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 Drame  Instant de vie

Le reflet kaléidoscopique de mille brisures

Allybi

Allybi

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153 voix

La vie est tel un petit fil de soie : mêlé à quelques autres, il resplendit, dévoile ses atouts et donne un canevas d’une image d’Épinal, mais, laissé seul, il s’use et se casse avant d’avoir pu montrer toute sa beauté.

À quel moment de notre vie découvre-t-on qu’il y a quelque chose en nous qui cloche ? Lors de nos premières pensées, préoccupés par le souci d’assouvir nos envies immédiates ? Ou lorsque l’on commence à boire les premières gouttes d’un breuvage qui nous fait oublier qui l’on est ?

Probablement est-ce les pensées qui tourmentent cet homme, étendu sur un banc de pierre, dans le parc sublimé par les cerisiers en fleurs de cette ville qu’on nomme Hofu. Ses vêtements sales et rapiécés semblent être le dernier de ses soucis. Lorsque l’on observe ce visage, où les traces du temps s’expriment par des marbrures saillantes sur cette peau de glaise, où les yeux ternes fixent une histoire qu’il n’arrive pas à exprimer, on comprend l’ampleur qu’un passé que l’on ne connaît pas peut prendre sur notre vie présente.

Taneda Santoka, frénétique mais inqualifiable poète, ne comprend pas ses tourments. Il se complaît à observer un soleil qui meurt pendant des heures sur l’horizon, comme un être aimé qui tombe au ralenti vers un gouffre d’où il ne reviendra jamais. Il aime se promener pendant des jours dans des rues sales et austères, sans repère, regarder les femmes tisser sur leur machine de bois, emmêler les fils, les serrer, les couper, les tirer jusqu’à former un nœud résistant qui étrangle le textile. Cet art du tissage à toujours attirer son attention et susciter son admiration. Les mains des petites vieilles, depuis longtemps là, assises sur une chaise en paille, sur les terrasses étroites des ruelles pavées, sont rapides, agiles. Elles savent où elles doivent aller, de bas en haut, elles enfilent les fils, les font glisser, les rattrapent, les enserrent et coupent. Il ne sait pas pourquoi il demeure immobile devant un labeur ancestral, il voudrait partir, quitter ses idées de nœuds, de fils, de tissage, mais il ne peut. Ces bonnes femmes sont l’écho d’un avenir que jamais il ne verra.

Cul-sec. Il avale le verre que l’homme lui consent. Il n’a pas un sou, mais quelques mots plus ou moins tracés, plus ou moins poétiques, sur un de ces derniers morceaux de parchemin, pas plus de dix à chaque fois, suivis d’une brève et méconnaissable signature, lui permettent d’assouvir ce besoin urgent de sentir le liquide brun et fort lui brûler le gosier. Ses pensées, ensuite, se mélangent mais, lui, est déjà loin. Il se perd dans une réalité lointaine, comme chaque jour, près d’un gouffre, comme lorsqu’il était jeune, quand il ne comprenait pas pourquoi sa mère l’y emmenait, régulièrement. Chaque fois, elle semblait vouloir tenter quelque chose, chaque fois, il se mettait à pleurer et elle renonçait.

Bribes de son passé qu’il n’atteint que dans son inconscience. Il veut savoir pourquoi, connaître les raisons qui l’ont fait orphelin. Dans cette inconscience, il écrit, trace une dizaine, une centaine de mots qui perdent leurs sens dès qu’il se réveille. Des poèmes à cette femme, qui jamais ne vieillira auprès de lui, jamais ne fera, comme ces grands-mères, une multitude de canevas pour tromper l’ennui. Parce que la dernière fois, l’ultime, il n’a pas pleuré.

La vie est comme un fil : seul, sans d’autres pour s’emmêler, il ne sert à rien, n’a plus de sens ; il suffit de tirer d’un coup sec, et il se casse pour tomber dans le gouffre de l’oubli.

153 VOIX

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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Il y a de la poésie dans vos mots ce qui, finalement, est le bienvenu pour ce texte rendant hommage au poète Taneda Santoka. Et j'aime beaucoup votre titre. +5
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Klelia
Klelia · il y a
La vie est fragile et ne tient qu'à un fil...
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Un très beau titre qui est une véritable invitation à la lecture et un texte tout aussi beau. Très belles métaphores de la vie et une écriture très poétique.
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Artemiss03
Artemiss03 · il y a
Je suis sous le charme. Mes votes. A l'occasion, et sans engagement, n'hésitez pas à poussez les portes de mon univers. Merci.
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Allybi
Allybi · il y a
Avec plaisir ! Merci.
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
à la recherche du temps perdu quand le présent nous fait défaut
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Allybi
Allybi · il y a
Surtout quand le présent est l'aboutissement des mille et un fils de soie brodés par le passé ;)
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SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Poétique et délicat :)
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Allybi
Allybi · il y a
Merci à vous :)
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Océan
Océan · il y a
Un texte d'une extrême beauté et d'une belle sensibilité. Dans le genre du temps qui passe, peut-être apprécierez vous la vague de l'oubli ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-vague-de-l-oubli
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Allybi
Allybi · il y a
C'est très gentil, merci. Je ne manquerai pas d'aller y jeter un œil !
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Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
Magnifique récit, intensément poétique, superbement écrit ! Bravo. Mes votes enthousiastes :-)
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Allybi
Allybi · il y a
Merci beaucoup, votre commentaire me fait très plaisir !
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Nicolas Juliam
Nicolas Juliam · il y a
j'aime le titre et ce récit délicat et imagé sur les tourments de la vie.
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Allybi
Allybi · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire. Il me semble en effet que l'image du kaléidoscope pour évoquer les fêlures que provoque la vie au cours de notre existence convenait à merveille…
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Nicolas Juliam
Nicolas Juliam · il y a
"...Somebody calls you, you answer quite slowly,
A girl with kaleidoscope eyes..."
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Justin Chalifoux
Justin Chalifoux · il y a
J'adore le rythme établi, les énumérations, le style. Lecture profitable. Merci! :)
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Allybi
Allybi · il y a
J'ai plaisir à vous avoir offert une lecture "profitable". Merci !
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