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L'histoire sans chute

Clément Paquis

Clément Paquis

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321 voix

Martin tenait entre ses mains le dernier prix Goncourt de la nouvelle. Un certain Léonel, écrivain totalement inconnu à ce jour – sauf pour sa production musicale et sa famille bien placée dans la haute-bourgeoisie parisienne –, venait de pondre un livre, et coup de bol, on avait décidé de faire de ce premier recueil, de ce tout premier livre, le lauréat du prestigieux prix Goncourt.

Martin, qui avait un goût prononcé pour la littérature, était fort curieux. On compte moins d'une dizaine de génies par siècle, de ce genre d'artistes capables de pondre une œuvre magistrale du premier coup, de cette sorte d'œuvre qui marque la postérité d'un genre particulier, d'un message éternel, et à propos de laquelle on dira des siècles durant qu'elle était si juste qu'elle en devenait intemporelle. Et si ce Léonel était de ceux-là, de ces artistes rares qui marquent l'Histoire de l'art, alors il n'était pas question pour Martin de passer à côté de son œuvre.

Ce Léonel, Martin en avait déjà entendu parler comme d'un chanteur à midinette aux textes creux et téléphonés. Pour la paix, contre la guerre, l'amour c'est bien mieux que la haine et si j'étais moins petit je serais plus grand. Ce genre de choses. Se jouant des médisants, Martin avait décidé de se procurer ce livre afin de savourer ce moment de lecture que l'académie Goncourt lui promettait.

Assis sur son rocking chair, comme il avait pris l'habitude de le faire à chaque fois qu'il ouvrait un nouvel ouvrage, Martin avait la mâchoire pendante. Des intrigues aussi plates que la Belgique, des scénarios à faire pleurer un oignon, Martin avait l'impression de lire la rédaction d'un élève de troisième. Sujet imposé : racontez vos vacances d'été. Léonel relatait son séjour à la Baule, il s'était fait une entorse, et ça fait mal, une entorse. Lorsqu'il était allé déjeuner dans un restaurant huppé qu'on lui avait conseillé, il avait été déçu par la nourriture mais s'était senti attiré par la jeune serveuse. Ce genre de trucs. Fatalement, un bourgeois qui parle de sa vie de bourgeois, ça n'est jamais très intéressant. Mais si en plus il en parle mal...

Par-dessus tout, ce qui surprenait Martin, c'était l'absence totale de chutes. Aucun des treize textes présents dans le recueil n'en contenait. Ça se terminait comme ça avait commencé, du type « Et finalement, je décidai de reprendre un verre » ou encore « par la fenêtre, je regardais la pluie tomber » et puis c'est tout. À dix-sept euros le Goncourt, on aurait été en droit d'attendre quelques subtilités littéraires, merde ! C'était le Goncourt, tout de même ! Si on décide d'aller dîner chez Maxime et qu'on se fait servir un plat de nouilles au beurre, on l'a mauvaise, pas vrai ? La rédaction prenait fin et on avait plus qu'à sortir son stylo rouge pour écrire « des efforts, mais on aurait aimé une chute » 11/20. (à faire signer par les parents)

Après avoir terminé le prestigieux recueil rempli d'histoires de vacances, de coucheries à l'hôtel et de réflexions de bourgeois sur le sens de cette vie injuste, Martin se dit qu'il était sans doute tout à fait capable d'écrire un livre, si au fond on ne lui demandait pas de le conclure.

C'est alors qu'il eut une idée.

En compét

321 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Jarrié
Jarrié · il y a
Tristement amusant. Bravo.
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Juju
Juju · il y a
adepte des nouvelles sans chute obligatoire, vous m'intéressez !
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Clément Paquis
Clément Paquis · il y a
En fait c'est l'inverse, je reste sur ma faim quand une nouvelle se termine sans chute. Je suis chutiste assumé.
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Bertrand
Bertrand · il y a
ben oui le bonheur
c'est simple comme un coup de plume
et puis on est jamais si bien
servi
que par
soi-même^^+5

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Sandra Dulier
Sandra Dulier · il y a
Joli pirouette littéraire, sans filet, en lévitation de plume... Par sorcellerie ou magie, le mot fin ne s'écrira donc pas. Mais le lecteur est bien cueilli.
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Michele Rizzardi
Michele Rizzardi · il y a
Ça sent le vécu non ? Mes 5 voix pour vous !
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LBC
LBC · il y a
C'est un aveu de duperie ou un secret pour la réussite ?
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Pascale Martin
Pascale Martin · il y a
Un texte parfois ironique dont j'attends la chute, j'aime beaucoup :)
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Chantane
Chantane · il y a
belle plume, beaucoup d'émotion, histoire passionnante
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Edmée Mallune
Edmée Mallune · il y a
Et on attend "LA SUITE !", parce que les chutes sont difficiles à imaginer souvent... pourquoi pas inventer encore pour ne jamais s'arrêter ?
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Zérial
Zérial · il y a
bien conduit, j'aime
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