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Les voyageurs de l'aube

Jonathan Carcone

Jonathan Carcone

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Le cliquetis des vannes du système d’alimentation en oxygène était le seul bruit qui venait briser le mutisme de notre cockpit. Un silence de cathédrale ou de tombeau ? Aucun de nous ne pouvait ne serait-ce qu’émettre un avis sur la question, tant nous étions face à une réalité au-delà des capacités de conceptualisation humaines.
Adama commanda une nouvelle poussée des moteurs et nous aligna sur une trajectoire d’orbite avec la Singularité. Une légère impulsion se fit sentir, accompagnée d’une série de lumières apportant un peu de vie sur notre tableau de bord blanc qui agressait les yeux. Nous avions passé plus d’un an dans cette boîte de conserve aseptisée, mon mari et moi, avec pour seul objectif de rallier les environs de Saturne et d’observer cet astre nouveau de la taille de notre Lune, qui avait percé le Système solaire quelques années plus tôt. Plus de trois ans à nous préparer pour ce moment, pour cette rencontre avec la Singularité, dont une année dans cette navette à répéter des protocoles, des séquences d’urgences...
Je regardai Adama et tentai de déceler chez lui des traces d’appréhension, d’angoisse, mais il affichait un calme olympien. Aux commandes de notre véhicule, ses gestes étaient précis et son regard déterminé. Pour ma part, j’avais l’impression de m’effondrer sur moi-même : je sentais presque mes organes transpirer de peur, trembler d’effroi. Nous avions en face de nous un objet sphérique impossible, caractérisé par sa masse colossale, mais aussi et surtout, par son absence totale de rayonnement et de couleur. Un noir abyssal dévorant le moindre rayon lumineux sans en recracher une miette.
— Nous sommes sur une orbite stable, déclara Adama comme une victoire.
Ce genre de manœuvre, nous étions l’un comme l’autre habitués à les réaliser. Mais autour de ce monstre, tout semblait être un exploit.
— J’enclenche les appareils de mesure des ondes électromagnétiques et gravitationnelles.
À présent que nous flottions autour de la Singularité, prisonniers de sa masse, j’éprouvai un irrésistible désir de relâcher mes longs cheveux noirs, peut-être pour me donner l’illusion de retrouver un peu de liberté. J’arrachai mon chignon et les vis voler autour de moi sous l’effet de l’apesanteur, rappel que nous étions en plein cœur du vide spatial, les êtres humains les plus proches à plus d’un milliard de kilomètres.

*

— Evelyne... Je détecte une variation dans notre trajectoire orbitale. On se rapproche alors que notre moteur est éteint...
Depuis trois heures, nous observions la Singularité, mesurant ses caractéristiques avec les outils les plus précis jamais construits par l’humanité. Et jusqu’à présent, calme plat. La stabilité de cet astre aurait fait pâlir les scientifiques les plus émérites.
Je me précipitai sur mes écrans et affichai les valeurs mesurées par nos appareils. La courbe de masse de la Singularité venait d’afficher un palier brutal. Impossible... Aucun astre dans l’univers ne pouvait augmenter sa masse de lui-même aussi soudainement.
— Incroyable. Elle est plus lourde d’un demi pour cent. Je ne sais pas d’où ça vient.
— Eh bien, je propose d’attendre pour se poser la question et de nous remettre à une distance convenable, celle prévue initialement.
La réaction d’Adama était pragmatique : réagir et s’interroger ensuite. Il alluma les moteurs pour récupérer la trajectoire voulue autour de la Singularité, mais à l’évidence, son visage crispé montrait que cela ne se passait pas comme il l’espérait. Mes yeux se précipitèrent sur mes graphiques.
— Adama... Chaque impulsion du moteur semble être corrélée avec une augmentation de la masse de la Singu...
— Impossible !
Il expérimenta plusieurs poussées différentes et à chaque fois, la conclusion était sans appel :
— Merde, Evy, c’est comme si...
— C’est comme si ce truc augmentait sa masse pour nous empêcher de partir, interrompis-je comme un couperet.
— Il essaie de nous emprisonner !
Adama poussa les moteurs à leur maximum sur une trajectoire de libération d’orbite, mais à cet instant, mes graphiques explosèrent.
— La Singularité augmente terriblement sa masse ! balançai-je en proie à une panique inouïe.
— Non, non, non !
Adama était terrifié, lui qui habituellement gardait son calme en toute circonstance. Seulement, l’un comme l’autre, nous avions compris que notre vie fonçait à présent en plein cœur de cet astre, sans la moindre possibilité d’en réchapper.
La navette fut soudainement bousculée dans tous les sens. Je sentais le métal qui la composait se broyer petit à petit sous les contraintes de la Singularité. À travers la vitre du cockpit, elle faisait quelques apparitions de plus en plus imposantes. Nous foncions en son centre comme une balle de fusil...
— Adama ! Mets ton casque ! lançai-je dans un élan de lucidité.
L’un comme l’autre, nous nous préparions au choc de la rencontre ou à l’explosion de la navette.
Bientôt, je sentis le poids de mon corps devenir insupportable. Mon champ de vision se rétrécissait et les courbes du poste de pilotage semblaient s’allonger. Des vibrations phénoménales me soulevaient le cœur. Du coin de l’œil, je vis Adama, la tête pendante secouée de toute part, inconscient.
Soudain, plus rien : plus de bruit, de son, d’odeur, de vibration, ni même de lumière. Mon corps lui-même semblait s’être volatilisé. Je n’étais plus qu’un esprit, dérivant dans le néant. Une curieuse impression de sérénité m’habitait, possédée par la certitude que pour la première fois de mon existence, en cet instant, ici, maintenant, rien ne pouvait m’atteindre.
Puis tout explosa, chacun de mes sens se retrouvant ramené à la dure réalité de l’existence : de nouvelles vibrations monstrueuses, un bruit de structure broyée assourdissant, des flammes blanches qui léchaient le pare-brise. Je n’étais qu’un poids mort au milieu d’un torrent implacable.
— Evelyne, réveille-toi, on se crash !
Entendre Adama m’extirpa de mon état catatonique :
— Comment est-ce possible ? réussis-je à demander.
— Je n’en sais rien, mais regarde ce qu’on a en face de nous, c’est clairement l’Afrique !
Il avait raison, à travers les flammes qui léchaient la carlingue sous l’effet de la rentrée dans l’atmosphère terrestre, je voyais la forme si caractéristique du continent africain se dessiner en face de nous et grossir à chaque seconde.

