Laurette

Laurette

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Je venais de laisser voguer mes narines au-dessus des grains de poivre fraîchement écrasés. Punaise ! – ça me propulsait en avant puis en arrière. Les parfums avaient ce pouvoir, je ressentais les émotions en culbuto. Ma mémoire olfactive en balancelle.

Ce matin-là je préparais pour ma vieille copine Véronique, des légumes verts, jaunes et rouges. Elle était plus âgée que moi, je n’avais que 79 ans, elle 88. Ça faisait une sacrée différence et Paul ne s’y était pas trompé. Je lui faisais encore du charme. Après tout ce temps, trente ans exactement. Il était poivré lui aussi, comme ces « foutus » poivrons au fumet de vacances que je préparais tout le temps. Il venait d’un monde interlope, enfin je me l’étais tatoué ainsi sur le cœur depuis belle lurette.

L’oublier, j’y pensais. A longueur de temps. Plus je tirais sur ma jupe, plus elle semblait courte. Plus j’écopais dans la barque aux adieux moins il partait. Alors, je suis allée le trouver. Enfin, le retrouver, comme après Bornéo qui l’avait transformé en homme définitivement heureux. Il nageait en poisson argenté entre les algues quotidiennes. Il comptait les jours, et moi je contais des histoires.

Mais les légumes étaient prêts à être dégustés. Je devais laisser mes souvenirs tranquilles. Sinon tout serait brûlé. Comme ce matin de 2032 où il était passé ronchonner sur le nouveau président de gauche qui se comportait comme un ahuri. Ça lui tenait à cœur comme à la recherche du temps perdu, son ouvrage préféré sur le tard. Il avait dit, ce n’est pas en cuisinant toute la matinée que tu vas changer le cours des choses. Du coup j’avais fait un peu moins attention à la cuisson. Il me provoquait pour que je maintienne cette tension tour à tour rieuse et douce. On se servait des petites colères en apéritifs et des réconciliations en dessert. Puis il repartait la toison blanche en auréole d’un saint qu’il n’avait jamais cherché à être.

Depuis je lui parlais tous les jours comme une vieille pomme esseulée dans une coupe à la pâleur artistique. Je sais que de là-haut il se servait de ma douceur pour allonger ses guibolles dans le hamac éternel.

Je regardais Véronique, elle était décidément trop vieille pour lui plaire. Je posais le plat devant elle lorsqu’elle me demanda :
— Il n’est pas passé Paul aujourd’hui ?
— Il viendra demain Véronique, mange ça va être froid !

Finaliste

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CLASSEMENT Très très courts

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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
En 2032 j'aurai...en tous cas plus la force de cliquer c'est probable... mieux vaut que je revote maintenant ;-) toujours fan de ce texte.
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Plumes45
Plumes45 · il y a
bonne chance avec mes voix
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B86
B86 · il y a
bravo bonne chance mes votes
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Geoffroy
Geoffroy · il y a
L'optimisme, c'est voir la vie à travers un rayon de soleil.. Bien écrit, bravo
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Jusyfa
Jusyfa · il y a
Bravo Laurette mon soutien +5*****
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Zutalor!
Zutalor! · il y a
C'est très bon, très agréable à lire, ça coule, fluide et dense à la fois. Que dire d'autre que... bravo ?
C'est fait... :-)

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Loodmer
Loodmer · il y a
La cuisine ne fait pas bon ménage avec les souvenirs
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Fred
Fred · il y a
comme j'aime votre texte
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Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
On balance entre humour désabusé et douce mélancolie. Joli et touchant !
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Laurette
Laurette · il y a
merci de l'avoir remarqué Françoise
et bonne soirée

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Gerard du Vingt-quatre
Gerard du Vingt-quatre · il y a
Mes votes sans hésitations Laurette !
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