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Le disparu de l'Oisans

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J'avais trouvé le portefeuille au bord du torrent, un endroit magnifique en aval du village d'où l'on apercevait le clocher mur d'une petite chapelle oubliée. Sous les frondaisons l'ombre et la lumière se chamaillaient au gré d'une brise d'été fraîche et avenante. L'eau d'une transparence bleutée ruisselait sous l'arche de pierres d'un vieux pont. Je posais mon sac à dos et m'asseyais sur le parapet.

A l'intérieur du portefeuille, une carte d'identité belge, quelques centaines d'euros et des notes de refuges, un randonneur certainement. Le libellé des notes datées retraçait son parcours à travers le massif, l'homme marchait depuis déjà un mois: Refuge de l'Aigle, Chatelleret, Temple écrins, Soreiller, Alpe du Pin, Font Turbat.... Autant de noms évoquant de splendides paysages de montagnes à la beauté sauvage, de sentiers poussiéreux survolant des abîmes verdoyants, de cimes dantesques aux glaciers inaccessibles. Un décor de rêve pour une singulière histoire.

Bien embarrassé par cette découverte, je traversais le village en quête d'un gîte pour la nuit. La fraîcheur des ruelles me soulagea d'une chaude journée de marche. Quelques bêlements se mêlaient aux chants des fontaines, des effluves de fumier émanaient des bergeries.

Je signalais ma découverte aux gérants du gîte qui gardèrent le portefeuille. Une brève enquête auprès des refuges et gîtes des vallées voisines ne permit pas de déterminer la suite de la progression du randonneur après le lieu de ma découverte. Le Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne de Grenoble fut informé de sa disparition. Un avis de recherche fut lancé.

Le lendemain, je reprenais ma route sur le sentier de grande randonnée. J'avais prévu de faire le tour des trois lacs par la variante du GR54 et la réserve intégrale du lac de Lauvitel. Je voulais m'immerger totalement dans cette nature sanctuarisée par le Parc National. Le temps était au beau et je me délectais d'avance de mes prochaines nuits à la belle étoile.

Au deuxième jour j'atteignais le lac Labarre à 2400 mètres d'altitude. Ce joyau de turquoise bleu sombre resplendissait au milieu d'un cirque minéral dominé par le Signal du Lauvitel. La brise du soir irisait sa surface, l'eau scintillait des lueurs roses du soleil couchant. Le sifflement d'une marmotte résonnait le long des falaises de roches ferrugineuses, j'installais mon bivouac non loin de la berge.
Nuit fantastique. Une voûte étoilée fascinante, comme un immense ciel de lit, constella mon sommeil de poussières d'étoiles. Cette nuit sans lune s'ouvrait toute entière au pays de mes songes, la masse sombre des sommets se dessinait en silhouette sur ces ténèbres piqués d'étoiles filantes.

Au matin, couvert de rosé, alors que je pliais mon bivouac et que le soleil pointait à peine derrière les crêtes, j'aperçus un homme au col de la Romeïou qui donnait sur le versant de la Malsanne. A peine me retournai-je pour saisir mes jumelles, qu'il avait disparu.
Lorsque je franchis le col, en direction du lac de Plan Vianney, des nuages sombres bourgeonnaient sur les sommets du Taillefer et le tonnerre grondait dans le lointain. Je pressais le pas. Après une longue traversée à flanc de montagne au dessus des forêts d'épicéas et de mélèzes, je franchissais le seuil de la cabane de la Selle alors que des trombes d'eau se déversaient déjà dans un fracas épouvantable. Sommairement aménagée, à mi chemin entre les deux lacs, elle offrait un abri de fortune aux randonneurs lorsqu'elle n'était pas occupée par un berger.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir des effets personnels étalés sur le bas flanc. Une gourde, des vêtements, un sac à dos gisaient pêle-mêle comme si l'occupant avait quitté précipitamment les lieux sans prendre le temps de refaire son paquetage. Intrigué, je sentais bien la présence récente d'une personne en ces lieux, une vague odeur de pain d'épices et de chaussettes mouillées planait encore. Avait-il fuit en m'apercevant ? Pour quelle raison aurait-il quitté cet abri pour décamper sous l'orage? Le portefeuille et son mystérieux propriétaire me revinrent en mémoire. Mais qui était-il donc?
Ayant quitté mon bardas, je m'allongeai perplexe sur le bas flanc dans le vacarme du crépitement de la pluie sur le toit de tôles, aussitôt je m'endormis.

