Emma Hezac

Emma Hezac

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7h52. Un bref coup d'œil à ma montre dans cette file d'attente immobile. Toujours souriante, l'hôtesse d'accueil traite avec patience chaque enregistrement, impassible aux remarques acerbes de quelques passagers pressés d'embarquer. Mon tour arrive : une seule valise de 3,2 kg , mon billet pour Genève, mon passeport tout neuf établi uniquement pour l'occasion.

8h. Je suis installée dans la salle d'embarquement et passe le temps en observant les futurs passagers qui m'accompagneront : beaucoup d'hommes d'affaires, déjà rivés sur leurs smartphones ou tablettes, une famille de retour au pays, quatre personnes seules comme moi. À travers les vitres, je regarde le ballet incessant autour des appareils au sol pendant que l'on patiente dans les salons. Un peu plus loin, je suis des yeux l'avion qui décolle. Combien de passagers, combien de vies, d'histoires passées et à venir s'envolent ainsi vers l'inconnu ?

8h20. Une hôtesse nous invite à embarquer. Je prends mon sac posé à côté de moi et vérifie machinalement que je n'ai rien oublié. Il n'y a pourtant rien à vérifier : toute ma vie se trouve maintenant dans ma valise. La seule chose que je laisse derrière moi est cette lettre posée sur la table de la cuisine en partant.

8h30. Les passagers sont installés à leur place bon gré mal gré d’après le numéro inscrit sur leur billet. Je suis installée près du hublot, sans voisin. Tant mieux, pas de conversation à tenir, je pourrai dormir tranquillement. Il doit d'ailleurs se réveiller en ce moment. Bien qu'on soit dimanche, il ne se lève jamais bien tard.

Le commandant de bord nous souhaite la bienvenue, nous invite à attacher notre ceinture et nous promet un agréable voyage...

8h35. Nous sentons l'avion bouger. Il roule. Tout le monde est attaché, un étrange silence s'installe naturellement, laissant place à tous les espoirs possibles en devenir. Une nouvelle vie, un nouveau départ... ou pas.

Il a dû allumer la cafetière machinalement avant de prendre un bol dans le placard. Puis il a dû voir cette enveloppe posée au milieu de la table, avec son prénom écrit à l'encre turquoise : Paul. Curieux, il l'a ouverte et découvert ma lettre.

8h40. L'avion a maintenant décollé. Nous montons tranquillement, puis passons les nuages comme si de rien n'était. Deux kilomètres plus bas, sur la terre ferme, Paul, immobile, doit commencer de lire :

« Mon Amour,

Au moment où tu lis ces lignes, je dois être dans l'avion qui m'emporte loin de toi. Tu n'as rien vu venir et c'est tant mieux. Nous avons pu ainsi savourer chaque instant, chaque fou-rire, chaque silence, chaque regard plein de sous-entendus. Trois ans de bonheur intense où ne nous soucions pas de l'avenir et avions oublié le passé, puisque seul le présent comptait.

Jamais je n'oublierai nos demi-siestes allongés au bord du lac d’Annecy, nos fous rires au théâtre, nos soirées au coin du feu où tu me lisais mes romans préférés, nos pique-niques improvisés lors de nos escapades décidées sur un coup de tête, nos échanges devant un tableau ou autour d'un verre, la première fois que tu m’as embrassée, notre premier saut en parapente, nos envies de voyage et pourquoi pas un tour du monde, et peut-être un enfant, un jour...

Il y a six mois, j'ai commencé à avoir des vertiges quand j'étais seule à la maison. Puis des micro-paralysies du bras gauche qui duraient quelques minutes. Parfois, aussi, des maux de tête soudains. Je ne t'en ai pas parlé : tu dramatises toujours tout. Le médecin m'a prescrit un scanner et d'autres examens. Diagnostic : une tumeur cérébrale maligne. Verdict : quelques mois, un an peut-être.

