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Les choses banales

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Laureline

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571 voix

L’aube claire, promesse d’un nouveau jour. Tu parles d’une connerie.
J’ai passé une nuit pourrie, peuplée de cauchemars dans lesquels mon mari depuis vingt ans oubliait notre anniversaire de mariage. Ah non, je me trompe, ça c’est la réalité.
« Tu t’attendais à quoi ? » ricane ma petite Madame la Morale intérieure, celle qui glousse quand je prétexte des embouteillages pour excuser un retard ou quand je me félicite de ne pas prendre une troisième part de gâteau au chocolat. « Ce n’est pas toi qui cries sur tous les toits qu’attendre un jour précis pour offrir des fleurs ou célébrer votre amour, c’est mesquin ? Hum ? »
OK, mais vingt ans, bordel ! Et puis, d’habitude, il ne m’écoute pas !
« Haut les cœurs ! Tu râles sans arrêt qu’il ne prête aucune attention à tes paroles ! »
Heureusement que ce mufle est déjà parti au boulot sinon...
— Marie ! hurle ma fille depuis le couloir, comme si j’étais dure de la feuille.
L’adolescente entre dans ma chambre alors que je m’extirpe du lit.
— Pourquoi tu ne réponds pas ?
— Pourquoi tu m’appelles Marie ?
— Ben, jsais pas, parce que c’est ton prénom ? fait-elle en roulant des yeux.
— Ah. Maman, c’est trop ringard ?
— Faut vraiment que j’y aille là. Je peux piocher dans le petit-déj gargantuesque que Papa t’a préparé ?
Quoi ? Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Il a un jour de retard mais enfin...
— Alors, je peux ? s’impatiente Chloé.
— Attends un peu que je voie ce que c’est, au moins.
— Y’a genre trente paquets de gâteaux, des viennoiseries, des fruits... Tu ne vas pas tout manger toute seule !
Guillerette, je me dirige vers le dressing.
— Me dis pas que tu t’habilles ! Sérieux ? s’écrie-t-elle outrée. OK, j’ai compris, je vais prendre une banane. A plus !
Je pousse la porte de l’armoire et me retrouve devant.. .du vide. Toutes mes affaires ont disparu à l’exception d’une robe d’été lavande. Épinglé dessus, un petit bout de papier : « En hommage au seul jour où je t’ai entendu dire que tu te trouvais jolie, août 2002 à Madrid ». Je ne peux m’empêcher de sourire... Il est fort ! Mais il ne sera pas dispensé de tout remettre à sa place quand même.
Dans la cuisine, je découvre l’orgie de nourriture. Une enveloppe rouge est appuyée sur mon bol.

« Comme ce fut difficile de regarder ton humeur se détériorer au fil de la journée d’hier ! Avoue que tu m’as détesté et traité de tous les noms !
Fais-toi belle, fais honneur à ce petit en-cas (même si je t’entends d’ici te plaindre que ça va tomber directement sur tes hanches) et va faire du shopping, on se retrouve ce soir.
PS : Non, je ne t’ai pas laissé ma carte bleue, tu gagnes plus que moi !
Re : Oui, je remettrai tout dans ton armoire.
ReRe : J’adore tes hanches.
ReReRe : Je me demande où est ce que tu as bien pu cacher le cadeau que tu ne m’as pas offert hier en pensant que j’avais oublié. »

