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 Instant de vie  Société

Le vieux assis sur un banc

Apo

Apo

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145 voix

Chaque samedi matin, bien avant l’aube, la place du village est tirée de sa paisible torpeur par le vrombissement des moteurs et le claquement des portières. Revigoré par cette soudaine activité, je m’extirpe alors avec délice d’un sommeil saccadé, ne voulant surtout rien manquer du spectacle qui se prépare. Je prends bien vite position derrière la fenêtre du salon, feignant ainsi d'échapper pour quelques délicieuses heures à ma prison dorée.
En effet, la place est devenue, au fil du temps, mon unique horizon, ma seule distraction, faute à mes vieilles gambettes de pouvoir porter plus loin ma carcasse usée.
J’assiste donc avec délectation, chaque semaine, à la métamorphose du parvis insipide qui me sert d'unique décor en un magnifique tableau bariolé. L'occasion pour mon esprit de s'évader loin de cet endroit sinistre.
Le samedi, c’est jour de marché, par ici.
Le ballet commence par l’arrivée des vieilles fourgonnettes, toutes plus cabossées les unes que les autres, surgissant de nulle part dans un brouhaha fracassant et libérant sur leur passage un fatras d’objets indéfinissables. Puis, lorsqu’elles s’évanouissent enfin, en pétaradant dans le lointain, marchands et marchandises se confondent, entassés dans la pénombre. Les premiers, mal réveillés, engourdis par le froid, cachés sous les épaisseurs de vêtements, écharpes sur le nez et bonnets jusqu’aux sourcils, ne sont que des ombres affairées en silence, autour de leurs mystérieuses cargaisons. Pour lutter contre la froideur de la nuit, ils se frottent les mains, agitent leurs bras, sautent d’un pied sur l’autre, ou bien encore absorbent l’illusoire chaleur d’un gobelet fumant au creux de leurs mitaines. Dérisoires armes.
Puis le soleil se lève lentement, insidieusement, colorant peu à peu d’une douce lumière les hommes et leur fourbi, tandis que le marché se développe et s’épanouit dans un délicieux cliquetis métallique. Les étals se déplient, les auvents s’ouvrent, les marchandises les plus variées sortent enfin des cartons pour garnir les allées de ce paysage éphémère.
Petit à petit, les langues se délient elles aussi, les visages s’éclairent, débarrassés de leurs affreux oripeaux et la place s’anime guidée par les encouragements criards et stridents des marchands.
Aujourd'hui, pour une fois, j'ai décidé de quitter mon observatoire de verre, pour rejoindre le banc situé au cœur de ce spectacle féerique et participer à la fête. Ça fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi vivant.
Mes sens et tout mon être se repaissent des trésors fabuleux, fripes, victuailles et autres bric-à-brac inutiles, croisés en chemin. Si mon corps en a de moins en moins l’usage, mon âme se nourrit de toutes ces denrées périssables. Je suis repus.
Déjà les premiers clients pressés s’aventurent entre les échoppes, liste à la main et panier bien chargé.
Au fur et à mesure, la foule grossit, s’encombre de poussettes et de caddies garnis. Les odeurs s’entremêlent, le volume sonore augmente jusqu’à couvrir celui de ma respiration sifflante. Des corps inconnus me frôlent et réchauffent en passant mon cœur harassé. Le monde grouille, tourne autour de moi et m’enveloppe de sa chaleur réconfortante.
Grisé par ce brouhaha joyeux, je commence à somnoler, paisiblement assis sur mon banc. Peu à peu, les sons s’atténuent, les images se floutent. Le marché, les marchands et les chalands s’éloignent discrètement.
Pendant ce temps, les cageots s’entassent, les stands se vident, les chariots disparaissent et les détritus s’amoncellent dans un coin.
Il y a bien encore quelques flâneurs çà et là, des retardataires mal réveillés.
Déjà, les commerçants rassemblent leurs affaires, replient, rangent, démontent.
Voici à nouveau le ballet des camionnettes et des diables à roulettes.
Et puis, plus rien.
Le spectacle est terminé, il faut rentrer. La brigade de nettoyage arrive pour refaire place nette.
— Monsieur, vous ne devriez pas rester assis là, vous risquez d’être mouillé.
« Je pense, jeune homme, que cela n’a plus beaucoup d’importance », dirais-je à l’employé zélé pour le rassurer. Mais le froid m’a déjà envahi, je ne peux plus parler.
Le camion balayeur entre alors en action pour effacer, de ses deux grosses brosses motorisées, toutes les jolies couleurs. Je suis le dernier figurant. Le spectacle est terminé.
— Attendez. Rien ne presse. Laissez-moi profiter encore un peu du tableau...
Mais plus personne ne m’entend.
Au loin, je perçois déjà le hurlement des sirènes et la lumière aveuglante des gyrophares. Elles viennent pour moi. Il est temps de quitter cet endroit.
J’ai enfin réussi à m’évader. Définitivement, cette fois.

en compét' !

145 VOIX


CLASSEMENT Très très courts

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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Chute poignant ! Belle description du point de vue d'un homme qui quitte peu à peu la vie. Mes votes.
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Quoi de plus pittoresque qu'un marché de quartier ou de village ? J'ai particulièrement savouré la chute plutôt imprévisible.
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Brocéliande
Brocéliande · il y a
C'est beau ...voilà ...
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Julie B
Julie B · il y a
Un départ en douceur et en poésie
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Fatie
Fatie · il y a
très beau récit, j'aime, mes voix!
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Nicole Coste
Nicole Coste · il y a
J'adore les marchés, c'est la vie d'une région, la fin de celui-ci est ... une vraie fin, texte bien écrit il a mes votes! Plus optimiste mon texte:http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/cafouille-la-sorciere?all-comments=true&update_notif=1502697784#js-collapse-thread-140447.
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une fin de vie qui rend hommage à la vie, l'idée est originale et l'écriture en est à la hauteur.
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Petit soleil
Petit soleil · il y a
partager la vie des autres, seul sur son banc. C'est une façon comme une autre de participer à la vie. Et qu'elle s'en aille là, c'est partir accompagné, plutôt que solitaire. Vous avez su créer une belle atmosphère. Mes votes avec plaisir. A bientôt. Si le coeur vous en dit....
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Partir au cœur d'un marché, c'est partir... En vie ! , une belle fin choisie pour un beau texte, pudique et bien écrit. Mes voix donc !
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Iméar
Iméar · il y a
Joliment écrit, mes votes. Si vous avez un peu de temps passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas
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