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 Instant de vie  Drame

Les masques d’Ensor

Alain d'Issy

Alain d'Issy

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297 voix

L’usine :
Les machines-outils ronronnent et découpent des pièces métalliques à longueur de journée. Les lubrifiants inondent les pièces brûlantes. Les ouvriers qualifiés manient le pied à coulisse. Les ouvriers spécialisés balaient les copeaux comme on balaie les cheveux chez le coiffeur, comme le vent balaie les nuages. Le soir les appareils s’arrêtent un à un. L’atelier se vide doucement. Les conversations reprennent le dessus et les lumières blafardes des néons s’effacent.
Les petits chefs surveillent les ouvriers, chaque matin, chaque soir. Ils notent les retards et les indisciplines. Ils font des rapports qu’ils tapent à la machine et qu’ils rangent soigneusement dans les armoires. Les petits chefs tancent les ouvriers quand une machine-outil vient à brouter. La pièce est perdue. La machine doit être vérifiée. Que de temps perdu... Les petits chefs reluquent les femmes debout derrière les fraiseuses ou les tours. Les dernières arrivées font l’objet de toutes leurs attentions.
René part à la retraite ce soir. C’est son dernier jour. Il ne va pas regretter sa machine et ce tabouret sur lequel il a fait ses heures. René part à la retraite ce soir. C’est son dernier jour. Les collègues lui ont préparé une surprise. Il a apporté des saucisses à griller et du vin rouge. René part à la retraite ce soir. Cette usine est un peu la sienne. Il l’a vue se construire et drainer de nouvelles familles. A partir de demain, il ira soigner ses légumes et ses fleurs dans son petit potager derrière le cimetière

Les masques :
Depuis plusieurs semaines, nous préparons le spectacle de la garnison. Les enfants portent des masques, du maquillage et des bijoux fantaisie. Les plus grands apprennent des textes et mettent en scène les plus jeunes. Cette animation rassemble la communauté des enfants de militaires. Sur la scène éclairée à l’halogène Guy l’Eclair danse avec Blanche-neige, la chétive Jeannette chante une comptine haut dans les aigus et les farfadets de trois à six ans font une ronde autour d’elle en faisant admirer leurs costumes enluminés.
Le dimanche matin, j’enfile une aube élimée, je sers la messe à la caserne. Les familles caramélisées murmurent quelques prières hésitantes et chantent de joyeux cantiques. Je sais que mes sœurs aiment me voir manipuler les missels, les burettes d’eau et de vin et cette clochette que j’agite fort à propos. Le curé déborde de conviction, son rire claque dans les couloirs comme un fusil de chasse. A la fin de l’office, il entraîne la troupe dans ses appartements pour un whisky-cacahouètes enjoué. Certains dimanches, je suis de repos, c’est mon ami François qui me remplace.
En fin d’après-midi, nous poussons nos vélos jusqu’au temple protestant où les corbeaux cherchent refuge. Le raidillon de terre est chaque fois l’occasion d’un sprint haletant avec François, avec les autres. Sur le plat, nous reprenons notre souffle approchant des tombes sagement alignées sous les conifères. En fin d’après-midi, nous poussons nos vélos jusqu’au temple protestant.

L’accident :
Le car ramène les ouvriers à travers la campagne lorraine. Tous les regards sont tournés vers René qui quitte l’usine. C’est son dernier trajet. Des chants fraternels raccompagnent le vétéran. Les enfants zigzaguent sur leurs vélos, le dernier arrivé paye son diabolo. François est à la traîne. Le car s’engage dans le village sur cette route qui tourne et descend brusquement vers la mairie. Soudain les freins lâchent, on sait tous que ça n’arrive jamais. Le choc est brutal et fatal. Les corbeaux quittent le temple et laissent le silence s’installer.
Ce dimanche matin, j’enfile une aube élimée, plein de larmes je sers la messe à la caserne. Une messe d’adieu est dite au moment de rapporter à ce demi-dieu le corps de François, le corps de mon ami. Les familles caramélisées murmurent des prières sincères et chantent des psaumes résignés. Le curé déborde encore de conviction, nos regards se croisent longuement, c’est la dernière fois que je participe à ce théâtre populaire.

L’épilogue :
Les années ont passé
Je remonte la rue du Temple à Paris
Frôlant les cafés
Les boutiques
Les affiches sur les colonnes Morris
Je remonte la rue du Temple
Soudain je sens une présence
Au-dessus de mon épaule
Je sais qu’il est là comme chaque fois que la vie m’attriste
Je m’arrête et me retourne
C’est mon ange
Mon gardien
Mon indien
Mon ami
Avec qui je livre un sprint haletant en remontant la rue du Temple
Sur le plat
Je reprends mon souffle
Je retrouve mes esprits
Sur le plat
La vie semble plus facile

en finale !

297 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Pour poster des commentaires,
Marie No
Marie No · il y a
Je renouvelle avec plaisir mon vote à ce drame si bien raconté. Encore bravo !
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Anne Maurice
Anne Maurice · il y a
mon soutien à ce joli texte finaliste!
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Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Ecriture atypique pour une triste histoire
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Roxane73
Roxane73 · il y a
Avec plaisir, relu et revoté !
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Haïtam
Haïtam · il y a
Une belle nostalgie d'une amitié passée...
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Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Une nostalgie et une forme de bilan mental sur sa fin d'activité et puis cet accident.... l'amour tue la mort... le sentiment d'amitié perdure de l'au-delà.. il devient son ange. C'est beau, c'est fort.
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Extra! Mon vote + 4. :-)
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Alain d'Issy
Alain d'Issy · il y a
Merci de votre soutien
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JehanGriffon
JehanGriffon · il y a
Mon obole dans le tronc commun pour cette belle mais triste évocation de l'amitié et de ces choses qui n'arrivent jamais que dans les faits divers...
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Alain d'Issy
Alain d'Issy · il y a
À vot bon cœur - merci beaucoup
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Flo Chap
Flo Chap · il y a
On sait tous que ça n'arrive jamais...
J'ai beaucoup aimé votre façon d'amener la situation ainsi que la qualité des liens qu'entretiennent vos personnages
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Alain d'Issy
Alain d'Issy · il y a
Merci beaucoup Flo - belle journée
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Scribouille
Scribouille · il y a
C'est très visuel, presque cinématographique et l'épilogue est vraiment touchant.
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Alain d'Issy
Alain d'Issy · il y a
Merci Scribouille il y avait une idée de découpage cinématographique ou théâtral au moment de la rédaction
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