Au début, j'ai pris quelques comprimés par jour, sans que tu le voies. Ça semblait fonctionner, j'avais peu de crises. Mais il y a trois mois, j'ai eu de violents maux de têtes : un nouveau scanner a montré que la tumeur avait grandi. Comme on ne pouvait pas l'opérer, le chirurgien a proposé d’essayer la chimio. J'ai refusé. Je ne veux pas salir tous nos moments de bonheur pour gagner quelques mois de plus, enfermée dans une chambre aseptisée qui a déjà connu trop de souffrances.

Alors je préfère partir, pour que comme moi, tu gardes en toi le meilleur de ce que la vie nous a donné de vivre ensemble. Je veux m'endormir avec le souvenir de ton sourire et de ton regard bienveillant posés sur moi. Je veux me rappeler la douceur de tes mains qui me réveillent chaque matin en douceur pour me ramener à la vie.

Je te supplie de ne pas essayer de me retrouver. Je vais mourir bientôt car je l'ai choisi. En toute dignité. Je ne souffrirai pas.

J’emporte avec moi le souffle de ta voix quand tu susurres à mon oreille, la douceur de tes mains qui affolent mes sens au moindre contact, la chaleur qui inonde mon être tout entier dès que je pense à toi. Je remercie la vie de t’avoir rencontré et d’avoir partagé ce bout de chemin à tes côtés.

Je te souhaite de tout cœur une belle vie, pleine de bonheur et d'amour. Ne t'interdis pas de vivre, au contraire : vis pour deux, vis chaque instant comme s'il était le dernier, soit présent dans chaque parole, chaque écoute, chaque geste. Sans l'oublier, ne t'accroches pas au passé. Il n'existe plus, seul ton présent est vraiment réel.

Va, mon Amour, c'est maintenant que tout commence. Je t'aime.

Clara »

168 VOIX

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Hany
Hany · il y a
Ce texte donne les larmes aux yeux ! C'est très bien raconté ! Si vous avez un moment, découvrez de "l'autre côté de l'ascenseur"
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Excellent TTC fort bien construit et agréable à sa lecture. Mon vote avec plaisir.
Aujourd'hui mon haïku "le grand noir du Berry" est en finale du prix haïkus. Je vous invite à le découvrir. En vous souhaitant une bonne soirée. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry

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Julie Chevauché
Julie Chevauché · il y a
magnifique !
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Milo
Milo · il y a
C'est terrible et c 'est très beau. Je ne l'avais pas vu venir. Votre texte produit son effet (et pas qu'un peu). Good job !
Puis-je vous inviter à faire un tour sur ma "plage" ?http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-plage-17

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Emma Hezac
Emma Hezac · il y a
Merci Milo ;o)
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Lililala
Lililala · il y a
je viens de vous relire (j'avais déjà lu votre écrit et restais un peu pantoise...). Magnifique preuve d'amour et de courage que de vouloir "préserver" l'autre et ne pas lui parasiter son avenir, mais en même temps,en l'évinçant, c'est lui ôter son droit de parole... Magnifique écrit...
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Emma Hezac
Emma Hezac · il y a
Merci Lililala pour votre commentaire qui ne me laisse pas indifférente. "Lui ôter son droit de parole" : c'est à méditer.
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Klelia
Klelia · il y a
Magnifique déclaration d'amour pleine de courage
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Yaakry
Yaakry · il y a
superbe texte merci pour ce moment +5


petit poème en compèt merci
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

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Miraje
Miraje · il y a
Un départ comme il en existe trop peu... Superbe !
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Lili Sesloulous Patapouf
Lili Sesloulous Patapouf · il y a
Ce texte est juste magnifique
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Lafée
Lafée · il y a
Toute une vie dans une valise... nom d'une pipe en bois, me voilà toute retournée ! C'est bouleversant et très très bien écrit ! Bravo et toutes mes voix !
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