*

Après avoir embrassé Adama, je m’installai confortablement dans mon duvet pour savourer cette nouvelle nuit sous les étoiles. Le temps était magnifique et il n’y avait aucune pollution lumineuse pour nous empêcher de pleinement la savourer. Allongée aux pieds de la carcasse de notre navette qui était devenue notre maison, je contemplai ce ciel splendide de 7000 ans plus jeune que celui de l’année de ma naissance. Au loin, une Singularité identique à celle que nous avions trouvée autour de Saturne s’éloignait progressivement de la Terre après nous y avoir déposés plusieurs semaines auparavant. Sa surface noire se solidifiait lentement dans un matériau gris qui composerait, dans quelques milliers d’années, nous en étions à présent certains, le sol lunaire.
Quant à nous, nous étions au paradis sur cette Terre vierge. Nous, Adama et Evy...

69 VOIX


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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Superbe texte bien mené! Un grand bravo! Mes votes et bonne chance! Merci de passer lire et soutenir “Coques de Noisettes” qui est en FINALE: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/coques-de-noisettes
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ces votes !
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Ah ! Bravo ! un beau remake d'Adam et Eve !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci ! Faire un peu de généalogie de temps en temps ça ne fait pas de mal :)
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Patricia BD
Patricia BD · il y a
Un texte qu'on ne peut lâcher avant la fin !! Avec un avis original sur la création !
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci Patricia, content de vous avoir tenu en haleine :)
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Dada daho
Dada daho · il y a
Il est génial ce texte, avec une belle chute, j'ai adoré, bravo!
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Cool cool ! Je suis super content qu'il vous ait plu :) Merci beaucoup de votre vote !
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Arlo
Arlo · il y a
Belle découverte intéressante de nos origines. Très bien écrit et agréable dans sa lecture. Vous avez les cinq points d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" ainsi que son poème "découverte de l'immensité" dans la matinale en cavale. Bon après midi à vous.
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour ces 5 points ! Content de vous avoir convaincu avec cette histoire de voyage temporel sur fond d'astronomie :)
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Pierre de silence
Pierre de silence · il y a
Après Werber une autre explication de la création de l'homme selon la Genèse. +++ Merci.
Moi je serai plutôt dans la destruction avec l'éboulement du Granier. Si vous voulez lire mon poème Éboulement et aussi Explorateurs ...
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci pour votre vote !!
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Maryse
Maryse · il y a
Très très beau Jonathan ! Mes votes !
Je vous invite à venir découvrir mes explorateurs ... (tanka)
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
merci Maryse pour ce commentaire et pour ce vote :)
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Elena Lmr
Elena Lmr · il y a
Une très belle épopée ! J'adore, l'exploration, la chute, la peur des personnages qui nous tient en haleine jusqu'à la fin... Un grand bravo, je vote bien sûr :)
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire et pour ce vote !
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Lumeka
Lumeka · il y a
Fan de science-fiction, je vote pour la chute imprévisible et la tension qui m'a forcée à lire jusqu'à la fin pour savoir comment ça finirait ! :)
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Jonathan Carcone
Jonathan Carcone · il y a
Merci beaucoup ! Content d'avoir réussi à t'amener jusqu'à la fin :)
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