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Les gazelles

Thierry Covolo

Thierry Covolo

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Les filles, c'est des gazelles.
Gracieuse et fragiles. Vives. Élancées et souples. Leurs jambes, longues et fines. Leurs yeux immenses qui t’appellent d'un battement de cils. Un regard et tu es foutu. Rien que tu puisses faire pour résister.
D'accord, toutes les filles ne sont pas des gazelles. Faut être honnête, y a aussi des hippopotames et des guenons. Mais une fille qui n'est pas une gazelle est-elle vraiment une fille ? Je veux dire, si elle n'est pas faite pour plaire à l'homme, qu’est-ce qu’elle fout sur cette planète ?
Quand je vois une gazelle, c’est comme si je me prenais un seau de flotte glacée. Ça réveille ce truc tapi en moi, tout au fond. L’animal. Je vois une gazelle et je suis à nouveau moi. Le vrai moi. Un guépard. Pas cette loque policée, châtrée, qui pointe au boulot et regarde ses pieds dans le métro. Mais un puissant chasseur. Racé. Des nerfs et des muscles. Affûté. Plus rapide que tout ce qu'on pourrait imaginer. Impitoyable, aussi. Un chasseur ne connaît pas la pitié. Je suis une machine à choper les gazelles.
Le meilleur moment, pour ça, c’est la nuit. Quand le ciel est tout noir et les rues presque vides. Quand le monde se partage entre les proies et les chasseurs. Je rode à la recherche d’un troupeau. Je le suis à distance. Sans me faire repérer. Être patient. Attendre la bonne occasion. Ça aiguise mon appétit. Puis j'en isole une, la coince et la croque. Ça ne prend pas bien longtemps. Je surgis, je frappe et je disparais. Un souffle. Un coup de griffe. Personne ne peut rien contre moi.

Là, devant moi, elles sont trois. Elles marchent dans les lumières de la ville. Elles suivent le chemin tracé par les réverbères et les vitrines. Ça doit les rassurer. C'est stupide. On ne voit qu’elles dans la lumière électrique. Buffet gratuit ! Voilà ce qu’elles disent aux prédateurs. Servez-vous ! Voyez comme on est belles, imaginez le festin que vous allez faire. Leurs vêtements, moulants ou fluides, ne cachent rien de leurs corps. Ossature délicate. Attaches fines. Chair ferme. Courbes et creux. Elles sont jeunes. Elles ont bu. Elles parlent fort. Elles rient. Vingt minutes que je les traque. Elles ne soupçonnent pas ma présence. Je suis l'ombre. Le silence.
C'est alors que ça se produit. Elles s'arrêtent à un croisement de rues. Elles s'étreignent. L'une d'elles va se séparer des autres. Elles rient une dernière fois. Puis elle quitte le troupeau. Sa jupe courte et ses jambes gainées. Mon cœur s'accélère. L'instinct. Mes sens tendus vers elle. Tous. Conscience aiguë de son corps et du mien, promis l’un à l’autre. Elle s'éloigne. Les autres la suivent du regard. Elle se retourne, glousse, leur fait un signe. Un dernier. Les autres se remettent en marche. J'attends un peu puis je prends la piste.
Plus de rire. Son pas rapide, maintenant. Clac clac. Je m'approche, juste un peu. Qu'elle sente ma présence. Un passant inoffensif ? Un type qui tout comme elle rentre chez lui, crevé ? Peut-être. Mais peut-être pas. Elle accélère. Moi aussi. Mon pas calé sur le sien. Pas normal. Elle le sait. Signe de danger. Elle le sent. Elle devrait courir, mais elle est civilisée, bien dressée, alors non. Seuls les fous se mettent à courir, sans raison, pas vrai ? Soudain, je la dépasse et lui bloque le chemin. Je la fixe et lui souris. Voilà, maintenant toutes les cartes sont sur la table. Elle est une gazelle, je suis un guépard. C'est clair pour tout le monde. Une histoire vieille comme le monde dont la fin est jouée d'avance. Mais la vie, l'espoir... Alors elle ne se résigne pas. Parfait. Elle s'élance vers l'ombre. Là où tout peut arriver. Se noie dans la pénombre. Là où la ville s’efface devant la jungle. Elle court au hasard. Le hasard fait rarement bien les choses. Elle se tord les chevilles, s'engouffre dans une impasse. Un mur devant elle et moi derrière. Je m’approche, tranquille. Presque pas de lumière, ici. Elle et moi sommes des ombres. La projection de nos fantasmes, de nos terreurs.
— Au secours ! crie-t-elle.
— T’as de la voix, répliqué-je, mais te fatigue pas. Ils dorment. Et ceux que tu réveilleras bougeront pas. Ils se diront que c'est des jeunes qui foutent leur bordel. Une télé trop forte. Un chat amoureux. N'importe quelle connerie qui leur permette de se rendormir.
— Au secours ! crie-t-elle à nouveau, plus fort cette fois.
J'entends sa respiration. Rapide. Sifflante. Je sens l'odeur piquante de sa sueur. Mêlée à son parfum. Frêle et tendre gazelle, arrive le moment pour lequel tu as vécu toute ta vie. Ce pour quoi tu raffermis tes chairs dans des clubs de sport, étales sur ta peau de crèmes hors de prix, traques le moindre poil disgracieux.
— Au secours ! gémit-elle. Puis, suppliante, elle ajoute : Je vous en prie.
— Rends-toi service, je lui réponds. Soumets-toi. Rien t'oblige à te faire amocher. Vois le bon côté des choses. Tu pourrais y prendre du plaisir.
Je tends la main vers elle.
Une douleur fulgurante me coupe en deux. Le bas de mon dos. Souffle coupé. Puis une autre, près de mon épaule.
Je me retourne. Les deux autres gazelles. Elles m'ont planté. Je pense à leurs cornes. Mais non. Elles ont des griffes. L'une d'elle tient un couteau. La lame chope toute la lumière. Laiteuse, blafarde. Maculée. Je passe la main dans mon dos. Le sang imprègne le tissu. Ça coule salement. Le couteau plonge à nouveau. Mon ventre, cette fois. La douleur est indicible. Je me mords la langue. La lame fouille en moi. Quelles gazelles font ce genre de choses ? Comme j'essaie de les frapper, celle derrière moi me ceinture. Je sens son souffle sur ma nuque. Brûlant. Et comme la lame pénètre à nouveau, son ricanement dans mon oreille. Les autres se marrent avec elles. On entend que ça. Crécelle stridente. Aiguilles incandescentes plantées dans mes tympans. Maintenant je comprends. Elles se marrent ! L’horrible grimace de leur face. Leurs babines retroussées, leurs crocs acérés. Je me suis trompé. Ce ne sont pas des gazelles. Je suis tombé sur des hyènes.

