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Le funambule de l’inutile

Bernard Ringuet

Bernard Ringuet

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191 voix

Les points de suspension.

Il était une fois un écrivain en mal d’imagination. Les mots s'échappaient péniblement de sa plume d’autant plus qu’il utilisait un clavier. Il avait le phrasé lourd, la ponctuation laborieuse, le lexique sans imagination ni fioritures. Il cherchait ses mots, allait à la ligne plus souvent que nécessaire, tentant ainsi de reprendre son souffle.

Il pissait du texte comme on dit si prosaïquement dans le métier. Il se perdait en répétitions, s’égarait en métaphores creuses, se fourvoyait en calembours incertains. Il avait perdu la main quoique, pour une fois, les fautes de frappe ne fussent pas légion. Il faut admettre qu’il avançait péniblement sur le chemin d’un écrit qui ne sortait pas du cœur.

Il se prit alors au jeu de la confusion, singeant les mots tordus, il devait se contenter de mots crochus, de glissades lexicales, de confusions sémantiques, d’approximations phoniques. C’était laborieux et cela n’aurait certainement pas intéressé grand monde si soudain, par un incroyable renversement de dernière minute, la lumière n'était venue, le miracle ne s'était produit.

Incapable de trouver le mot de la fin, l’équilibriste de la chronique, le funambule de l’inutile, sans espoir de chute, dut se rabattre sur une pirouette dont il avait le secret. Il laissa en suspens sa dernière phrase, lui octroyant des points de suspension qui permettaient l'ellipse et ouvraient de nouvelles perspectives à des lecteurs qui resteraient forcément sur leur faim. En multipliant par trois son point final habituel, il pensait certainement élargir son propos.

C’est alors que les trois points absorbèrent lentement tous les mots inutiles qui avaient vainement tenté de constituer un récit médiocre. L’écran avait pris la main, le clavier ne répondait plus et, médusé, le pauvre scribe ne put que constater l’effacement irrémédiable d’un texte qui, de toute manière, ne serait pas resté dans les mémoires, à l’exception notable de celle de son disque dur.

Les points se gonflèrent, devinrent bien vite énormes. Ils avaient littéralement tout avalé. Il ne restait plus qu’eux en bas de page. Ils occupaient la dernière ligne qui était, dans le même temps, la première. L’auteur vit alors, médusé, les trois points s’élever lentement sur la page, comme s’ils étaient des ballons gonflés à l’hélium. Ils montaient en lâchant du lest, en laissant échapper quelques lettres, des espaces et des signes de ponctuation, des minuscules et des majuscules dans une écriture à rebours dont notre homme ne percevait pas encore le sens.

Puis, progressivement, il comprit que la machine avait pris le contrôle, qu’elle jouait elle aussi avec les lettres, qu’elle se servait de la masse de données qu’il lui avait confiée pour créer à son tour un texte plus satisfaisant à ses yeux que l’immonde salmigondis que son maître lui avait confié. L’ordinateur ordonnait autrement, il donnait libre cours à son imagination.

Un texte naissait ici, par la magie des points de suspension en élévation. Quand ils en vinrent au sommet de la page, ils éclatèrent en une explosion magnifique. Les ultimes signes cabalistiques qui étaient restés inemployés se transformèrent, se colorèrent, s’octroyèrent une nouvelle police, s’offrirent un corps plus gros et s’étalèrent en lettres capitales en tête de chapitre. Un titre était né et les points de suspension pouvaient tirer leur révérence en disparaissant de l’écran telles des étoiles filantes.

Notre écriveur à la petite semaine ne dit jamais rien de la métamorphose qui venait de se dérouler devant lui. Il signa, toute honte bue, l’œuvre magnifique que lui avait octroyée sa machine. Il eut du succès grâce à ce premier écrit mécanique, se fit un nom, fréquenta alors les salons littéraires, les plateaux de télévision, les grands salons du livre. Il y avait désormais devant lui de grandes files d’attente : les chalands se précipitaient pour obtenir sa dédicace. Il vendait, il était célèbre.