A mon réveil la nuit était tombée. A la lueur de ma lampe frontale j'inventoriais les effets laissés par cet occupant mystérieux. Soulevant le sac à dos abandonné, je trouvai une canette de bière vide étiquetée « Cuvée des Trolls », une bière belge! La carte d'identité du portefeuille était belge, l'homme aperçu ce matin au col semblait fuir, le rapprochement était vite fait. J'envisageais un instant d'appeler le PGHM, j'allumais mon portable, pas de réseau ! Poussant un peu plus loin mes investigations je découvris, plier en quatre dans une poche latérale du sac, une feuille de papier sur laquelle figuraient ces mots :
«J’ai scruté les neiges éternelles, plongé dans l’infiniment petit des bulles ruisselantes sur les granits polis par les millénaires. J’ai vécu sur les mousses agrippées aux roches cristallines. J’ai parcouru les arêtes de schiste, enjambé les crevasses, gravi des Écrins de glace. Mon regard s’est perdu sur les pentes soufflées de l'Oisans sauvage, mon âme s'est perdue dans le regard perçant de l'aigle royal... Enfin! Je suis le torrent de la force de vivre.»

Je restais un moment à méditer ces mots. La personnalité de l'individu se révélait peu à peu, un mystique ou un fou, un très étrange personnage en tout cas. J'étais pris dans un tourbillon d'émotions, je m'étais moi même laissé complètement absorbé par cet environnement envoûtant. Alors, comme une révélation, je compris enfin comment cet homme, qui errait par monts et vallées depuis plus d'un mois, avait pu et avait voulu délibérément se fondre dans le paysage.

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Jean Jouteur · il y a
Je me suis promené avec vous, j'ai humé, comme vous, ce parfum un peu mystérieux, je me suis questionné aussi... Une singulière histoire, très documentée (Peut être un peu trop ?) Je l'ignore... Un texte assurément qui mérite d'être lu, et sans doute relu !
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci. Pour le point "trop documentée" j'ai tenu à décrire un vrai paysage de l'Isère en tenant compte des noms des lieux. En effet le paysage existe aussi du fait que l'on nomme les sommets, les cabanes, les lacs etc... l'orographie et la toponymie en sont des composantes.
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Jean Jouteur · il y a
ça n'était pas une critique, vous l'avez compris, simplement un questionnement. Merci pour cette réponse
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Untrucbadour · il y a
Bravo ! Bis et dix de der ! Pour dire que j'ai adoré votre texte. Tout correspond aux critères demandés pour ce concourt, du mouvement, il est incessant, l'intrigue et les décors portent le récit. La chute est à l'honneur de l'immensité de la montagne. Vous méritez le prix mon cher Gérard.
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Gérard Jacquemin · il y a
Merci pour ce compliment, je suis flatté
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Elisabeth Marchand · il y a
Une belle balade bien détaillée... mais je n'ai pas trop compris ce que ce belge. en fuite faisait là... +3...
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Gérard Jacquemin · il y a
La réponse est dans La dernière phrase, si tant est que l’on puisse physiquement se fondre dans un paysage
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Patrick Peronne · il y a
Randonnée mystique et ou spirituelle réussie. Un bémol : l'utilisation de l' imparfait... Mon vote
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Manu · il y a
Très beau voyage, la richesse des descriptions est sous-tendue par une richesse de la documentation, on a vraiment l'impression de cette vitesse qui fait défiler, sous les yeux ravis, la multitude de paysages de l'Isère.. Le tout enrobé d'une aura mystérieuse, presque mystique ? Vous avez mon vote et je vous invite, si vous le souhaitez, à partager une autre traversée, sous forme de poème : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-larmes-de-melusine
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Marie · il y a
Superbe randonnée en votre compagnie dans ce texte au fort pouvoir suggestif. Manifestement vous aimez la montagne, cette montagne, et vous savez en parler dans une histoire qui se tient, ce qui n'était pas évident. Le texte du "disparu" que vous mettez entre guillemets est-il de vous aussi ?
(j'ai juste été gênée par quelques temps de verbes, mais c'est un détail...). Mes votes et mes voeux pour ce Prix.

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Merlin28 · il y a
respecter sa volonté...
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Topscher Nelly · il y a
Un voyage très sympathique en Isère.
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Didier Lemoine · il y a
Très belle description des lieux. A la tienne pour la "cuvée des trolls" ! Mon vote pour ce joli texte. Si tu en as envie, tu peux lire ma princesse. Elle se balade gentiment en finale du prix IMAGINARIUS. Si elle te séduit, aide la à avancer. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Robert Valle · il y a
Très beau, surtout quand on peut mettre des paysages sur les noms.
A trés bientot Gérard.

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