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Cerise

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Le jour où tu me l’as dit, j’ai eu peine à le croire. À te croire, aussi…
Je me souviens de l’endroit où nous étions, et de ce que nous faisions, précisément. Comme tous les samedis matin, j’étais en grande conversation avec le seau et la serpillière, pendant que tu pratiquais ton sport favori, L’Équipe, moulé dans le canapé.

Au début, j’ai cru avoir mal compris. Il faut dire que j’avais la tête ailleurs, dans mes pensées, comme on dit. Forcément, il est difficile d’avoir la tête dans les pensées d’un autre ! L’inverse est possible, cependant…
Mais revenons à mes moutons, puisque j’étais, disais-je, en train de faire le ménage. Donc, tu me l’as dit, et sur l’instant, j’ai cru que tu me parlais d’un « problème ». Je n’ai pas vraiment réagi. Non pas que tes problèmes m’indifféraient, mais…Si. Finalement, je me fichais de tes problèmes. Je les connaissais par cœur, tes problèmes ! Qu’est-ce que j’en avais à foutre que Zoltan machin ait été suspendu pour deux matchs ou que la finale du Top 14 se soit jouée au Stade de France, sans toi, parce que la réparation de MA voiture t’avait coûté un bras !
Je n’ai pas réagi. J’entendais la même chanson, couplets et refrain compris, tous les samedis matin depuis quatre ans ! Du coup, tu t’es levé – l’empreinte de tes fesses sur le canapé indiquait que ça faisait un moment que j’astiquais la baraque – et tu t’es planté devant moi. J’étais en train d’essorer la serpillière. En me redressant, je me suis trouvée nez à nez avec toi. J’ai sursauté. Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vu d’aussi près ! Avant même que j’aie le temps d’ouvrir la bouche, tu me l’as redit. Suffisamment fort, cette fois, pour que je le comprenne. Ou plutôt pour que je l’entende. Comprendre, c’est une autre affaire…

Tu es retourné à ton cher canapé, pour reprendre ton entraînement – sait-on jamais, tu aurais pu te refroidir – exactement où tu l’avais laissé.
Je suis restée serpillière en main, sidérée.

J’étais incapable de fixer mes pensées. Elles se cognaient les unes aux autres. J’étais certaine d’avoir bien entendu, mais quelque chose au fond de moi n’acceptait pas ce qui venait de se produire. Je l’avais pourtant attendu, ce moment-là ! Oh, peut-être pas au début, mais les jours sont devenus des semaines, qui sont devenues des mois qui…
Quatre ans ! C’est une éternité, quand les espoirs sont déçus. J’en ai usé des trottoirs à force de regarder par terre. Parce qu’il est difficile d’avoir un regard léger quand le cœur est lourd. Lourd comme une enclume.
Ce moment je l’ai espéré, mais je l’ai surtout imaginé. Il devait arriver un soir, de préférence. Tu serais rentré plus tôt du boulot, tu aurais dressé la table, disposé quelques bougies çà et là, débouché une bonne bouteille de rouge et mis le tee-shirt que tu portais le jour de notre rencontre, comme pour remettre les compteurs à zéro – « C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. » – je ne demandais pas la lune, tu peinais déjà à me décrocher un sourire, alors la lune… Dans mon rêve, tu aurais préparé quelque chose, pour moi.

Loin de sublimer ce moment tant attendu, tu en as fait un cauchemar. À l’instar de ma vie avec toi – « à côté de toi » serait plus approprié. Mais ce faisant, tu m’as réveillée ! Je me suis vue debout dans le salon, la serpillière dans une main, le balai-brosse dans l’autre. Comme on regarde un tableau dans lequel on n’aimerait pas être. Spectatrice de ma misérable vie, de notre médiocrité.

Je n’ai rien dit. Il n’y avait plus rien à dire, de toute façon. J’ignore si tu t’es rendu compte de mon absence quand tu en as eu fini avec les exploits et les victoires hypothétiques de tes compagnons.
Moi, j’étais déjà ailleurs, délestée de mes espoirs vains, auréolée de ma dignité retrouvée, actrice de ma vie. Capable enfin de jouer dans une autre pièce. Prête à endosser le premier rôle. Dans une histoire d’amour, où l’amour, s’il ne se dit pas, se révèle derrière les gestes simples, au quotidien.
Mais s’il se dit, c’est mieux.

273 VOIX

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Pascal Depresle · il y a
Magnifique, le prix est amplement mérité. Je découvre et j'apprécie. A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Thara · il y a
Un superbe texte, il arrive quelque fois que la femme prend la place d'un meuble dans une vie de couple. Et, l'homme se rend compte bien trop tard, que le meuble a disparu en rentrant du boulot !
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Alain Adam · il y a
J'ai crains, un instant d'avoir raté le temps des cerises, ouf! Mon vote....
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Emily · il y a
J'adore et je rejoins cette idée de mort lente dûe au pesant quotidien, mes textes" l'amour donne des ailes" ou "ma lumière" sont des déclinaisons de votre texte! encore bravo et bon week end
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Sourisha · il y a
prix grandement mérité...comme quoi, sous la serpillère.....le talent et...la liberté..!
et nous avons toutes les deux une phrase de René Char en guise de présentation.la mienne est "ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience"...

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Sourire · il y a
Quand la serpillière prend toute sa valeur ...
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Nastasia B · il y a
Wahou ! Quelle claque ! Ça fait mal à lire, mais c'est tellement le quotidien de nombreuses femmes…
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Damien Malène · il y a
J'arrive ici après une notification récente de ShE. J'apprends que vous partez et j'en suis désolé car votre texte "Le Ménage" fait partie des oeuvres (selon la dénomination pompeuse de ShE) dont on n'est pas surpris qu'elles soient primées par ShE (contrairement à la débacle de fonte des neiges des autres). Choix de l'instant de vie, portrait de l'homme et en contrepoint de celui de la femme, sentiments générés chez le lecteur pour l'une et pour l'autre mobilisent pleinement attention et émotions pendant les deux minutes de lecture (J'ai cru un instant que le mot dit (!) était "Je m'en vais", mais non !).
J'espère que rien de très grave ne vous appelle ailleurs et que nous vous lirons encore.

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Ghost Buster · il y a
Beurk ! Heureusement que ce n'est que de la fiction, que ça n'arrive jamais dans la "vraie" vie, un homme comme ça :-)
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