J’éclate de rire.
Un brin de maquillage, des collants, une doudoune et je me décide enfin à sortir de l’appart. Je pousse un cri : Alex est là, sur le pas de la porte, des roses jaunes à la main.
— Surprise !
— Mais... tu attends depuis combien de temps ?
— Assez pour croiser Chloé avec sa banane. Elle trouve qu’on est relous avec nos histoires. Je crois que notre fille n’est pas une romantique.
Je soupire.
— J’ai vraiment cru que tu avais oublié.
— Je sais. Mais quelqu’un m’a dit que c’était nul d’attendre un jour particulier pour célébrer l’amour, tout ça...
— T’es naze.
— Ça aussi je le sais, tu me l’as déjà dit 658 fois.
— C’est pas vrai !
— Non, c’est arrivé beaucoup plus souvent !
— Je suis méchante ?
— Parfois, dit-il en m’embrassant. On y va ?
Je mets les fleurs dans un vase et nous quittons notre immeuble main dans la main.
Nous nous promenons jusqu’à la petite librairie que j’aime tant. Pour le taquiner, je lui suggère d’acheter « Cinq exercices simples pour travailler sa mémoire » et, à la caisse, il prétend ne pas retrouver son portefeuille. La vendeuse patiente gentiment, il me fait un clin d’œil pour m’amuser. Nous nous asseyons sur un banc dans le parc mais je suis rapidement frigorifiée. Il fait chaud à l’intérieur du bar où nous trouvons refuge. Nous savourons une coupe de champagne. A midi, il commande des huîtres pour me faire râler et moi un tartare de bœuf pour l’écœurer. Nous rions. Beaucoup. Plus tard, nous voulons faire l’amour dans un hall d’immeuble mais la concierge nous chasse. Finalement, nous retournons à l’appart. Dans notre lit, c’est parfait.
Nous parlons comme tous les jours, nous parlons comme jamais. Nous faisons toutes ces choses banales, et pourtant extraordinaires à mes yeux.
Nous refaisons l’amour. Nous téléphonons à Chloé qui dort chez sa grand-mère. Nous nous disputons parce qu’Alex ne baisse jamais la lunette des toilettes. Il caresse mes poignées d’amour, je lui dis que c’est à cause de tous les gâteaux qu’il m’a obligée à manger. Nous nous assoupissons. A trois heures du matin, nous dévorons une assiette de farfalles dans le lit. Nous envisageons de voyager, nous parlons de l’avenir de notre fille. Aux premières lueurs de l’aube, je bâille. La nuit est passée si vite, comme toutes ces années. Alex me regarde.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— On continue, nous deux ? On re-signe pour vingt ans ?
Je grimace.
— Je ne sais pas, j’hésite.
Alex fronce les sourcils.
— Ouais, moi aussi.
Il m’embrasse tendrement et s’enfouit sous la couette.
— Bonne nuit ! À demain.
— Nous sommes déjà demain, précisé-je en lui tournant le dos et en tirant sur la couette. Dors bien mon amour.

571 VOIX

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Kiki · il y a
je vous découvre au hasard de mes lectures sur ce site. FRANCHEMENT BRAVO. Ma voix pour vous dire que j'ai aimé.
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de cette terre enchantée et de la cavité magique. MERCI d'avance

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Pascaline MLP · il y a
Une gourmandise à déguster sans modération!
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Nadège Oudol · il y a
Toutes mes voix pour votre beau texte.
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Laureline · il y a
merci beaucoup Nadège
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Alixone · il y a
Mon soutien pour ce texte qui nous emporte (+4)...
Bonne chance pour la finale et au plaisir de vous lire.

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Laureline · il y a
merci Alixone
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Yoann Moreau · il y a
Très bon texte, une bouffée de naturel pour un amour crédible et très humain, bonne chance !
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Laureline · il y a
merci à vous Yoann
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Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale Laureline
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Laureline · il y a
c'est gentil, merci Isabelle
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Belle finale...
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Laureline · il y a
merci Dominique
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Adriana · il y a
C est banal mais en même temps raconté de façon très chouette et j ' ai aimé . Mes 4 voix , une invitation dans l ' univers de mon ami Pecorile (ttc printemps 2018)
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Laureline · il y a
merci Adriana
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Alain Chenoz · il y a
Le quotidien peut s'avérer plein d'imprévu pour ceux qui savent le pimenter.
Le plat servi est bien appétissant ;-)

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Laureline · il y a
merci beaucoup Alain
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Laureline,
Mon soutien et toutes les voix dont je dispose actuellement (+4).
Les dialogues enchâssés m'ont beaucoup plu et quel humour mazette. Bravo !
Bonne chance pour le podium,
Tranquilou974

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Laureline · il y a
merci à vous Tranquillou!
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Tranquillou974 · il y a
Je suis heureuse que mon commentaire vous ait plu, Laureline !
Très bon dimanche à vous,
Tranquillette974

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