un beau texte prenant, je n'ai rien deviné, me suis laissé embarquée, vite lu et relu, merci pour cette belle écriture
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci Gladys pour la lecture et relecture et pour le beau commentaire.
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Odile Labbé
Odile Labbé · il y a
J'ai bien aimé. Bonne construction de l'histoire qui offre un vrai plaisir à la lecture.
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Villefranche
Villefranche · il y a
Élodie. Décidément je suis fan. Là, c'est presque trop.
Bon, le prochain que je lis, même si j'aime, je ne le dis pas!
Enfin, peut être.
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Trop dans mon cas, ce serait exagéré :-) merci Villefranche.
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
C'est un très beau récit dans lequel vous nous embarquez.
Une écriture très agréable et une belle chute ☺
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci Geny pour cette pause ici. Et pour l'appréciation. C'est très plaisant. Au plaisir d'autres partages.
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Un récit super bien structuré (j'avais deviné le coup de l'adoption dès le premier paragraphe ... mais après je me suis laissé prendre par l'écriture... Aurait mérité d'être un peu plus développé, bravo !
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Subtropiko
Subtropiko · il y a
Je continue à vous lire, en remontant le cours du temps... Très prenante construction : les témoignages multiples à propos d'un personnages sont un classique, mais ici ils s'enchaînent de telle façon que l'on suit Marie à la trace, tout en redoutant évidemment le pire (bien préparé par le premier paragraphe !). La chute n'en est que plus plaisante. Trop tard pour voter, mais je clique !
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Elodie Torrente
Elodie Torrente · il y a
Merci pour cette autre lecture et cette remontée dans le temps. Ce procédé m'est apparu évident pour ce sujet. Encore merci pour votre avis. Et pour le vote meme s'il ne sert qu'à me faire plaisir. Et c'est déjà énorme ! Merci.
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Fleur de Tregor
Fleur de Tregor · il y a
Oh Elodie, quelle frayeur ! (moi qui ai pensé que, malgré son enthousiasme et ses sourires, elle allait rejoindre les combattants de Daesh) et quelle chance ce passeport périmé. Et une chute si belle !
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