Finaliste

224 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Sourire
Sourire · il y a
Mon vote pour ce gracieux coup de grâce !
Je suis en finale avec une nouvelle, le refuge, si le cœur vous en dit...

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Lolanou
Lolanou · il y a
C'est bien fait ! au propre et au figuré. Mes voix !
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Fred
Fred · il y a
être pris par un texte brillamment écrit et en même temps indigné de jouir d'une histoire sordide pleine de testostérones c'est rare et ça mérite toutes mes voix.....
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Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Un grand merci Fred pour ce très flatteur commentaire :)
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Dans un mouvement qui nous emporte, on suit cet affreux prédateur sur la piste de son gibier. Adv'hyène que pourra...
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Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci Guy, et pour reprendre ce qu’a dit une autre lectrice : là où y a de la hyène y a pas de plaisir :)
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Pas faux non plus !
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Brocéliande
Brocéliande · il y a
Impressionnant monde de la jungle ...à chavirer parce que vos mots chavirent ...gazelle et hyène, le guépard aurait du courir ailleurs ! J'ai lu d'une traite et je vote ...parce que être suspendue à une histoire, c'est juste trop bien !
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Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
On se sent tout fier après un tel commentaire :)
Merci
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Brocéliande
Brocéliande · il y a
je n'ai pas facebook...désolée ..c'est mon côté "savane" ! ...merci en tout cas;..j'irai voir l'autre siite
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Geoffroy
Geoffroy · il y a
Quel rythme, épatant. Un sérieux changement de ton à la fin et puis le coup d'estoc... Amoureux du politiquement correct s'abstenir...mais bravo
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Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Geoffroy
Geoffroy · il y a
Avec plaisir, n'hésitez pas à découvrir mon texte http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apprendre-a-voler-1 A bientôt
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Jusyfa
Jusyfa · il y a
Tous les ingrédients d'une nouvelle réussie sont présents et portés par une plume assurée mes 5*****
Ma nouvelle en finale "un petit cœur collé sur un portable " grand prix hiver 2018 espère votre lecture Merci

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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Prédatrices contre prédateur... Les hyènes ont tendu un piège dans lequel un simple chacal est tombé... J’avoue que j’aurai préféré des louves ou des tigresses, l’hyène, souvent détestée (et crainte) des humains, est un charognard que souvent les hommes considèrent comme une sorte de vampire ou de loup garou, lâche et sans fierté. Mais peut être que le choix cet animal était volontaire. Elles étaient aussi en chasse !
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Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
A vrai dire, j'avais besoin de rester dans l'environnement gazelles / guépard, et également que la dernière vision soit horrifique du point de vue du narrateur.
Si l'on ajoute que les hyènes chassent en bande, ça semblait adapté.
Merci d'avoir pris le temps de commenter.
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Cheri Sherif
Cheri Sherif · il y a
Belle satire !
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