Il se garda bien d’avouer l’origine de sa verve extraordinaire, de sa prose si variée, de son imagination si féconde. Il usurpait une gloire dont il avait toujours rêvé. Parfois cependant, dans le secret de son bureau, quand l’ordinateur accomplissait seul le travail de distribution des signes et de création littéraire, il avait bien quelques scrupules mais il jouissait pleinement de ses bienfaits sans chercher à comprendre.

Puis, un jour, il découvrit que les autres vedettes de la littérature procédaient de la même manière que lui. Elles disposaient toutes d’un ordinateur autonome, d’une machine douée de sensibilité. Il n’était pas le seul : il avait simplement eu la chance d’être choisi parmi les milliers de besogneux de l’écrit. Un virus informatique avait fait de lui un élu, tout ça grâce à trois petits points de suspension qui avaient su faire leur chemin, l’élever vers les sommets de la notoriété.

Il garda cette habitude et tous ses textes désormais se terminaient par ce petit signe magnifique. Le funambule de l’inutile n’avait pas trouvé de raison à sa folle assuétude : elle demeurait toujours aussi vaine mais cette fois, on ne lui tournait pas le dos : les gens importants boutaient leur chapeau à son passage, réclamaient sa présence. Il est vrai que cette société aime à honorer les moins brillants des siens...

Suspensivement vôtre.

191 VOIX

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
et si l'écriture chouette était finalement une affaire de pirouette. mes 5 votes un peu pompettes qui se permettent de faire la fête..
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
D'accord, d'accord, un point de suspension, mais a-t-on fourni la corde pour le suspendre ? Heureusement que ma main n'est pas atteinte par le syndrome et qu'elle ne laisse pas mes cinq votes en suspens !
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JACB
JACB · il y a
Caustique et savoureux...D'où l'utilité de lire ce qu'écrire vous a soufflé. Bravo Bernard! +5
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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
JACB

Merci
Pour le concours où déposer le texte ?
L'ordinateur a fit le travail ne reste plus que la correction car le virus est comme moi, il est fautif

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JACB
JACB · il y a
Sur la page d'accueil... Les 40 ans du RER, "Acceder au prix". Puis "mode d'emploi" ... Et enfin en haut "OEUVRES"
N'oubliez pas de venir me lire Bernard...

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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
JACB

Ne reste plus qu'à corriger

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Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
Récit brillant sur les affres de la création d'un auteur médiocre, miraculeusement évanouies suite à l'intervention divine de la " machina ". J'aime beaucoup l'humour de la chute, où en quelque sorte, la rançon de la gloire se trouve suspendue à ... trois points !
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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Bernard

étant auteur médiocre la chute est pour moi

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Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
Je n'en crois rien !
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Pieuvre à plumes
Pieuvre à plumes · il y a
C'était... bien... senti...
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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Pieuvre

Merci

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Untrucbadour
Untrucbadour · il y a
Mes votes car très intéressant sur le fond. La dernière phrase me scotche, pousse chaque personne à sa réflexion sur le regard des autres et les différences. Bien vu.
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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Untrucbadour

Grand merci

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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Excellent TTC fort agréable à lire. Mes votes avec grand plaisir.
Permettez-moi, ce soir, de vous présenter mes 3 haïkus en compétitions afin d'avoir votre avis.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Nadine

Merci

Je vais vous lire

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Hany
Hany · il y a
Un titre bien trouvé !
Dites-moi ce que vous pensez de " la lundite" (auteur Hany)

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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Hany

Merci

J'arrive

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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Oh, désolée Bernard, . . . un virus vient d'effacer mon commentaire . . . pour le remplacer par cette phrase : " Le funambule de l'inutile n'avait pas trouvé de raison à sa folle assuétude " . . . Moi non plus, d'ailleurs . . .
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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Francine

Je ne cherche même plus à comprendre

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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
:-)
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Brennou
Brennou · il y a
..., ..., ... .
Arrêtons : point trop n'en faut, sinon la magie n'agit plus !

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Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Brennou

Je suis désolé, j'ai dévoilé le secret !

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Brennou
Brennou · il y a
Allons bon ! Il va falloir contacter les trois sylphes informaticiens responsables de certaines puces d'essence elfique, pour qu'ils mettent au point un autre filtre ! Ça marchait pourtant bien... !
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